CHAPITRE 23 : L'HOMME DE GLACE

1185 Mots
Istanbul est une ville qui ne dort jamais, mais qui rêve en permanence. Depuis la fenêtre de la chambre 804 de la clinique Acibadem, je regardais les minarets de la Mosquée Bleue percer la brume matinale de l'autre côté du Bosphore. Cela faisait trois jours que nous étions là. Trois jours de paix stérile. Matei était en "conditionnement". On détruisait son système immunitaire malade à coup de chimiothérapie massive pour faire de la place au futur greffon. Il était dans une bulle en plastique, chauve, faible, mais vivant. Ana dormait sur un fauteuil, un magazine roumain ouvert sur les genoux. Je me sentais intouchable. J'avais payé. Le contrat était rempli. Je descendis au rez-de-chaussée pour prendre un café et fumer une cigarette dans le jardin de la clinique. L'air était doux, chargé des effluves marins de la mer de Marmara et de l'odeur sucrée du thé turc. Je m'assis sur un banc, loin des regards. J'allumai ma cigarette. — Vous ne devriez pas fumer ça, Monsieur Lemarchand. C'est mauvais pour le stress. Et vous allez avoir besoin de tous vos nerfs. Je me figeai. La voix venait de derrière moi. Un français parfait. Un accent légèrement traînant, celui de l'ouest de Montréal. Je me retournai lentement. Un homme se tenait debout à deux mètres. Il n'avait rien à voir avec Vlad ou Doru. Pas de blouson en cuir, pas de tatouages, pas de muscles saillants. Il portait un costume gris anthracite coupé sur mesure, une chemise blanche immaculée sans cravate, et des mocassins en daim. Il avait la cinquantaine, des cheveux poivre et sel coupés court, et des lunettes à monture fine. Il ressemblait à un architecte ou à un avocat d'affaires. Il tenait un iPad à la main. — Qui êtes-vous ? demandai-je en écrasant ma cigarette. Il s'approcha, s'assit à l'autre bout du banc, respectant une distance sociale polie. — Patrick Vance. Vance & Associés, Recouvrement d'Actifs Internationaux. Il posa l'iPad sur ses genoux. Vance : Votre femme vous passe le bonjour, Julien. Elle m'a dit que vous étiez difficile à joindre. Je sentis mon estomac se nouer. Sophie. Elle avait mis les moyens. Vance était une légende dans le milieu financier. Le genre de type qu'on engage quand un PDG part avec la caisse aux Caïmans. Il ne lâchait jamais. — Je n'ai rien à vous dire. Je suis en Turquie. Vous n'avez aucune juridiction ici. Vance sourit. Un sourire fin, sans joie, purement professionnel. Vance : C'est vrai. Je ne suis pas la police. Je ne peux pas vous arrêter. Mais je peux rendre votre séjour... compliqué. Il tapota son écran. Vance : J'ai eu une conversation très intéressante avec Madame Yilmaz, la directrice financière de la clinique, il y a dix minutes. Je lui ai montré le mandat d'arrêt émis par la GRC pour fraude, détournement de fonds et blanchiment d'argent. Je lui ai aussi expliqué que les 100 000 euros en espèces que vous avez déposés hier proviennent probablement du crime organisé roumain. Je me levai d'un bond. — Vous n'avez pas le droit ! C'est pour un enfant ! Vance : Asseyez-vous, Julien. C'est gênant quand vous criez. Il resta calme, impérial. Vance : La clinique Acibadem est cotée en bourse. Ils ne peuvent pas accepter d'argent sale. Risque de réputation majeur. Ils ont donc gelé le compte patient de Matei Ionescu ce matin. Le monde s'écroula autour de moi. Gelé. — Qu'est-ce que ça veut dire ? balbutiai-je. Vance : Ça veut dire que la procédure de recherche de greffon est suspendue. L'argent est sous séquestre en attendant une décision de justice turque. Ça prendra... oh, six mois, peut-être un an. — Il n'a pas six mois ! Il n'a même pas six jours ! Son système immunitaire est à zéro ! Si vous arrêtez maintenant, il meurt ! Vance haussa les épaules. Un geste minime, mais d'une cruauté absolue. — Ce n'est pas moi qui le tue, Julien. C'est vous. C'est vous qui avez volé cet argent. C'est vous qui l'avez impliqué dans vos crimes. Je ne fais que récupérer les actifs de ma cliente. Il se leva. Il lissa son pantalon. Vance : Voici l'offre. Elle est simple. Elle vient de Sophie. Il me tendit une carte de visite. Vance : Vous me signez une procuration immédiate pour rapatrier les fonds restants. Vous acceptez de rentrer volontairement à Montréal avec moi sur le vol de ce soir pour vous rendre aux autorités. En échange, Sophie s'engage, à titre humanitaire, à payer les soins de l'enfant avec ses fonds propres, légaux. Je le regardai, incrédule. — Elle paierait ? Après tout ça ? Vance : Sophie est une femme pragmatique. Elle veut que vous payiez pour votre trahison, mais elle ne veut pas être responsable de la mort d'un gosse. Ça ferait mauvais genre au Country Club. Il regarda sa montre. Une Patek Philippe. Vance : Vous avez une heure, Julien. Après ça, je retourne voir la police turque pour formaliser la demande d'extradition. Et là, l'argent sera saisi pour de bon, et l'enfant sera expulsé de sa chambre stérile. Il fit demi-tour et marcha vers l'entrée de la clinique, ses mocassins ne faisant aucun bruit sur les graviers. Je restai planté là, sous le soleil d'Istanbul. Le choix était impossible. Option A : Je refuse. Matei est expulsé. Il meurt d'une infection dans les 48 heures. Je finis en prison turque (un enfer). Option B : Je me rends. Je perds tout (ma liberté, Ana, ma vie). Je retourne à la case départ, en prison au Canada. Mais Matei vit, payé par la femme que je hais. Je remontai dans la chambre. Je regardai à travers la vitre de la bulle stérile. Matei dormait. Il était si petit dans ce grand lit blanc. Ana me vit. Elle sourit. Elle ne savait pas. Elle ne savait pas que l'homme de glace venait de geler notre avenir. Je regardai Ana. Si je me rendais, je ne la reverrais plus jamais. Elle resterait seule ici, avec un enfant sauvé par une étrangère invisible. Je ne pouvais pas accepter ça. Je ne pouvais pas laisser Sophie gagner. Je ne pouvais pas laisser Vance gagner. Mais je ne pouvais pas laisser Matei mourir. Il fallait une troisième option. Une option que Vance n'avait pas prévue. Une option illégale, dangereuse, et totalement folle. Je sortis mon téléphone noir. Celui que je n'avais pas jeté. Je savais que Doru avait des contacts en Turquie. La "Route des Balkans" passe par Istanbul. Je n'avais plus d'argent. Je n'avais plus rien à vendre. Sauf moi. Sauf mes compétences. Vance avait gelé les comptes de l'hôpital ? Très bien. Alors j'allais dégeler les comptes de Vance. Je sortis mon ordinateur portable. Je me connectai au Wi-Fi de la clinique. Vance avait laissé son iPad connecté au réseau invité pendant notre conversation. J'avais vu l'icône bleue. Si je pouvais pirater l'homme qui me traquait, je pouvais peut-être inverser la pression. Je n'avais pas une heure. J'avais cinquante-cinq minutes.
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