Chapitre 1-1

2000 Mots
Chapitre 1 La petite dame tenait son tarbouif à deux mains dans son mouchoir, comme si elle craignait qu’il se barre à son insu. Elle finit par se moucher sans vigueur, puis elle regarda anxieusement le produit de ses expectorations pour voir si sa matière grise ne s’était pas taillée avec la morve : — Vous savez, moi je suis pour la non-violence, alors, lorsque j’ai vu… Ce qu’elle avait vu lui arracha un nouveau sanglot agrémenté d’un spasme nauséeux. Elle se récupéra in extremis en hoquetant comme un vieux moteur qui ferait de l’auto-allumage et finit par retrouver une respiration à peu près normale encore qu’aussi sifflante qu’une bouilloire de camping parvenue à ébullition. — Et qu’est-ce que vous avez vu ? demanda le lieutenant Fortin d’un ton blasé. Il avait posé une fesse sur le bord d’un pupitre, dominant de toute sa carrure son interlocutrice qui se tenait, elle, sur le banc, à la place où, d’ordinaire, s’asseyaient ses élèves. Cette fois, c’était la prof qui était interrogée, et, pour tout dire, elle ne paraissait pas brillante à l’oral. Elle larmoya : — J’ai vu ce pauvre homme, étendu là, par terre, avec du sang partout… Elle ferma les yeux avec une grimace horrifiée et Fortin eut un geste pour la cueillir au vol tant il craignait qu’elle tombe en digue-digue. Vaine alarme, la petite dame se reprit vaillamment : — Je ne suis pas habituée à ça, vous savez ! Comme si on s’y habituait jamais ! pensa Fortin. Il avait beau être taillé comme un menhir, la vue d’un macchabée le mettait mal à l’aise. — Et vous le connaissiez, ce pauvre homme ? — Bien sûr, j’étais même à sa recherche ! — À sa recherche ? La petite dame hocha la tête véhémentement. — À sa recherche, oui ! Ça n’en disait guère plus au lieutenant Fortin. — Vous pouvez m’expliquer ? Oui, elle pouvait. Elle le fit doctement, en prenant des mines : — En fait, il faut revenir au début de l’après-midi. — Eh bien, revenons, dit Fortin sans enthousiasme. La petite dame ferma les yeux pour mieux réfléchir, puis les rouvrit et se lança : — Eh bien, Madame la directrice, qui est très formaliste et à cheval sur la tradition, fait chaque année venir un photographe qui prend un cliché du corps professoral sur les marches du perron. — Du corps de qui ? demanda Fortin. — Du corps professoral… La petite dame marqua un temps et s’aperçut qu’il ne serait pas inutile de traduire. — Enfin, je veux dire, de l’ensemble de tous les professeurs du lycée. — Ah oui ! fit Fortin en pensant : « Elle pouvait pas le dire tout de suite ? Faut toujours que ça frime, ces profs, avec des mots à la con ! Tout ça pour en foutre plein la vue. » Son nez se plissa, il respira fort. Si elle pensait l’impressionner… — Et tout d’un coup, dit la petite dame en ménageant ses effets, on s’est aperçu que monsieur Margerie manquait. Le front de Fortin se plissa, il faillit lui dire qu’on n’était pas « Au théâtre ce soir ». Puis il demanda : — Et qui est ce Margerie ? Le mort ? — Oui ! C’est… Enfin, c’était le professeur de physique-chimie… Madame la directrice ne s’en est pas étonnée, monsieur Margerie était réputé pour sa distraction. Elle a pensé qu’il avait entrepris quelque expérience et que, accaparé par le déroulement de celle-ci, il avait oublié la consigne. — Quelle consigne ? — Celle de venir à seize heures pour la photo. — Si je comprends bien, ce cérémonial de la photo se reproduit tous les ans ? — Tout à fait. — À la même date ? — À peu près. Juste avant les vacances de Pâques. Fortin renifla : — Et ce Margerie, il était au parfum ? — Pardon ? demanda la petite dame effarée. Fortin décoda : — J’veux dire, il était au courant de cette tradition ? On l’avait prévenu ? — Absolument ! Il est à La Fontaine depuis de nombreuses années. Le front de Fortin se plissa de nouveau : — Quelle fontaine ? La petite dame le regarda avec des grands yeux, incrédules. Faisait-il exprès ? On ne sait jamais avec la police. Quelquefois - elle l’avait lu - les policiers jouaient les idiots pour tromper leurs interlocuteurs. Dans ce cas, le lieutenant Fortin était un comédien de première ! Si elle l’avait mieux connu, la petite dame aurait été rassurée : Fortin était une nature simple, et, fort de sa qualité de policier, il ne jugeait pas utile de jouer au plus fin, il allait droit au but. Elle le regarda de nouveau : ce colosse était tout à la fois rassurant et inquiétant. Tant qu’il serait là, elle sentait qu’elle n’aurait rien à redouter de l’assassin. Mais c’était cette masse d’homme… Avait-on idée d’être aussi grand, aussi fort ? Elle finit par répondre à la question qu’il avait posée : — C’est le nom de l’établissement, le lycée La Fontaine. Fortin revint sur terre : — C’est vrai ! La semaine s’était mal emmanchée pour le lieutenant Fortin. En l’absence de Mary Lester en vacances, le patron l’avait convoqué alors qu’il venait juste de déplier l’Équipe pour prendre les nouvelles du week-end sportif, et il avait trouvé ça fort déplaisant. La suite ne s’était pas avérée plus réjouissante. — Fortin, lui avait dit le commissaire Fabien sans préambule, on vient de m’annoncer qu’il y a eu un drame au lycée La Fontaine. On a découvert un professeur décédé dans une salle de classe. — Maintenant ? — Oui, il y a quelques instants. Filez là-bas et prenez toutes les mesures qui s’imposent. — Oui, patron ! avait dit Fortin. — Attendez ! Il s’était figé près de la porte : — Allez-y sur la pointe des pieds, Fortin. Le milieu scolaire est particulièrement sensible. — Vous voulez dire qu’ils ne peuvent pas blairer les flics ? Fabien avait tiqué. Ce bon Fortin était toujours aussi brut de décoffrage. Mais, au final, c’était un assez bon raccourci. — Il y a de ça… Cependant, nul ne sait mieux que vous comment opère le capitaine Lester, Fortin. De la délicatesse, du doigté… Fortin hocha la tête d’un air dubitatif. Du doigté, de la délicatesse… Il voulait bien, mais il sentait qu’il tenait le rôle de l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Les gamins qui étaient élèves dans cette boîte avaient des parents aux bras plus longs que ceux de la pieuvre qu’il avait harponnée le week-end précédant aux îles Glénan. Quelle idée avait eue ce Margerie d’aller se faire buter dans un établissement aussi respectable ? Ça se serait passé dans une des écoles de la périphérie, on aurait compris. On n’aurait même pas été surpris. Mais là, dans ce lieu privilégié… Il avait soupiré, demandant presque plaintivement : — Je retourne donc à l’école, patron ? Il n’avait visiblement pas gardé un souvenir impérissable du temps de ses études. — Ça ne pourra vous faire que du bien, avait assuré le commissaire Fabien d’une voix suave, avec un demi-sourire porteur d’une ironie que le grand lieutenant ignora superbement. Du bien ? Fortin avait toutes les raisons d’en douter. Mais on ne discutait pas avec le commissaire Fabien. Le lieutenant avait hoché la tête et, pressé de s’en aller, avait fait deux pas vers la porte. « De toute façon, je n’ai personne d’autre sous la main », avait avoué le commissaire. Fortin comprenait mieux comme ça. Il promit en grimaçant : — Je ferai de mon mieux, patron… On ne pouvait pas dire qu’il était franchement enthousiaste. — C’est ça, et rendez-moi compte ! Maintenant Fortin était devant la petite dame qui le regardait, inquiète, désemparée, semblant se demander ce qui pouvait se passer dans la tête d’un flic enquêtant sur un meurtre. Et le flic en question était lui-même en plein désarroi. Bien sûr, il avait pris toutes les précautions d’usage : isolé la scène du crime en attendant l’intervention de la police scientifique. Le corps du malheureux professeur avait été photographié sous tous les angles, la salle avait été passée au peigne fin et l’arme qui gisait sur le plancher était maintenant au labo… Cependant, il fallait à présent interroger les gens. Quand cette maudite Mary Lester reviendrait-elle de son séjour à Noirmoutier ? C’était là une affaire pour elle ! Il posa une question de routine sans même prendre de notes comme l’aurait fait un vrai enquêteur. La petite dame avait lu toutes les enquêtes d’Hercule Poirot, elle était au courant des us et coutumes de la profession de détective. — Alors Madame la directrice vous a envoyée chercher ce monsieur Margerie. — C’est cela. — Pourquoi vous ? — Eh bien, dit la petite dame avec embarras, je suis professeur de lettres… — Quel rapport avec la physique-chimie ? — Aucun, justement. Je suis également le professeur le plus ancien de l’établissement. L’année prochaine je prendrai ma retraite. — Mes compliments ! Il avait dit ça histoire de dire quelque chose. Ça aurait pu avoir une intention sarcastique, mais le lieutenant Fortin n’était pas homme à s’embarrasser de ce genre de subtilité. S’il avait livré le fond de sa pensée, il aurait aussi bien répondu :« Si tu savais ce que je m’en tape ! » Mais le patron lui avait recommandé de prendre des gants… Alors, il y allait mollo. Elle n’en rosit pas moins de plaisir. Peut-être pensait-elle que ce beau mec la voyait plus jeune qu’elle ne l’était réellement ? — Pour tout vous dire, fit-elle en baissant la voix et en examinant les alentours, j’étais la seule personne avec laquelle monsieur Margerie entretenait des relations à peu près normales. Fortin la considéra avec perplexité : — Que voulez-vous dire ? Il avait des mœurs particulières ? Là, il s’était appliqué à édulcorer la formule qui lui était venue spontanément aux lèvres. — Oh non ! fit la petite dame en rosissant et en mettant sa petite main dodue devant sa bouche en cul de poule. Et elle ajouta prudemment : — Du moins, je ne crois pas. — Il était marié ? — Je ne sais pas… Je ne crois pas… Et comme Fortin la regardait d’un drôle d’air, elle précisa : — Vous savez, c’était un homme très secret ! Fortin bougonna : — Secret… secret… Puis il fixa la petite dame jusqu’à la mettre mal à l’aise. Il était vrai qu’il n’en fallait pas beaucoup ! — Il ne s’entendait pas avec ses collègues ? Son interlocutrice fit des mines. La question l’embarrassait. — De vous à moi, fit-elle sur le ton de la confidence, monsieur Margerie n’était pas commode… Elle baissa encore la voix au point qu’elle devint quasiment inaudible : — Et pour tout vous dire, il ne parlait guère aux autres professeurs. De sa grosse voix, Fortin laissa tomber une évidence : — Il est mort, votre gars pas commode, vous pouvez parler normalement, il ne vous entendra pas. La petite dame ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Peut-être trouvait-elle que cet inspecteur évoquait le défunt avec un peu trop de désinvolture. — Même pour des raisons de service ? — Quoi ? Fortin répéta patiemment : — Même pour des questions de service il ne parlait pas à ses collègues ? La petite dame eut une moue signifiant qu’elle en savait long à ce propos. — Humph… Le strict minimum ! Le grand lieutenant se leva, fit trois pas vers la porte, trois pas vers la fenêtre et se retrouva donc à son point de départ. Et il se rassit sur le bord de la table qu’il venait de quitter. — Reprenons ! Redites-moi tout depuis le début. — Ah… fit la petite dame en regardant autour d’elle avec angoisse. Aucun secours ne se manifestant, elle revint vers Fortin. — Tout ? Il hocha sa grosse tête et confirma : — Tout ! (en pensant : « ça fera toujours gagner du temps ! ») On en était au moment où tous les professeurs sont réunis pour la fameuse photo. Mais voilà, il en manque un… Qui a remarqué son absence ? — Madame la directrice. Rien n’échappe à madame Le Couvreur. Elle a demandé : « Où est encore passé monsieur Margerie ? » Nous étions tous rangés sur l’escalier et le photographe n’attendait plus que son bon vouloir. Elle a clamé comme une évidence : — Nous ne pouvons pas prendre la photo si tout le monde n’est pas là ! Monsieur Ravenel, le professeur de gymnastique, a glissé dans l’oreille de mademoiselle Darmon, professeur d’art plastique : — Pour ce qu’il est décoratif, le père Margerie ! Ce qui a fait pouffer de rire mademoiselle Darmon. La petite dame ajouta d’un air pincé : — Il ne lui en faut pas beaucoup pour l’amuser celle-là ! Surtout quand c’est monsieur Ravenel qui lance les plaisanteries. Et madame la directrice qui non seulement voit tout, mais aussi entend tout, l’a rabroué sévèrement : — Monsieur Ravenel, je vous fais grâce de vos plaisanteries de garçon de bain ! Et puis elle m’a dit : — Mademoiselle Boulle, veuillez donc aller jusqu’au laboratoire. Elle précisa, comme en s’excusant : — Je m’appelle Boulle, Gabrielle Boulle… Elle regardait Fortin comme si elle s’attendait à quelque sarcasme sur son nom, mais celui-ci ne broncha pas. — Comme l’ébéniste, précisa-t-elle. Il leva sur mademoiselle Boulle un regard morne : — Il y a aussi un ébéniste dans le coup ? Ça se compliquait. Mais où restait cette maudite Mary Lester ? Mademoiselle Boulle posa sur lui le regard qu’elle réservait ordinairement aux élèves les plus bouchés. Non, il ne paraissait pas faire exprès ! — C’est un ébéniste célèbre… Un artiste. — Un artiste ! répéta Fortin médiocrement intéressé. Il pensait : « Manquait plus que ça ! » — Il est mort, ajouta mademoiselle Boulle. — Ici ? — Non, il est mort depuis plus de deux cent cinquante ans. — Ah, fit le lieutenant soulagé. Il y avait assez de boulot avec les morts contemporains sans aller s’inquiéter des morts du temps passé. Néanmoins il s’efforça d’être aimable. — Il était de votre famille ?
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