CHAPITRE 22 : L'EXIL DORÉ

1143 Mots
Je ne pris pas le temps de dormir. Le sommeil était un luxe que je ne pouvais plus me permettre. Je garai la Dacia devant l'entrée des urgences de Fundeni. Je montai quatre à quatre les marches, le sac de sport serré contre ma poitrine. Il contenait cent mille euros en petites coupures, qui sentaient le tabac froid de Doru et la peur d'Igor. Je trouvai Ana dans le couloir. Elle faisait les cent pas, pâle comme un linge. Quand elle me vit, elle courut vers moi. Elle s'arrêta net à un mètre. Elle renifla. Ana : Tu sens le brûlé, dit-elle. Et la poudre. Je regardai mes vêtements. J'avais oublié de changer mon pull. — Un problème de moteur sur la route, mentis-je. J'ai dû réparer. Je lui montrai le sac. J'entrouvris la fermeture éclair. Juste assez pour qu'elle voie les liasses. — C'est réglé, Ana. On part. Elle ne posa pas de questions sur l'origine de l'argent. Quand on se noie, on ne demande pas au maître-nageur si la bouée est homologuée. Le transfert fut un cauchemar logistique. Le Dr. Ionescu, impressionné par "ma capacité de financement soudaine", organisa le transport médicalisé. Une ambulance nous conduisit à l'aéroport Henri Coandă. Nous n'avions pas de jet privé. Trop cher. Trop voyant. Nous prenions le vol régulier Tarom de 14h00 pour Istanbul. Matei voyagerait sur une civière, accompagné d'un infirmier, à l'arrière de l'appareil. L'épreuve du feu arriva au contrôle des passeports. Je poussais le fauteuil roulant de Matei (il était trop faible pour marcher jusqu'à la civière). Ana marchait à côté, tenant le sac de sport comme si c'était une bombe nucléaire. Le douanier roumain prit nos passeports. Il scanna celui d'Ana. Bip. Pas de problème. Il scanna celui de Matei. Bip. Pas de problème. Puis il prit le mien. Le passeport canadien au nom de Julien Lemarchand. Il le passa dans la machine. Il attendit. Il fronça les sourcils. Il tapa quelque chose sur son clavier. Mon cœur s'arrêta. Sophie avait dit : "Ils te tracent." Si le mandat d'arrêt international était actif, une alerte rouge clignotait sur son écran en ce moment même. Des hommes en uniforme allaient surgir, me plaquer au sol, et Matei mourrait ici, dans le terminal des départs, entre une boutique de parfums et un Relay. Le douanier leva les yeux vers moi. Il me regarda longuement. Je soutins son regard. Je ne devais pas transpirer. Je ne devais pas cligner des yeux. J'étais un touriste médical. Juste un père inquiet. Douanier : Monsieur Lemarchand... commença-t-il. Je serrai les poignées du fauteuil roulant jusqu'à avoir les jointures blanches. — Oui ? Douanier : Votre passeport expire dans six mois. Pensez à le renouveler à votre ambassade à Istanbul. La Turquie est stricte là-dessus. L'air s'engouffra violemment dans mes poumons. — Je... je le ferai. Merci. Douanier : Drum bun. Il tamponna le passeport. Clac. Le bruit de la liberté. Nous passâmes la barrière. Je ne me retournai pas. L'avion décolla. Matei dormait sous sédatifs à l'arrière, caché par un rideau. Ana et moi étions assis rangée 12. Je regardai par le hublot la Roumanie s'éloigner. Les champs, les blocs gris, les routes où j'avais failli mourir la veille. Je laissais derrière moi Doru, Vlad, et le cadavre calciné d'une BMW noire. Une heure plus tard, nous survolions le Bosphore. Istanbul apparut. Une mégalopole tentaculaire, hérissée de minarets et de gratte-ciels, s'étalant sur deux continents. La ville des empereurs et des marchands. L'ambulance de la clinique Acibadem nous attendait sur le tarmac. Service VIP. Quand on paie cash, on ne fait pas la queue. La clinique ressemblait à un hôtel cinq étoiles du futur. Verre, acier, marbre poli. Tout était blanc, silencieux, efficace. On installa Matei dans une chambre stérile au 8ème étage, avec vue sur la Corne d'Or. Puis vint le moment de la vérité. Je fus convoqué au bureau des admissions financières. L'administratrice, une femme élégante nommée Madame Yilmaz, me sourit poliment. Mme. Yilmaz : Le devis prévisionnel est de 145 000 euros, Monsieur Lemarchand. Nous demandons un acompte immédiat de 100 000 euros pour réserver le bloc opératoire et lancer la recherche du greffon dans la banque internationale. — Bien sûr. Je posai le sac de sport sur son bureau en verre. Je l'ouvris. Je versai les liasses. Le sourire de Madame Yilmaz se figea. Ce n'était pas un virement bancaire propre. C'était une montagne de billets usagés, liés par des élastiques, sentant encore la poudre et la sueur. Elle me regarda, choquée. Mme. Yilmaz : Monsieur... nous ne sommes pas une banque. Nous préférons les virements SWIFT. La régulation turque sur le blanchiment d'argent est très... Je la coupai. Je posai mes deux mains à plat sur le bureau. Je laissai tomber le masque du père inquiet pour reprendre celui de l'auditeur froid, celui qui avait négocié avec Doru. Celui qui avait survécu à une fusillade. — Madame Yilmaz. Mon neveu est en train de mourir au 8ème étage. Le système bancaire international est lent. La mort est rapide. Cet argent est réel. Il est là. Comptez-le. Prenez-le. Je me penchai vers elle. — Ou alors, refusez-le. Mais je veux que vous l'écriviez. Je veux que vous écriviez : "Nous avons laissé mourir un enfant de six ans parce que nous n'aimions pas la forme de l'argent." Et je vous promets que j'enverrai cette note à tous les journaux d'Europe. Elle soutint mon regard quelques secondes. Elle vit que je ne bluffais pas. Elle vit quelque chose dans mes yeux qui lui fit peur. Elle baissa les yeux vers les billets. Elle appuya sur un bouton de son interphone. Mme. Yilmaz : Emre ? Apporte la compteuse de billets. Et le formulaire de dépôt exceptionnel. Dix minutes plus tard, j'avais un reçu. Matei était officiellement sur la liste des greffes prioritaires. Je remontai dans la chambre. Ana était assise près du lit, tenant la main de son fils à travers un gant en latex (stérilité oblige). Elle me vit entrer. Ana : C'est fait ? — C'est fait. Ils cherchent le donneur. Ça peut prendre quelques jours. Je m'effondrai sur le canapé-lit de la chambre accompagnant. L'adrénaline me quitta d'un coup, me laissant vide, tremblant. J'avais réussi. J'étais à Istanbul. J'avais payé. Mais alors que je fermais les yeux, une pensée me traversa l'esprit. J'avais passé la douane roumaine parce que le mandat n'était pas encore international. Mais maintenant que j'avais utilisé mon passeport pour sortir de l'espace Schengen/UE... j'avais laissé une trace numérique indélébile. Sophie saurait demain matin que j'étais en Turquie. Et Istanbul n'est pas Titan. Ici, il n'y a pas de Doru pour me protéger. Ici, j'étais seul. Et la chasse ne faisait que commencer.
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