Chapitre 3
La directrice avait un timbre de voix qui s’entendait de loin, une voix curieuse, avec des inflexions graves qui montaient dans l’aigu dès qu’elle élevait le ton, ce qui lui arrivait souvent.
Elle salua Fortin d’un tonitruant :
— Ah… Lieutenant…
C’était une forte femme, tout en buste, avec une tête léonine surmontée d’une crinière grise qui semblait apprécier les hommes forts. De ce point de vue, avec Fortin, elle était servie.
En revanche, elle n’eut pas un regard pour Mary.
Fortin se risqua, car la bonne femme l’impressionnait :
— Voici le capitaine Lester.
La directrice considéra Mary avec une suspicion réprobatrice, comme si elle n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles et demanda d’une voix de basse :
— Capitaine ?
Mary se retint de lui faire une révérence grand siècle comme dans Alexandre Dumas et de dire : « pour vous servir, Mâdâme ». Elle se contenta d’une brève inclinaison de tête moins grand siècle mais plus républicaine.
La directrice la toisait d’un air accablé, comme si sa simple présence dans son bureau constituait une offense :
— N’êtes-vous pas un peu jeune pour vous mêler de cette histoire sordide, mademoiselle ?
Mary Lester se sentit transportée une quinzaine d’années en arrière, lorsqu’elle comparaissait devant mère Marie-Madeleine de la Contrition, supérieure de l’institution dans laquelle elle avait été l’élément perturbateur numéro un pendant quelques années. Sentiment qui lui revenait régulièrement, la dernière résurgence remontant à son enquête dans le Cap Sizun.
Une bouffée de colère l’envahit, mais elle resta maîtresse d’elle-même et répondit de sa plus douce voix :
— Je suis jeune il est vrai…
Elle sourit benoîtement :
— Vous connaissez la suite, n’est-ce pas ?
Elle laissa passer un temps de silence que la directrice, stupéfaite par cette réponse, ne troubla pas et ajouta plus fermement :
— Quant à cette affaire dont le côté sordide n’a pas échappé à votre perspicacité, je vous signale que c’est dans un établissement dont vous avez la charge qu’il s’est produit.
Manière de ramener chacun à ses responsabilités. Enfin, elle enfonça le clou :
— Si le commissaire divisionnaire Fabien a cru bon de me confier cette enquête, madame, c’est qu’il a la conviction que j’ai l’âge requis.
Madame Le Couvreur souffla des naseaux en signe de mécontentement.
— Sans doute, sans doute, grommela-t-elle.
Elle n’avait pas l’habitude qu’on lui parle sur ce ton, ici, dans son bureau, dans SON école !
Mary Lester montra son équipier du pouce :
— Le lieutenant Fortin va m’assister, et pas le contraire !
La directrice marmonna quelque chose qui pouvait ressembler à « c’est le monde à l’envers ! »
— À l’envers ou pas à l’envers, articula Mary, il faudra faire avec !
Fortin assistait au duel entre ces deux femmes d’un air amusé. Il l’aimait bien, sa Mary, quand elle clouait le bec à ceux ou celles qui la ramenaient trop.
La vioque aux cheveux gris - ainsi l’avait-il cataloguée - le regardait avec une rancune dont il n’avait que faire. Si elle essayait de se foutre de sa gueule, Mary saurait la remettre en caisse.
En désespoir de cause, la « vioque » soupira :
— Tout de même, ce pauvre Margerie…
Elle haussa les épaules et tourna la tête :
— Tout ceci devait mal finir !
— À quoi pensez-vous ? demanda Mary.
Madame Le Couvreur secoua sa crinière grise :
— Je me comprends.
Mary la toisa :
— Eh bien expliquez-vous. Moi aussi j’aimerais bien comprendre !
Madame Le Couvreur prit un air douloureux et se souleva avec peine en appuyant ses deux poings sur son bureau comme si son buste était trop lourd pour être supporté uniquement par ses jambes.
— Voyez mademoiselle Boulle, dit-elle d’un ton las. C’est probablement le professeur qui connaissait le mieux monsieur Margerie et, en plus, c’est elle qui a découvert le corps. Quant à moi, si vous voulez bien m’excuser, j’ai à faire…
— Où trouve-t-on cette demoiselle Boulle ?
— Je lui ai demandé de se tenir à votre disposition dans la salle des professeurs.
— Parfait, dit Mary. Je vous remercie.
Et elle pensait, toi ma vieille, si tu crois t’en tirer à si bon compte, tu te mets le doigt dans l’œil.
Elle lui adressa son plus large sourire et ajouta :
— Je suppose que nous serons appelées à nous revoir, madame la directrice.
Un regard noir la foudroya tandis que la crinière grise frémissait. Madame la directrice s’apprêtait à répondre vertement, comme à une élève insolente, lorsqu’elle se souvint que cette frêle jeune femme n’était ni une élève, ni un parent d’élève facile à impressionner, mais un capitaine de la police nationale qui aurait tôt fait de lui river son clou.
Alors elle se contenta de grogner sa désapprobation devant cette situation déplaisante.