Chapitre 4
Une petite dame attendait près de la machine à café, aussi effrayée que la chèvre qui sert d’appât au tigre. Elle était pitoyable au sens étymologique du terme, c’est-à-dire qu’elle faisait pitié.
Cette petite personne dodue, à la petite bouche pincée et soigneusement ointe de rouge à lèvres, paraissait perdue dans cette salle dite « des professeurs » qui n’était autre qu’une salle de classe dont on avait poussé les tables contre les murs pour libérer l’espace central.
Aux murs, il y avait des casiers dans lesquels on déposait le courrier et les circulaires destinées aux enseignants.
Il y régnait un aimable foutoir : une corbeille débordait de papiers froissés, des tables chargées de documents divers entassés sans soin… Quant à la cafetière, rafistolée avec du chatterton et qui n’avait pas dû être rincée depuis la rentrée précédente si l’on en jugeait par sa couleur maronnasse, elle crachotait doucettement, répandant un vague arôme qui se mêlait à des relents de tabac.
Chacun devait compter sur l’autre pour faire le ménage.
— Voulez-vous un café ? proposa la petite dame d’une voix étranglée.
— Volontiers, dit Mary d’un ton enjoué, pour mettre un peu de vie dans ce morne capharnaüm. Vous êtes madame Boulle ?
Vu son âge et son apparence, elle pensait convenable de lui donner du « madame », mais elle fut immédiatement corrigée :
— Mademoiselle… Mademoiselle Gabrielle Boulle.
Mary, qui pensait avoir sous les yeux l’archétype de l’enseignante programmée pour faire ce métier depuis son plus jeune âge, lui tendit une main qui fut prise avec circonspection.
— Capitaine Lester, police nationale. Madame la directrice vous a prévenue de notre arrivée ?
La pauvre créature émit un couinement qui pouvait passer pour un « oui ».
Puis, sans que rien ne le laisse présager, elle fut secouée de sanglots et considéra le mouchoir de papier qu’elle tenait dans la main avec désolation. Elle l’avait noyé de tant de larmes qu’il n’en restait plus qu’une boule dégoûtante qui ne pouvait désormais avoir qu’une seule destination, celle de la poubelle.
Elle l’y laissa tomber comme à regret et parut soudain fort dépourvue.
Mary lui tendit un paquet de mouchoirs propres que mademoiselle Boulle prit avec reconnaissance en remerciant d’un hochement de tête. Puis elle tapota la petite main grassouillette de mademoiselle Boulle et lui montra Fortin en essayant de la rassurer :
— C’est le gros monsieur, là, qui vous fait peur ? N’ayez crainte, il n’est pas méchant.
Fortin regarda Mary, outré : gros ? Est-ce qu’il était gros ? S’il lui posait la question, elle lui répondrait comme d’habitude : « Non, tu n’es pas gros, tu es énorme ! » Ce qu’elle était chiante, la Mary ! Et pourtant, qu’il était content qu’elle soit là pour prendre les choses en main.
Faudrait qu’il lui parle de la cathédrale… Non, pas la cathédrale… De quoi lui avait donc parlé mademoiselle Boulle ? Il avait oublié ! C’était déjà son problème, à l’école. Le maître faisait son cours, le jeune Fortin s’efforçait d’écouter et puis la récré arrivait : on jouait au basket, ou au foot, et, de retour en classe, pfft ! Tout ce qu’avait dit le maître s’était envolé.
Ça ne s’était pas arrangé avec l’âge !
Mademoiselle Boulle couina de plus belle :
— Non… Je… Je l’ai vu hier !
Et les sanglots repartirent.
Mary se tourna vers Fortin qui paraissait s’ennuyer ferme et murmura, ironique :
— C’est là tout l’effet que tu fais aux femmes ?
— Pff ! fit Fortin agacé.
Mary reprit la main de la petite dame :
— Remettez-vous mademoiselle… Vous êtes professeur de français, je crois ?
Elle hoqueta :
— Français, latin, grec.
Les yeux noyés de larmes, elle regarda Mary, quêtant quelque compassion :
— Mais, comme je l’ai dit à votre collègue, je n’ai pas toujours été professeur de lettres…
Elle avait prononcé cette phrase avec une sorte de défi dans la voix. Qu’avait donc pu faire de sa jeunesse cette excellente mademoiselle Boulle ? Meneuse de revue au Crazy Horse ? À cette pensée Mary Lester pinça les lèvres pour ne pas sourire. Pourquoi avait-elle toujours des pensées aussi saugrenues ? Elle imagina la pauvre petite créature sur une scène, habillée de trois plumes et de deux étoiles de strass et elle dut baisser la tête pour que son interlocutrice ne voie pas qu’elle se retenait de pouffer. Celle-ci respecta son silence, pensant qu’elle était absorbée dans des pensées profondes.
Puis elle glissa en confidence :
— Lorsque j’ai obtenu mon agrégation de lettres classiques, j’ai travaillé aux éditions Gallimuche !
Mary siffla admirativement pour ne pas décevoir mademoiselle Boulle qui semblait attendre cette réaction.
— Compliments !
Elle avait réussi à évacuer son envie d’éclater de rire.
Mademoiselle Boulle qui paraissait avoir surmonté sa défaillance continuait le plus sérieusement du monde :
— Je m’occupais du domaine étranger, je relisais, je corrigeais…
— Un poste de grandes responsabilités, admira Mary.
Mademoiselle Boulle se rengorgea :
— En effet. J’étais très appréciée, vous savez ! C’est vous dire aussi que j’ai lu de nombreux manuscrits et même des romans noirs…
— Des romans noirs ! répéta Mary.
— Parfaitement ! Des romans où il y avait des crimes terribles.
Elle prit un air dégoûté pour dire :
— Je me suis toujours demandé l’intérêt qu’il y avait à décrire de pareilles horreurs.
— C’est la vie, fit Mary. Il y a des pervers partout, même - elle avait failli dire surtout - chez les écrivains.
— C’est malheureux ! affirma mademoiselle Boulle avec conviction.
Mary pensa : « Heureusement qu’elle n’est pas entrée dans la police celle-là ! » Elle faillit pouffer une nouvelle fois en pensant à la fameuse équipe qu’elle aurait faite avec l’illustre Albert Passepoil !
— Mais là, poursuivit mademoiselle Boulle, quand j’ai vu ce pauvre homme étendu, le visage en sang… J’ai failli perdre connaissance !
Mary, sérieuse comme un pape, se retenait toujours de rire.
— Je comprends ça ! Mais, si vous me permettez d’être curieuse, pourquoi avez-vous quitté une si brillante situation dans l’édition ? Ça devait être passionnant !
— Mes parents, dit Mademoiselle Boulle avec regret. Ils étaient instituteurs et leur plus grande fierté a été que j’obtienne l’agrégation du premier coup. Mais pour eux, ce diplôme ne devait servir qu’à enseigner, qu’à « restituer le savoir » comme ils disaient avec emphase. Lorsqu’ils pouvaient placer dans la conversation : « Notre fille est agrégée de lettres classiques », ça les posait un peu auprès de leurs collègues.
« Et toc ! se dit Mary avec satisfaction, je ne m’étais pas trompée, cette brave demoiselle Boulle était bel et bien programmée pour l’Éducation Nationale. Elle a fait une sortie de route, mais elle est vite rentrée dans le droit chemin. »
Au passage elle nota que mademoiselle Boulle semblait avoir une sérieuse dent contre les auteurs de ses jours qui l’avaient fait quitter les éditions où elle semblait se trouver si bien. Pour eux, travailler chez des marchands lorsqu’on était agrégé, c’était déchoir. Car, à leurs yeux, les éditeurs, fussent-ils dans la culture, n’étaient rien d’autre que des marchands.
Mademoiselle Boulle fit la moue, approuva en hochant la tête et précisa :
— Mes parents étaient de cette vieille génération qui plaçait le noble métier d’enseignant à cent, à mille coudées au-dessus de tous les autres métiers de la terre.
— C’était un métier plein de noblesse, en effet, reconnut prudemment Mary.
Elle avait employé l’imparfait car ce qui valait pour le temps où les parents de mademoiselle Boulle avaient dispensé leur savoir aux jeunes générations s’était gravement démonétisé lorsque leur fille avait pris le relais.
— Donc, vous êtes revenue à l’enseignement.
Mademoiselle Boulle, les yeux dans le vague, hocha la tête machinalement.
Mary insista :
— Ainsi, ils ont été parfaitement satisfaits.
Nouveau mouvement de tête, dubitatif cette fois.
— Pas tout à fait… Mon père a toujours prétendu que si je n’avais pas dérogé en allant perdre mon temps - c’était ses paroles - chez Gallimuche, j’aurais obtenu un poste à Louis-Le-Grand, à Henri IV ou, qui sait, à Normale Sup, ce qui m’aurait évité les avanies d’un poste en collège.
Mary s’imaginait l’instit balançant à ses collègues d’un air faussement modeste avec de la confiture plein la bouche : « Notre fille est agrégée de lettres classiques, elle enseigne à Normale Sup… » C’est ça qui aurait eu de la gueule ! Tandis que maintenant, elle attendait sa retraite dans un lycée parfaitement honorable, certes, mais dont l’aura venait d’être irrémédiablement ternie par le meurtre d’un de ses professeurs.
Mais voilà, mademoiselle Boulle avait dérogé. Et ses parents avaient employé cette expression dans le sens où, en acceptant un poste inférieur à sa qualification, elle avait ipso facto perdu son rang, et du même coup tout espoir d’accéder à l’excellence.
— Je suis tombée de mon haut, dit mademoiselle Boulle. Vous savez, les choses ne sont plus comme avant. Du temps de mes parents, l’enseignant, le maître comme on disait alors, était un personnage respecté. Maintenant…
Elle n’eut pas besoin de terminer sa phrase pour que Mary la comprenne. Maintenant en effet, l’enseignant était passé du statut de modèle à celui de cible. À qui la faute ? Ceux qui recevaient des poubelles sur la tête et se faisaient cracher dessus par leurs élèves n’étaient-ils pas ceux qui proclamaient sur les barricades de mai 68 : « Il est interdit d’interdire » ?
Elle lui dit, en guise de consolation :
— Il n’y a pas que dans l’éducation nationale que les choses changent, mademoiselle Boulle. Avant, les gens craignaient la police. Maintenant ils la défient, ils l’affrontent sans complexes. Il faut l’accepter : ce qui n’évolue pas disparaît.
— C’est probablement ce qui est arrivé à notre malheureux collègue, soupira mademoiselle Boulle.
— Que voulez-vous dire ?
— Il n’était pas homme à évoluer !
Mary attendit la suite et, après un instant d’hésitation, mademoiselle Boulle précisa :
— C’était un professeur à l’ancienne, il était bien évidemment hors de question de le tutoyer ou de chahuter pendant son cours… Ses notations étaient redoutées et il en imposait.
Mary fit remarquer :
— Je croyais que les élèves ne respectaient plus rien ?
— Ceux qui sont ici se méfient car ici on renvoie ceux qui ne se plient pas à la discipline. Désagréable avec ses collègues, monsieur Margerie était terrible avec les élèves.
— Terrible ? s’étonna Mary. Il y a donc encore aujourd’hui des enseignants terribles ?
— Peu, reconnut mademoiselle Boulle. Mais monsieur Margerie était de ceux-là. Je dirai même qu’il était agressif. Il manifestait envers ses élèves une condescendance railleuse et jouait sur ses qualifications, qui étaient grandes, et sur son âge, pour les mépriser ouvertement et stigmatiser leur ignorance. Il n’avait pas son pareil pour ridiculiser un élève, devant toute la classe, et ce en trois mots. Les grands de terminale se racornissaient sous ses regards, on craignait même ses silences. Il semblait prendre un plaisir sadique à désarçonner des garçons de dix-huit ans qui le dominaient de la tête et des épaules, mais qui flageolaient devant lui sur leurs jambes trop longues.
— Qu’en disaient les élèves ?
Cette fois la voix ne fut plus qu’un murmure :
— Rien. Ils le craignaient trop. Ils le redoutaient, ils le détestaient.
— Quel âge ont vos plus grands élèves ?
— Dix-huit ans.
Elle répéta pensivement :
— Dix-huit ans…
— Il en imposait donc tant que ça ?
— Ah oui ! Mais pas physiquement ! Il était petit, malingre et aussi laid que Sartre et Marat réunis, mais c’était un homme de grandes connaissances dans sa partie. Il était agrégé de physique et ses cours étaient extrêmement clairs. Il nous a même laissé entendre qu’il poursuivait des travaux qui intéressaient la Défense Nationale.
— À ce point ?
Mademoiselle Boulle ne voulut pas se mouiller :
— C’est la rumeur qui courait à son sujet. Mais ça ne m’étonnerait pas, il restait souvent jusqu’à pas d’heure dans le laboratoire, ce qui faisait ronchonner monsieur Chevalier pour le travail supplémentaire qu’il lui donnait.
— Monsieur Chevalier, le garçon de laboratoire, répéta Mary comme si elle mémorisait une leçon.
— Oui, dit mademoiselle Boulle. C’est lui qui est arrivé juste après que j’ai découvert le corps.
— Où est-il à présent ?
— Je ne sais pas. Il faudrait demander à madame la directrice.
Mary nota qu’on ne faisait pas grand chose en cette maison sans en référer à la directrice, mais qu’il lui faudrait interroger ce monsieur Chevalier. D’ailleurs, il y avait encore beaucoup de monde à interroger. Mademoiselle Boulle, ayant eu le privilège discutable de découvrir le cadavre, avait été la première de la série, il y en aurait d’autres.
Elle se leva.
— Je vous remercie, mademoiselle Boulle.
La petite dame se leva à son tour, et demanda timidement :
— Je peux…
— Oui, vous pouvez retourner à vos occupations, dit Mary. Mais j’aurai probablement encore besoin de vous voir.
Mademoiselle Boulle fila comme une souris qui a vu le chat, sans demander son reste.
Fortin s’était assis sur une table, et avait suivi la conversation d’un air attentif, sans intervenir, les bras croisés.
Il se leva, s’étira et demanda :
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fout ?
— Tu as fait des recherches sur l’arme ? demanda Mary.
— Oui, elle est au labo.
Et il ajouta avec une moue dubitative :
— Ça m’étonnerait que ça donne quelque chose.
— Pourquoi penses-tu ça ?
— Je te l’ai dit, l’arme du crime est un Luger qui date d’avant-guerre. C’est une pièce de collection maintenant, mais sans grande valeur car elle a été fabriquée à plus de trois millions d’exemplaires. Ce Luger était en dotation dans l’armée allemande, autant te dire qu’il s’en est trouvé une palanquée en circulation à la Libération et que des tas de gens en ont gardé à titre de souvenir.
Comme elle restait pensive, silencieuse, il ajouta :
— Ce pourrait être une arme sortie d’une collection par un des gosses qui l’aurait prise pour épater ses copains.
Mary ajouta :
— Et le prof s’étant montré particulièrement odieux, il l’aurait sorti pour l’effrayer et le coup serait parti ? Non, je n’y crois pas, il y aurait toujours eu un des gamins qui aurait parlé…
— Et si, reprit Fortin, une fois les élèves sortis, l’un d’entre eux était revenu sur ses pas et avait braqué le prof ?
— On peut l’envisager, dit Mary. De toutes façons, il faut envisager une reconstitution des faits. Je vais voir la directrice…
— Bon courage, lança Fortin entre ses dents.
Il ne se sentait pas d’aller affronter le dragon dans son antre. Mary, elle, ça ne lui faisait ni chaud ni froid. Quand on a tenu tête à sœur Marie-Madeleine de la Contrition, on est armé pour affronter tous les aléas de la vie.
Ils remontèrent vers le bureau de la directrice et Mary, sans hésiter, toqua à la porte vernie.
— Entrez ! commanda la voix rauque de madame Le Couvreur.
Mary poussa la porte et Fortin lui chuchota à l’oreille :
— Je t’attends ici ?
— Pétochard ! souffla-t-elle.
Puis elle entra.
Assise derrière son bureau, madame Le Couvreur la toisait par-dessus ses lunettes.
— Qu’est-ce que c’est ?
Le moins qu’on pût dire, c’est que l’accueil n’était pas des plus chaleureux.
— J’aurais besoin de votre concours pour la suite de mon enquête, madame la directrice.
— En quoi puis-je vous être utile ?
— Je dois organiser une reconstitution.
— Une quoi ?
— Une reconstitution. C’est-à-dire que je souhaite regrouper tous les élèves qui ont assisté au dernier cours de monsieur Margerie dans la salle où il a été tué.
— Mais vous n’y pensez pas, ma fille !
Mary mit immédiatement les choses au point :
— Capitaine, s’il vous plaît. Et j’y pense on ne peut plus sérieusement !
Désarçonnée d’entrée, la directrice bougonna :
— Bon… Bon… Si vous croyez que c’est indispensable…
Elle paraissait trouver ça ridicule.
— Mais vous vous rendez compte…
— Je me rends compte qu’un homme a été tué, madame, et qu’il me faut retrouver son assassin.
— Certes, certes, mais les circonstances…
Mary répondit sèchement :
— Les circonstances sont les mêmes que si on avait retrouvé le corps dans un collège de la ZUP, dans un hôtel de luxe ou dans un bordel de bas étage !
— Oh ! fit madame Le Couvreur les lèvres pincées.
Imaginait-elle son professeur agrégé zigouillé dans un bordel ?
— Vous allez donc, poursuivit Mary, me convoquer tout ce petit monde demain matin à dix heures dans la salle où on a retrouvé le corps de monsieur Margerie. Et, s’il y a des défections, le cas de chaque manquant sera examiné avec la plus grande attention.
Madame Le Couvreur n’avait pas l’habitude qu’on lui parle sur ce ton. Elle en restait sans voix.
Et Mary rajouta :
— Me suis-je bien fait comprendre ?
Madame la directrice reprenait ses esprits :
— Euh, euh… C’est-à-dire que…
Mary ouvrit la porte et, avant de sortir, redit en martelant les mots :
— Dix heures tapantes !
Et elle ajouta :
— Ah… Il me faudra aussi la liste des élèves et tous les renseignements que vous pourrez me donner sur chacun, ainsi que la liste des professeurs.
— Des professeurs ? glapit madame Le Couvreur. Vous ne pensez tout de même pas que les professeurs…
— Je ne pense pas, madame, je cherche !
Et elle ajouta, perfide :
— Les statistiques prouvent qu’il y a proportionnellement autant d’assassins dans le corps enseignant que dans les autres catégories professionnelles.
— Oh… fit madame Le Couvreur comme Mary refermait la porte.
— Eh bien, dit Fortin avec une moue admirative, tu ne le lui as pas envoyé dire !
— J’aurais pu faire mieux, dit Mary avec des éclairs dans les yeux, mais je me suis retenue. Elle commence à me courir avec ses grands airs, celle-là !
— Fais gaffe quand même, conseilla le grand lieutenant, avec la faune qu’il y a là-dedans, vaut mieux être prudent.
— Tu vieillis, Jean-Pierre Fortin, dit-elle. D’abord tu trembles dans ta culotte à l’idée d’affronter cette caricature, ensuite tu trembles encore plus en pensant que, peut-être, les parents de ces chérubins pourraient nuire à ta carrière…
— Attends, plaida le grand, j’ai des gosses, moi, j’ai les traites de la maison, et je suis le seul à faire remonter l’oseille à la fin du mois.
— Alors, tu as de la chance d’être avec moi, car je me fiche bien de l’impression que je vais faire. Une seule chose compte, trouver celui qui a tiré. Et, foi de Mary Lester, j’y arriverai !