Il me restait quarante-cinq minutes.
Je m'installai à une table isolée de la cafétéria de la clinique, derrière une plante verte en plastique. De là, j'avais une vue plongeante sur le jardin intérieur. Je voyais Patrick Vance. Il était assis sur le même banc, détendu, lisant quelque chose sur son iPad, une tasse de thé fumant à côté de lui.
Il attendait ma reddition comme on attend un bus. Avec certitude.
J'ouvris mon ordinateur portable. Le "Dell" noir que Doru m'avait donné. Une machine puissante, anonyme, conçue pour les opérations grises.
Je ne me connectai pas au Wi-Fi public Acibadem_Guest.
Je lançai Kali Linux, mon système d'exploitation de combat.
Ma cible : iPad de Patrick.
Je l'avais repéré tout à l'heure. Son Bluetooth était activé. Sa connexion Wi-Fi aussi. Vance était un expert en finance, pas en cybersécurité. Il commettait l'erreur classique des voyageurs d'affaires : faire confiance aux réseaux sécurisés par un simple mot de passe de réception.
Je lançai un script.
Airgeddon.
En quelques secondes, ma carte réseau passa en mode "moniteur". Je voyais toutes les ondes invisibles qui traversaient la cafétéria. Des milliers de paquets de données. Des mails de médecins, des résultats d'analyses, des photos i********: de patients.
Je filtrai.
Adresse MAC : BC:D1:12... (Apple Inc.)
Signal : Fort.
C'était lui.
Je créai un "Evil Twin".
Un jumeau maléfique. Je configurai mon ordinateur pour émettre un signal Wi-Fi portant exactement le même nom que celui de la clinique : Acibadem_Guest. Mais avec un signal beaucoup plus puissant.
Je lançai l'attaque de "De-authentication".
Je bombardai l'iPad de Vance de paquets de déconnexion.
En bas, je le vis froncer les sourcils. Il tapota son écran. Il venait de perdre le Wi-Fi.
Il fit ce que tout le monde fait : il alla dans les réglages et se reconnecta au réseau le plus fort. Le mien.
BINGO.
Target Connected.
Maintenant, tout ce qu'il faisait passait par mon ordinateur. J'étais le "Man-in-the-Middle". Le facteur invisible qui lit le courrier avant de le distribuer.
Je vis le trafic défiler sur mon écran terminal. Des lignes vertes sur fond noir. Il essayait d'accéder à sa boîte mail professionnelle : https://www.google.com/search?q=outlook.office365.com.
Le trafic était chiffré (HTTPS). Je ne pouvais pas lire son mot de passe directement.
Mais je pouvais le rediriger.
Je lançai un "DNS Spoofing".
Quand son iPad demanda "Où est Outlook ?", mon ordinateur répondit : "C'est ici."
Je lui servis une fausse page de connexion Microsoft.
Une copie parfaite que j'avais stockée pour ce genre d'occasion.
En bas, Vance soupira. Il dut penser que sa session avait expiré. Il re-tapa son mot de passe.
Je vis ses doigts bouger sur le clavier virtuel.
Sur mon écran :
POST request captured.
User : p.vance@vance-partners.ca
Password : Montreal$1978
Je faillis rire nerveusement. Un mot de passe aussi faible pour un homme aussi puissant ? La date de naissance et la ville. Pathétique.
Je coupai l'attaque pour lui redonner le vrai accès internet, afin qu'il ne se doute de rien. Il se connecta à ses vrais mails, satisfait.
Moi, j'ouvris un navigateur Tor.
Je me connectai au portail Vance & Partners.
J'entrai ses identifiants.
Accès Autorisé.
J'étais dans le ventre de la bête.
Je parcourus ses dossiers.
Dossier : Lemarchand / Sophie V.
Budget opérationnel : 250 000 $ CAD.
Compte séquestre : RBC Trust - Istanbul Branch.
Je lus ses derniers échanges avec Sophie.
Mail de 09h30 : "Le sujet est coincé. Fonds bloqués à la clinique. Il va craquer d'ici une heure. Préparez-vous à signer l'accord de garde pour l'enfant."
L'accord de garde ?
Je sentis la colère me brûler les veines. Sophie ne voulait pas juste payer. Elle voulait récupérer Matei ? Pour quoi faire ? Pour se donner bonne conscience ? Pour jouer à la mère Teresa dans les galas de charité ?
"Regardez, j'ai sauvé l'enfant bâtard de mon mari criminel."
Jamais.
Je regardai le compte séquestre. Il y avait 150 000 euros dessus. C'était l'argent que Vance utilisait pour ses frais, ses pots-de-vin légaux, et l'éventuelle "aide humanitaire" promise. Il avait les droits de signature numérique. Et j'avais sa session.
Je n'allais pas voler l'argent pour moi.
J'allais faire mieux.
J'ouvris l'onglet "Virements Urgents".
Bénéficiaire : Acibadem Healthcare Group.
Montant : 150 000,00 EUR.
Motif : Règlement immédiat - Dossier Lemarchand - Accord de confidentialité.
Je cliquai sur Valider. Le système demanda une double authentification. Un code envoyé par SMS sur le téléphone de Vance.
Merde.
Je regardai en bas. Vance avait son téléphone posé sur la table à côté de son thé.
Si je déclenchais l'envoi, il allait voir le code. Il allait comprendre.
Il me fallait une diversion.
Je regardai autour de moi. La clinique était calme. Trop calme.
Je vis le système d'alarme incendie sur le mur opposé. Non, trop risqué. Ça couperait le Wi-Fi.
Je devais le faire bouger. L'éloigner de son téléphone pendant dix secondes.
Je sortis mon téléphone personnel (le faux). Je composai le numéro de la réception de la clinique.
— Acibadem, bonjour ?
— Bonjour, dis-je en anglais avec un accent paniqué. Je suis dans le jardin. Il y a un homme... un étranger en costume gris... il vient de faire un malaise ! Il est tombé du banc ! Il ne bouge plus !
— Mon Dieu ! On envoie quelqu'un !
Je raccrochai.
Je regardai en bas.
Une infirmière sortit en courant dans le jardin, suivie d'un vigile. Ils se dirigèrent droit vers Vance.
Vance, surpris, les vit courir vers lui. Il se leva, confus.
L'infirmière lui parla, gesticulant. Vance recula, secouant la tête, essayant d'expliquer qu'il allait bien. Le vigile insista, le prenant par le bras pour vérifier son pouls.
Dans la confusion, Vance s'éloigna de trois mètres du banc.
Il laissa son téléphone sur la table.
C'était maintenant.
Je cliquai sur Envoyer le code.
En bas, je vis l'écran du téléphone de Vance s'allumer. Une notification.
Je sortis mes jumelles de poche (toujours dans mon sac depuis l'Ukraine).
Je les braquai sur l'écran.
C'était loin. Trop loin. Je voyais la lumière, mais pas les chiffres.
— Putain...
Je zoomai avec l'appareil photo de mon téléphone collé à la jumelle. Un bricolage de fortune.
L'image tremblait.
Je vis les chiffres flous.
4... 8... 2...
Le reste était illisible.
L'infirmière lâchait Vance. Il allait revenir à sa place.
J'avais trois secondes pour deviner les trois derniers chiffres ? Impossible.
Attends.
Ce n'était pas un SMS classique. C'était une notification "Push" de l'application Microsoft Authenticator.
Je n'avais pas besoin du code. J'avais besoin qu'il clique sur "Approuver".
Je relançai la requête.
Sur le téléphone de Vance, une nouvelle notification apparut : Connexion tentée depuis Istanbul. Approuver ?
Vance revint vers le banc, agacé par le quiproquo. Il prit son téléphone. Il vit la notification.
Il dut penser que c'était sa propre connexion de tout à l'heure qui avait "lagué". Ou une reconnexion automatique de son iPad.
Il était énervé, distrait par l'infirmière qui le regardait encore.
Il fit ce que tout le monde fait quand une fenêtre pop-up gênante apparaît alors qu'on est stressé.
Il appuya sur Approuver pour la faire disparaître.
ACCÈS VALIDÉ.
Sur mon écran : Virement en cours de traitement.
Statut : Exécuté.
Je fermai l'ordinateur.
Je respirai. Une grande goulée d'air climatisé.
En bas, Vance se rassit. Il prit une gorgée de thé froid.
Puis son téléphone vibra de nouveau.
Cette fois, c'était le SMS de sa banque.
RBC Alert : Virement de 150 000 EUR débité.
Je le vis se figer.
Il posa sa tasse lentement. Très lentement.
Il lut le message.
Il regarda son iPad.
Il comprit.
Il leva les yeux vers le bâtiment. Il scanna les fenêtres. Il cherchait le tireur.
Il me vit.
J'étais à la fenêtre de la cafétéria. Je ne me cachais plus.
Je lui fis un petit signe de la main. Un salut courtois.
Puis je montrai mon poignet, tapotant ma montre invisible.
L'heure est écoulée, Patrick.
Je le vis devenir rouge de rage. Pour la première fois, le masque de glace se fissurait. Il jeta son gobelet par terre.
Il avait perdu.
L'argent était sur le compte de l'hôpital. Légalement. Signé de sa main.
Il ne pouvait pas annuler sans admettre qu'il s'était fait pirater (ce qui tuerait sa carrière) ou sans admettre qu'il avait validé par erreur (incompétence).
Il était coincé.
Sophie avait payé. Et je n'avais pas eu à me rendre.
Je rangeai mon ordinateur.
Je descendis. Je passai devant le bureau des admissions.
Madame Yilmaz était au téléphone, rayonnante.
Elle me fit signe.
Mme. Yilmaz : Monsieur Lemarchand ! Excellente nouvelle ! Le virement de la Fondation Vance vient d'arriver. Tout est débloqué. Le compte patient est créditeur de 250 000 euros au total. Matei est prioritaire numéro un.
— Merci, Madame Yilmaz.
Je sortis.
Vance m'attendait sur le parvis. Il n'avait plus l'air impérial. Il avait l'air dangereux.
Vance : Vous avez signé votre arrêt de mort, Julien, siffla-t-il. Ce n'était pas l'argent de Sophie. C'était le compte d'exploitation du cabinet. Vous m'avez volé. À moi.
— Considérez ça comme des honoraires de consultation, Patrick. Pour vous avoir appris à sécuriser votre Wi-Fi.
Il s'approcha de moi, menaçant.
Vance : Vous croyez que c'est fini ? Je ne pars pas. Je vais rester ici jusqu'à ce que vous fassiez une erreur. Et quand vous la ferez, je serai là pour vous enterrer.
— Mettez-vous à l'aise, dis-je. Istanbul est magnifique au printemps. Mais attention, le thé est fort.
Je lui tournai le dos et rentrai dans la clinique.
Mes jambes tremblaient, mais je marchais droit.
J'avais gagné la bataille d'Istanbul.
Mais j'avais un nouvel ennemi personnel. Et Vance n'était pas du genre à abandonner. Il allait appeler des renforts.
La guerre continuait. Mais ce soir, Matei serait opéré.