Chapitre 1-2

1678 Mots
— Probablement, dit mademoiselle Boulle, nous sommes originaires de la même région et… Fortin qui n’en avait rien à faire la coupa : — Condoléances ! Mademoiselle Boulle hésita et répondit machinalement : — Merci. — Et après ? demanda Fortin. — Après madame la directrice a ajouté : « Je gage que monsieur Margerie est encore en train de se livrer à une expérience et qu’il a oublié que c’était le jour de la photo. Ayez l’obligeance de lui faire savoir que nous n’attendons plus que lui. » J’ai dit : « Bien Madame ». — Et après ? On n’avançait pas, Fortin s’impatientait. Mademoiselle Boulle reprit, toujours en faisant des mines : — Comme je vous l’ai dit, madame Le Couvreur m’avait chargée de cette mission parce que je suis la seule qui ne soit pas brouillée avec monsieur Margerie. Parce que tous les autres… — Oui, vous m’avez dit que tous les autres professeurs ont eu plus ou moins des mots avec lui. L’interrogatoire traînait en longueur. Si maintenant mademoiselle Boulle se répétait… — Il y a aussi ceux qu’il ignorait. — Par mépris ? Mademoiselle Boulle haussa ses épaules étroites en signe d’ignorance. Fortin insista : — Comme qui ? — Comme monsieur Ravenel, mademoiselle Darmon ou monsieur Nouvion. En soupirant, le lieutenant sortit un carnet pour prendre des notes. Sinon il risquait de s’y perdre avec tous ces noms de professeurs. Il demanda : — Qui est monsieur Nouvion ? — Le professeur de musique. — Monsieur Margerie le méprisait ? — Il l’ignorait plutôt. À ses yeux, faire du sport, du dessin ou de la musique, c’était perdre son temps. Fortin gronda : — Quel con ! — Pardon ? fit mademoiselle Boulle en écarquillant des yeux, craignant d’avoir bien compris. Fortin n’aggrava pas son cas : — C’est également votre avis ? Mademoiselle Boulle répondit vivement : — Absolument pas ! D’ailleurs, ces disciplines sont au programme au même titre que la physique, la chimie ou la littérature. — Et avec vous ça se passait bien ? — Je suis également agrégée, dit mademoiselle Boulle avec un brin de fatuité. Et, lorsqu’il a été blessé, je lui ai rendu quelques menus services qu’aucun de mes collègues ne lui aurait rendus. Fortin plissa le front, intrigué : — Il a été blessé ? — Oui, un incident de laboratoire, je crois. — Tiens donc ! — Je n’en sais pas plus. Il faudrait demander à monsieur Chevalier. — Monsieur Chevalier, marmonna Fortin en consultant les quelques notes qu’il avait prises, ah oui, le garçon de laboratoire. — C’est cela. — Ça s’est passé quand ? — Au trimestre dernier. Fortin soupira : — Bien, je verrai donc monsieur Chevalier à ce propos. Où en étions-nous ? — Je vous disais que madame Le Couvreur m’avait commandé d’aller chercher monsieur Margerie… — Ah oui ! Dire qu’il ne se sentait pas formidablement motivé par cette enquête était un doux euphémisme. Quand Mary Lester n’était pas là, il préférait le terrain, la formation des jeunes flics, les arrestations un peu musclées où il excellait. Quand elle était là, c’était autre chose, il n’y avait qu’à suivre et à demander, de temps en temps : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » Mademoiselle Boulle reprit son récit : — Sans se soucier de l’absence de monsieur Margerie, le photographe avait pris son cliché et s’apprêtait à ranger son matériel. Madame Le Couvreur l’a figé d’une seule phrase : — Un instant, monsieur ! Un de nos plus éminents professeurs est absent. On va le chercher et vous pourrez recommencer dans quelques instants. Madame Le Couvreur a une autorité naturelle qui en impose. Quand elle a parlé, on obtempère. Fortin pensa que lui aussi avait un patron comme ça. Le commissaire divisionnaire Fabien qui avait commencé sa carrière comme gardien de la paix avant de parvenir au sommet de la pyramide policière. Pour le manœuvrer celui-là… La police, il la connaissait en long, en large et en travers. Il n’y avait que Mary Lester qui arrivait à faire à peu près ce qu’elle voulait. Les autres obtempéraient, le petit doigt sur la couture du pantalon. Mademoiselle Gabrielle Boulle poursuivait son compte-rendu : — Le photographe était inquiet, il scrutait le ciel où de gros nuages noirs s’annonçaient. Bon gré mal gré, le groupe restait aligné sur les marches de pierre du perron, les professeurs agrégés au premier rang, les certifiés juste derrière et, au troisième et dernier rang, les professeurs de disciplines subalternes : dessin, musique, gymnastique, avec les maîtres d’internat et le CPE. La patience de chacun s’effilochait au fil des minutes. Il était à prévoir qu’aux premières gouttes de pluie ils s’enfuieraient vers l’abri d’un préau comme une volée de moineaux. Évidemment, au premier rang, madame Le Couvreur trônait sur la cathèdre qui sert à ce genre de cérémonie. — La quoi ? demanda le grand lieutenant. — Une sorte de chaire à bras, un siège qui est le signe de la puissance d’un évêque, d’un enseignant de haut rang. Savez-vous qu’il suffisait, au Moyen-Âge, qu’un évêque pose sa cathèdre dans une église pour que celle-ci devienne cathédrale ? Fortin reconnut, un peu sonné : — Ben non, j’aurais jamais cru ça d’un fauteuil ! Donner son nom à une cathédrale. On apprend de drôles de trucs dans votre école, mademoiselle Boulle. Il regardait maintenant l’enseignante avec une sorte de respect. Une cathèdre ! Celle-là, il faudrait qu’il la ressorte à Mary Lester. Ça allait lui en boucher un coin ! Mademoiselle Boulle, ravie d’avoir réussi à faire jaillir une étincelle d’un cerveau qui lui semblait bien lent, poursuivait son explication : — Comme cette sorte de trône était signe de toute puissance, madame la directrice y tenait particulièrement. Fortin fit la moue : — Ça ne doit pas être confortable. Vous avez ça ici ? — Oui. C’est un accessoire de théâtre très ancien qui appartient à l’école. On ne sait d’où il vient, madame Le Couvreur se l’est attribué. — Normal, puisque c’est elle le chef. — Elle ne l’utilise d’ailleurs que pour la photo annuelle. — Pourquoi, elle a peur de l’user ? Mademoiselle Boulle réprima un sourire. — Non mais, comme vous l’avez fait remarquer, c’est très inconfortable pour un usage quotidien. Fortin se cura une dent de l’ongle de son auriculaire et laissa tomber : — Bref, tout ça c’est de la frime, quoi. Enfin, tout le monde était là et… Il s’arrêta au milieu de sa phrase, ne se souvenant plus de ce qu’il voulait demander. Heureusement, mademoiselle Boulle vint à son secours : — Nous étions tous là sauf monsieur Margerie. Le photographe montra d’un air inquiet le ciel à madame la directrice. De gros nuages noirs accouraient, l’orage menaçait, le tonnerre grondait sourdement. Madame Le Couvreur n’en avait cure : il lui fallait absolument TOUS ses professeurs sur la photo. Fortin trouvait que mademoiselle Boulle racontait bien. Il l’encouragea : — Poursuivez, s’il vous plaît ! La demoiselle ne demandait que ça : — Vous l’avez vu, monsieur l’inspecteur… — Lieutenant ! dit Fortin. Mademoiselle Boulle s’interrompit, interdite : — Pardon ? — Je ne suis pas inspecteur, je suis lieutenant. — Ah… fit-elle. Cela a-t-il de l’importance ? Fortin réfléchit puis avoua : — Franchement, j’sais pas. Question paye, ça ne change pas grand chose. C’était juste pour dire… Elle l’approuva : — Vous avez raison, lieutenant, il faut toujours appeler les choses par leur nom et donner leur titre aux gens. La sémantique, c’est important. Le front du lieutenant Fortin se plissa : — C’est pas si antique que ça, pour tout vous dire, ça date de la réforme Pasqua… Il y eut un blanc. Mademoiselle Boulle avait du mal à suivre. — Attendez, de quoi parlons-nous ? — Eh bien, de la réforme Pasqua. Avant nous étions inspecteurs de police, maintenant nous sommes lieutenant, capitaine, commandant. Il sourit largement : — Comme dans l’armée. Elle soupira : — Je vois… Renonçant à lui apprendre ce qu’était la sémantique, elle poursuivit : — Notre lycée est un très vieil établissement qui date du second Empire. Avant ça, c’était un couvent. Il est assez solennel d’apparence, avec sa façade de gros blocs de granit, son grand hall austère pavé de carreaux noirs et blancs, son haut plafond à la Française, aux poutres peintes en ocre rouge et, aux murs, sur des panneaux de marbre blanc, gravés en lettres d’or, le nom des professeurs et des élèves tombés pour la Patrie au cours des deux guerres mondiales. Il y a trois cours, celle qui donne sur le hall est dite la cour d’honneur. Fortin l’écoutait avec stupéfaction. Ça, c’était de la littérature comme il n’en lirait jamais dans l’Équipe. Tout à son récit, mademoiselle Boulle poursuivait : — Celle de gauche, qui jouxte le gymnase, servait autrefois de terrain d’exercice aux élèves de terminale qui faisaient ainsi une sorte de préparation militaire. C’était d’ailleurs un sous-officier du 118e régiment d’infanterie qui venait initier les jeunes gens aux manœuvres. Elle est maintenant affectée aux petits, les élèves de sixième et de cinquième. La troisième cour est le domaine des grands. Elle donne sur le laboratoire de physique et de chimie. Monsieur Leblanc y dispense également ses cours de sciences naturelles. C’était là que je devais retrouver monsieur Margerie qui, pour éviter de se mêler à ses collègues, n’en sortait jamais quand il était au lycée. — Maintenant, ajouta-t-elle, la plupart des établissements scolaires sont logés dans des bâtiments plus modernes que ceux du lycée La Fontaine, mais la qualité de l’enseignement qui est prodigué ici fait de La Fontaine un lycée à part. N’y entre pas qui veut. — Ah bon, il y a un examen particulier ? — Pas vraiment, mais nous avons surtout des enfants d’hommes politiques, de diplomates, de grands patrons de l’industrie… — Qui décide des inscriptions ? — Madame la directrice. — C’est une école privée, en quelque sorte. — On ne peut pas dire ça… fit mademoiselle Boulle avec embarras. Fortin enfonça le clou sans prendre de gants : — On ne peut pas le dire, mais un gosse de prolétaire n’a aucune chance d’être admis dans cette boîte. La bouche en cerise de mademoiselle Boulle s’arrondit en un cercle presque parfait. Peu habituée à un langage aussi direct, elle faillit lâcher un « oh ! » réprobateur, mais elle se retint. Une « boîte », le lycée La Fontaine ! Le meilleur établissement de la région, une « boîte » ! Décidément, la police ne respectait rien. Fortin, lui, était indigné pour une autre raison. L’école, c’était pour tout le monde : gratuite, laïque et obligatoire. Ces établissements plus ou moins réservés à une certaine élite, ça le débectait. Ça se voyait sur son visage. Mademoiselle Boulle reconnut : — Je n’en ai pas vu souvent, en effet. — Vous êtes là depuis longtemps ? — Quelque temps déjà. — Un an ? cinq ans, dix ans, plus ? Elle laissa tomber, sans le regarder, en faisant des mines : — Plus de dix ans. — Et avant, vous étiez où ? Elle dit d’un air pincé : — Je n’ai pas toujours été professeur. Fortin fit claquer l’élastique de son carnet. Il en avait marre, et se leva. L’atmosphère de cette école le déprimait. — Réfléchissez bien, recommanda-t-il à mademoiselle Boulle d’un air entendu. La nuit porte conseil, nous reprendrons cette petite conversation demain. En sortant il ne dit pas « à bon entendeur, salut ! » comme dans les films américains, mais c’était si bien sous entendu que mademoiselle Boulle aurait volontiers juré qu’il avait réellement prononcé ces quatre mots pleins de menaces. Au bout du compte, elle restait sur son quant-à-soi : le lieutenant Fortin était-il un parfait imbécile ou un flic retors qui cherchait à donner le change ? Pour trouver la réponse, la nuit ne suffirait pas. Elle n’était pas au bout de ses peines.
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