Chapitre 2
Fortin quitta l’établissement avec un soulagement seulement nuancé par l’embarras qu’il ressentait à l’idée de devoir faire son rapport directement au divisionnaire Fabien.
Heureusement, à cette heure, Lulu, comme il appelait son patron lorsqu’il était sûr que le commissaire ne pouvait pas l’entendre, Lulu - ce n’était un secret pour personne au commissariat - avait son aparté du mardi avec une ravissante esthéticienne du centre-ville et on ne pouvait évidemment pas le déranger.
Autant dire que le lendemain il retrouva « sa » Mary Lester avec un plaisir sans mélange. Elle venait de reprendre son service après quelques jours passés à enquêter sur l’île de Noirmoutier et, pour fêter ça, elle l’entraîna au grand café sur le boulevard qui longe la rivière, en plein centre-ville. Voyant sa mine déconfite, elle le taquina :
— Alors, le grand, paraît que tu es retourné à l’école ?
— Parle-m’en pas ! fit Fortin d’un air dégoûté. J’te jure, les jeunes… De mon temps on foutait un peu le bordel, c’est sûr, mais aujourd’hui ils rectifient les profs qui les emmerdent au gros calibre.
— Raconte, fit sobrement Mary Lester.
L’établissement, qui venait d’être refait par un designer « tendance », n’avait plus le charme de l’ancienne installation. Il avait certes gagné en hygiène, on ne voyait plus des rats se courser dans les luminaires du plafond et on ne s’arrachait plus les fonds de pantalon sur les ressorts des banquettes de moleskine craquelée. Pour autant, le décor n’était pas froid, il était glacial. Encore heureux qu’on ait conservé les bas-reliefs de stuc des temps anciens.
À part un vieil habitué que le progrès n’avait pas réussi à décourager, le bar était désert. Le vieil homme lisait avec attention son Figaro, une tasse de café devant lui.
Derrière le bar, un garçon en veste blanche dont le visage trahissait un ennui profond polissait quelques verres plus pour s’occuper que par nécessité.
Ils s’assirent sur une banquette d’angle et commandèrent deux cafés.
Fortin laissa tomber deux sucres dans sa tasse, touilla le liquide et dit lugubrement :
— Que veux-tu que je te raconte ? On a retrouvé un vieux prof affalé par terre avec une balle entre les deux yeux.
— Pff ! fit Mary admirativement.
— J’peux te dire, assura Fortin, que celui qui lui a fait ça savait tirer !
— Ou qu’il a eu un gros coup de pot, tempéra Mary.
— Ça arrive, concéda Fortin.
Il fit la moue :
— Luger 7.65, ça ne pardonne pas.
Mary s’étonna :
— Tu connais déjà le type de l’arme ?
— Et pour cause, ricana Fortin, elle traînait par terre, devant le bureau.
— Des empreintes ?
— J’crois pas. Elle était pleine de craie.
— De craie ?
— Ben oui, le type qui l’a manipulée devait avoir les pognes pleines de craie. Alors, pour relever des empreintes là-dessus, bonsoir ! Elle est tout de même partie au labo, mais elle ne parlera pas.
Il eut un geste évasif :
— Quant à savoir qui l’a apportée…
— Ça aurait pu être le prof ? supposa Mary.
— Le prof ? fit Fortin dubitatif, et il se serait tiré une balle entre les deux yeux ? Sûrement pas ! Ou alors il avait le bras long.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que cette balle a été tirée à une certaine distance. S’il se l’était f****e lui-même dans le crâne - il mima le geste - il aurait dû appuyer le canon contre son front et actionner la détente avec le pouce. Donc un tir à bout touchant, ce qui, comme tu le sais, laisse des traces. Il n’y avait aucune trace, ce qui exclut un suicide. D’ailleurs, le prof n’avait pas de craie sur les mains.
Mary savait qu’en matière d’armes, elle pouvait faire confiance à son adjoint qui ajouta :
— D’après l’endroit où reposait la douille, le tireur devait être à peu près au milieu de la salle.
— Où était-elle ?
— Près de la porte d’entrée. Or, cette arme éjecte à droite, comme presque toutes les armes, d’ailleurs.
Mary s’étonna :
— Ça s’est passé en plein jour et personne n’a entendu la détonation ?
— En plein jour, confirma Fortin. Probablement vers seize heures. L’école était pleine, des gosses partout…
— On ne doit pas manquer de témoins, alors.
— Que dalle !
— Un coup de feu, ça fait pourtant du bruit !
— Ça, c’est sûr !
Mary ne semblait pas en croire ses oreilles. Elle demanda une nouvelle fois :
— Et personne n’a rien entendu ?
— Apparemment, non. Un orage tournait sur la ville et il arrivait, paraît-il, que certaines expériences auxquelles se livrait le prof de chimie aient des effets détonants.
Elle parut sceptique :
— Entre un coup de feu et les grondements du tonnerre, il y a de la marge.
— Pour nous, oui, dit Fortin avec logique, mais pour des gamins…
Mary dut reconnaître qu’il n’avait pas tort.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Ben… J’ai interrogé la personne qui avait découvert le corps, une certaine mademoiselle Boulle…
— Résultat ?
— Nib de nib ! Elle a chialé plus qu’elle n’a parlé.
— Et les autres profs ?
— Ils étaient tous ensemble, pour la photo.
— La photo ?
— Ouais, la directrice a une manie : chaque année il lui faut la photo de sa troupe de profs. Ils étaient tous regroupés autour de la directrice sur les marches de l’entrée quand elle s’est aperçue qu’il manquait un certain Margerie. La directrice a envoyé mademoiselle Boulle le chercher et c’est là qu’elle l’a retrouvé étendu par terre, dans sa classe… Elle s’est mise à gueuler et un vieux mec est arrivé. Un nommé… - Fortin consulta son carnet - Chevalier, garçon de laboratoire.
— Tu l’as interrogé lui aussi ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il était rentré chez lui.
— Tu n’as pas demandé à tout ce beau monde de rester sur place ?
— Si, dit Fortin, j’ai demandé. mais si tu crois que c’est facile de retenir quatre cent cinquante gosses alors que les parents en Mercedes ou en Jaguar les attendent à la sortie…
— Et les autres profs ?
— Barrés aussi ! À ce que j’ai compris, personne ne va pleurer le père Margerie. Les autres profs ne le blairaient pas bézef. Restait plus que la directrice, mais celle-là, j’aime autant que tu te la coltines ! Ça m’a l’air d’un de ces numéros.
Mary soupira :
— Merci du cadeau !
— J’ai fermé à clé la classe où on a trouvé le corps et j’ai défendu qu’on y entre.
— Tout de même, soupira Mary, c’était bien le moins !
— Et puis je suis revenu à l’usine, ajouta Fortin d’un air accablé. J’ai plus l’âge d’aller à l’école, plus l’âge de supporter les cris de quatre cent cinquante gosses…
Il ajouta avec rancune :
— J’en avais ras le bol de c’t’école.
— Donc, tu t’es dit, je vais refiler le bâton merdeux à Mary Lester.
— C’est pas ça, plaida Fortin embarrassé, mais tu sais ce que c’est…
Elle ironisa :
— Tu fatigues vite, mon Jean-Pierre, tu dois vieillir !
Il la regarda, inquiet :
— Tu crois ?
— Comme tout le monde, mon vieux, comme tout le monde !
Elle vida sa tasse et se leva :
— Eh bien, allons-y !
— Où ça ? demanda Fortin.
— Pas encore à la maison de retraite, au Lycée, mon vieux !
— Pfff… fit Fortin accablé, faut vraiment que j’y aille aussi ?
— Et comment ! C’est toi qui as commencé l’enquête, non ?