Chapitre 1
Chapitre 1Ce mardi 15 octobre, Jean-Marc Taillard, directeur du fameux Collège du Lac, sis à Servignan, petite commune du canton de Genève, s’était levé de mauvaise humeur, avait répandu toute la journée ladite mauvaise humeur sur tous les humains croisés sur son passage : secrétaires, professeurs, doyens, parents et bien entendu, élèves. À 17 heures, il était tout simplement d’une humeur exécrable.
Il détestait particulièrement voir les membres de son entourage rentrer chez eux les uns après les autres, après un joyeux « Au revoir Monsieur, bonne soirée ! » Comme si tous ces médiocres pouvaient prétendre avoir une vie privée tellement intéressante !
Seule demeurait la fidèle Claudette, sorte de longue asperge à lunettes, qui lui vouait depuis de longues années un culte indéfectible. Elle était déjà sa maîtresse quand était arrivée au secrétariat, envoyée par une agence d’intérim comme aide de bureau, une jeune grecque rebondie et bronzée, prénommée Euphrosyne, qui lui avait procuré le choc de sa vie.
La pauvre Claudette avait failli en mourir. Elle avait renoncé pour son grand homme à l’espoir de toute autre rencontre et lui avait consacré des centaines de milliers d’heures supplémentaires. Et voilà que du jour au lendemain, celui-ci passait sans la voir, happé dans le sillage parfumé de sa poupée multicolore.
Elle avait eu beau s’évanouir en pleine cafétéria, perdre dix kilos sur les quelques-uns qui lui restaient, rien n’attirait plus son attention que les moindres faits et gestes de la nouvelle venue. La douleur fut à son comble quand son directeur adoré réunit tout le personnel et le corps enseignant pour annoncer son prochain mariage.
C’était il y a huit ans. Aucun enfant n’était né de cette union sans que personne n’ait jamais osé poser de questions indiscrètes à ce sujet. Euphrosyne avait à peine trente-quatre ans. Lui en avait largement cinquante. Il était encore assez bel homme, grand et sec, malgré ses cheveux dégarnis, et deux rides horizontales qui se formaient sur son front pour un oui ou pour un non, lui donnant un air éternellement contrarié.
Il avait eu l’occasion, peu après son mariage, de louer une charmante villa dans le chemin privé qui longeait le collège, et bien entendu, sa jeune épouse avait cessé d’y travailler. Elle avait d’ailleurs indiqué avec un rire de gorge qu’elle espérait bien ne plus devoir travailler pour le restant de ses jours.
En revanche, elle ne cachait pas que la politique l’attirait, puisque ses épousailles avec un citoyen genevois lui avaient immédiatement procuré la nationalité suisse. Elle racontait à qui voulait l’entendre qu’elle se verrait assez bien députée au Grand Conseil, voire au Conseil national, « tant le niveau des gens en place était nul ».
Elle n’avait à vrai dire aucune culture politique. Ses origines modestes la poussaient d’instinct vers un parti de gauche, où elle pensait qu’elle serait mieux accueillie, mais elle redoutait de devoir se soumettre à une discipline d’action trop contraignante. Finalement, elle adhéra au parti écologiste. Au début, Jean-Marc Taillard écouta le récit des rêves de sa femme avec une indulgence amusée. Il pensait pour sa part que « la politique » était une occasion de perdre beaucoup de temps et d’argent, mais il n’osa pas lui refuser un engagement qui ne manquerait pas de la distraire. Lui-même passait des heures innombrables au collège. Il avait la réputation d’un coupeur de cheveux en quatre que même le désir de retrouver sa douce épouse ne parvenait pas à calmer. Sans sa présence sur tous les fronts, il était persuadé que rien ne fonctionnerait normalement. Il lisait personnellement tout le courrier, signait tous les engagements de dépenses, vérifiait la ponctualité de tout le monde.
Perpétuellement angoissé, il ne savait répondre à aucun petit problème de fonctionnement du collège sans organiser plusieurs réunions avec l’ensemble des intéressés. En fait, seule son opinion avait le droit de triompher mais il pensait presque de bonne foi qu’il s’agissait de celle de la majorité. Il s’était choisi comme doyens deux hommes d’âge mûr, discrets et serviles qui s’épiaient l’un l’autre, lui procurant un maximum d’informations et de racontars de toutes sortes.
Trois grandes piles de dossiers rangées au carré décoraient en permanence le bureau directorial. Elles devaient alimenter le conseil de direction, qui avait lieu tous les vendredis matins de 8 heures à midi. Celui-ci comprenait, outre le directeur, les deux doyens et la fidèle Claudette, un enseignant responsable de chacune des disciplines les plus importantes : mathématiques, français, allemand. La ponctualité y était parfaite et le silence de mort. Jean-Marc Taillard commençait par la pile de gauche, la plus récente. Il lisait à voix haute les lettres des parents reçues au cours de la semaine. La plupart contenaient des griefs contre l’établissement ou le corps enseignant. Untel se plaignait des côtelettes d’agneau trop grasses, un autre exigeait un distributeur de préservatifs dans le hall, le troisième souhaitait que l’on déplace la date de la course d’école. On se plaignait souvent de la sévérité des enseignants, en oubliant que l’on avait choisi une école privée pour échapper au prétendu laxisme de l’école publique. Personne ne riait jamais en conseil de direction, si ridicules que soient certaines missives. Le mot d’ordre donné implicitement par la direction était « sérieux et morosité ». Vers 9 heures, la charge de répondre à chaque lettre avait en général été distribuée aux membres de l’assemblée et l’on pouvait passer à la deuxième pile, qui concernait les relations avec les autorités cantonales.
Bien que ne recevant pas un sou ni de l’État de Genève, ni de la commune de Servignan, l’enseignement donné au Collège du Lac était sous l’étroite surveillance du Département de l’instruction publique. Le dossier complet de chaque candidat professeur était soigneusement examiné avant d’être agréé et la conformité des programmes avec ceux du secteur public régulièrement vérifiée. Les innombrables lettres des innombrables services dudit département avaient l’art d’exaspérer le directeur déjà facilement enclin à la colère.
— Une certaine Janine Dupanloup va venir assister à votre cours de mathématiques. Vous avez de la chance Monsieur Thiard ! Je suppose qu’il faudra aussi l’inviter à la cafétéria… Quand je pense à tout cet argent jeté par les fenêtres, il ne faut plus s’étonner de la nullité de leurs élèves !
Le dénommé Thiard ne fit aucun commentaire. Il y a bien longtemps qu’il avait perdu le feu sacré de la transmission de la reine des disciplines, en présence ou pas d’une envoyée du DIP. Au contraire, il était plutôt content d’avoir un témoin du genre de blousons dorés auxquels il avait affaire. Il n’était pas rare que plusieurs d’entre eux annoncent en début d’année que, ne s’intéressant à rien, ils n’avaient pas l’intention de s’intéresser aux mathématiques plus qu’à la géographie ou le dessin. Ils faisaient néanmoins partie de la statistique de réussite au bac international et la direction de l’école ne faisait aucun cadeau aux enseignants quand la moyenne des élèves reçus était en dessous de ses espérances.
On passait généralement à la troisième pile aux alentours de 11 heures. Jean-Marc Taillard avait refusé d’accorder une vraie pause aux membres de son conseil. Tout au plus ces derniers étaient-ils autorisés à se rendre aux toilettes une fois dans la matinée et à commander une boisson à la fidèle Claudette qui se chargeait d’aller la chercher à la cafétéria.
— Chaud, le café, si possible ! ajoutait sournoisement Pierre Rivoire, le professeur de français, pour obliger la pauvre fille à accélérer dans les couloirs au risque de renverser le précieux breuvage.
La troisième pile n’était pas destinée à diminuer de volume ni à faire l’objet d’une quelconque délégation à un membre de l’assistance. Il s’agissait de projets pédagogiques tous plus fumeux les uns que les autres sur lesquels on revenait chaque semaine. Jean-Marc Taillard allait les chercher tout autour de la planète, de l’Australie à la Finlande et du Japon à l’Argentine. Il les exposait d’un air pénétré, les soumettait à un tour de table où chacun devait exprimer son opinion en deux ou trois phrases, puis il les rangeait soigneusement de l’autre côté de la table en poussant toujours le même soupir :
— Je vois que nous ne sommes pas mûrs.
***
Euphrosyne obtint de son époux une petite pension pour faire face à un minimum d’investissements en liaison avec ses nouvelles activités et sur lesquels, selon elle, il eût été fastidieux de rendre des comptes. Elle avait été bien accueillie chez les « Verts », en particulier par les hommes, quand elle avait sollicité son inscription l’année précédente. Bien que son mari lui eût récemment offert une petite Audi, elle se fit un devoir d’arriver en vélo aux assemblées générales et de répartir ostensiblement ses déchets triés dans les containers de couleurs différentes installés par la mairie.
Le président du parti cantonal fut sa première occasion d’adultère. Bien qu’il fût depuis de longues années en ménage avec une compagne aussi rousse que passionnée d’écologie, il ne résista pas aux avances insistantes de la nouvelle recrue. Euphrosyne lui fit le coup immuable de l’admiration sans borne, conjugué à un soin tout particulier de son décolleté. Pour parler aux hommes de pouvoir, elle avait coutume de se planter devant eux, telle une sentinelle, les bras le long du corps, la gorge offerte. Comme elle était de petite taille, les yeux de ses interlocuteurs devaient généralement s’abaisser vers les siens. S’ils quittaient ceux-ci pour s’abaisser encore de trente centimètres vers ses redoutables doudounes, pour revenir tout chavirés croiser son regard, elle considérait que la partie était gagnée.
C’est bien ce qu’il advint avec le chef de file des Verts. Une fois la bête ferrée, elle obtint de son mari que lui et sa compagne soient invitées pour un week-end dans un chalet que Jean-Marc Taillard possédait à Morgins. Jouant la néophyte avide d’apprendre les rudiments de l’écologie, elle avait fait admettre l’idée d’une après-midi studieuse. Elle travaillerait avec Robert (il s’appelait Robert) pendant que les autres iraient se promener. L’aventure fut brève, mais « Freezy » (comme elle souhaitait être appelée désormais) prit l’habitude de mentir à son mari. Elle loua un studio dans la vieille ville de Genève. Ainsi, installée aux premières loges pour participer à sa manière à la vie politique genevoise, elle s’estima prête pour une ascension fulgurante.
La première marche devait être l’élection au conseil municipal de leur petite commune. Ce fut chose assez aisée, étant donné la notoriété de son époux et le petit nombre de candidats écologistes pour ce genre de mandat. Euphrosyne Taillard se mit alors à tisser un réseau d’intrigues à peine croyable, jetant son dévolu sur toute créature du sexe mâle susceptible de lui procurer une information sur un parti adverse ou une rivale potentielle.
Peu à peu, Jean-Marc Taillard réalisa que son rêve de repos du guerrier avait pris fin. Le bel oiseau était de moins en moins souvent là pour l’accueillir au soir de ses dures journées, malgré tous les marbres et toutes les dorures dont il avait orné la cage à sa demande. La plupart du temps, sa femme arguait de réunions, principales et secondaires, de commissions et de sous-commissions. Elle rentrait souvent alors qu’il était profondément endormi. De plus elle commençait à rechigner à s’éloigner de Genève durant les vacances scolaires.
Ce soir-là, il demeura longuement devant la fenêtre principale de son bureau, contemplant les cèdres centenaires du parc et ressentit une mélancolie particulière. Cette vie n’était plus du tout celle qu’il avait voulue. Il sentait son monde lui échapper et ce n’était pas le dévouement de la pauvre Claudette qui le consolerait. Il comprit qu’il devrait bientôt avoir avec son épouse une discussion décisive pour qu’elle accepte d’abandonner ces ridicules activités politiques.
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Ce même mardi 15 octobre se terminait par une magnifique soirée d’automne. La place Centrale de Servignan était bordée d’un parapet, d’où l’on dominait le lac Léman et son célèbre jet d’eau. En face, les premiers contreforts du Jura avaient revêtu, comme chaque année à la même époque, des couleurs chatoyantes, avec une dominante rouge brique. Ils étaient à l’heure actuelle pleins de savoureux champignons cachés sous les feuillages, que les Genevois se faisaient une joie d’aller ramasser au grand dam des Français voisins qui les avaient baptisés « pique-meurons ».
Une grande trouée verticale correspondait à un petit téléphérique qui, été comme hiver, emmenait les amateurs jusqu’au prochain sommet. De là, promeneurs ou skieurs, selon la saison, rejoignaient d’autres stations plus importantes, jusqu’au col de la Faucille.
Vers 19 heures, de petits groupes de personnes, toutes habitantes de la commune, commencèrent à remonter la magnifique allée de marronniers qui va, en pente douce vers le nord, de la Place de la mairie à un grand espace fraîchement labouré avec une rotonde de bois sombre en son centre. Le Grand Soir de la distribution des jardins familiaux était enfin arrivé et chaque famille spéculait sur le mode d’attribution qui allait être retenu. Les enfants étaient particulièrement excités.
En fait, la plupart des candidats étaient des étrangers logés de fraîche date dans les nouveaux immeubles construits à la périphérie de Servignan. Les vieux habitants du village possédaient tous au moins un lopin devant leur maison et n’étaient pas intéressés par les dix mètres carrés de terre cultivable généreusement proposés par les autorités communales. En revanche, pour les familles modestes qui composaient la majorité de l’assemblée, cette offre promettait à la fois la joie de cultiver et celle de récolter de précieux fruits et légumes.
Deux personnes un peu marginales avaient cependant leur nom sur la liste, toutes deux conseillères municipales à Servignan. La première s’appelait Isabelle Arnold (en réalité Arnold de la Courrière). D’origine française, aristocrate et désargentée, elle était venue en Suisse à l’âge de dix-huit ans pour y faire des études de sociologie, dans un contexte plus serein que celui des universités de la région parisienne.
Elle était finalement restée à Genève, où elle avait rencontré l’amour, sous les traits de Grégoire Meyer, fils de cultivateurs de Servignan. Celui-ci s’était offusqué d’apprendre que sa fiancée s’était inscrite pour l’obtention d’un jardin familial, alors que des hectares lui appartiendraient lorsqu’ils seraient mariés. Mais Isabelle avait tenu bon, arguant qu’elle devait s’entraîner en secret à la culture d’espèces rares et inconnues des gens du coin.
La seconde personne était Ahmed Hamimi, d’origine algérienne, naturalisé suisse grâce à son mariage avec une fribourgeoise, fonctionnaire au Centre Européen de Recherches Nucléaires. La quarantaine féline, il était fier de son diplôme de physique nucléaire du Massachussets Institute of Technology. D’aucuns lui reprochaient d’user et abuser de ses yeux veloutés et mouillants pour envelopper ses interlocuteurs dans un redoutable double langage. Pour l’heure, il s’était dit qu’un jardin familial serait sans doute une excellente occasion d’élargir son auditoire populaire.
À 19 heures 30 exactement, Monsieur le maire Jules Deloye, flanqué de ses deux conseillères administratives, Mesdames Hürlimann & Terraz, ouvrit la séance dans la grande salle et refit l’historique des fameux jardins qui venaient enfin de voir le jour, après plus de trois ans de discussions avec l’État de Genève et les propriétaires alentour. Le plan des parcelles numérotées de un à cinquante fut projeté sur un tableau blanc et le maire expliqua qu’il avait été finalement décidé de tirer au sort les bouts de terrain qui seraient attribués à chacun.
Il donna encore lecture du règlement qui contenait un nombre impressionnant d’interdictions, dont celle de planter quoi que ce soit à moins d’un mètre du bord de la parcelle ou de construire la moindre petite tonnelle ou cabane de quelque nature qu’elle soit. Les arbres, au nombre de deux maximum devaient être disposés en espaliers, et ne devaient pas mesurer plus de deux de mètres de haut.
Puis on choisit une main innocente, celle d’un enfant espagnol d’une dizaine d’années, pour tirer les numéros inscrits sur de petits papiers roses pliés en quatre et déposés dans un chapeau de cow-boy. Les uns et les autres se rapprochaient du plan au fur à mesure qu’ils connaissaient leur lot et commentaient leur situation, imaginant presque toujours que leur sort avait été moins favorable que celui des autres.
Isabelle tira le numéro 7 et Ahmed le numéro 37. La jeune femme ne fut pas trop mécontente de constater que leurs parcelles étaient aux antipodes l’une de l’autre. Elle éprouvait à l’égard de son collègue une sorte de répulsion qu’elle parvenait mal à analyser. Elle le trouvait trop beau parleur pour être vraiment honnête. D’autre part, elle avait constaté qu’il faisait porter le voile islamique à sa femme et cette exigence lui paraissait peu compatible avec les valeurs d’égalité et de laïcité qu’il prônait publiquement.
En revanche, ses proches voisins étaient, à droite un couple de Camerounais fort joyeux et avenants, et à gauche un jeune homme célibataire d’une trentaine d’années qui se réjouissait de construire un jardin médiéval. La secrétaire de la mairie, Cécile, distribua encore deux clés : une pour le joli portail en fer forgé et une autre pour les arrivées d’eau individuelles. Tout le monde se vit servir l’apéritif de son choix et on se sépara avec des projets de fleurs, de fruits, de feuilles et de branches plein la tête.
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Si Isabelle trouvait Ahmed antipathique et inquiétant, elle était loin de se douter de l’aversion qu’elle-même inspirait à ce dernier. Pour Ahmed Hamimi, petit fils d’un martyr de la guerre de libération nationale algérienne, cette fille d’aristocrates français représentait toute la morgue de l’ancienne puissance coloniale. Le père d’Ahmed, professeur d’histoire au lycée d’Oran, avait fait partie du petit groupe d’intellectuels choisis pour élaborer les manuels scolaires encore utilisés actuellement. On s’y efforçait d’y dépeindre un grand État arabe préexistant à l’occupation française.
Né dans les années soixante et dans la ville chérie d’Albert Camus, le jeune Ahmed avait pu profiter de la scolarisation de masse appliquée à sa génération et faire à Alger des études supérieures de physique. L’enseignement dans les domaines scientifiques y était encore donné en français, ce qui participait à l’humiliation d’Ahmed et de ses camarades. Ceux-ci estimaient alors que le pouvoir en place dans leur pays entretenait des liens éhontés avec leur ancien colonisateur. La crise était ouverte entre les intellectuels et l’État. Déjà « algérianistes », ces jeunes gens rêvaient d’une France humiliée et isolée des autres pays européens sur la question algérienne.
Son diplôme universitaire en poche, Ahmed partit aux USA. Il passa quatre ans au prestigieux MIT puis réussit à se faire engager à Genève, au CERN. Ce centre, de réputation internationale, associe en effet à ses activités plusieurs états islamiques. Le Front Islamique du Salut venait d’être dissous par le Tribunal administratif d’Alger. Une vague de militants choisit de se réfugier en Suisse. Ils y furent au demeurant bien accueillis par les autorités helvétiques, quoiqu’étroitement surveillés.
Ahmed, physicien compétent et apprécié, jouissait du statut de fonctionnaire international et d’un salaire confortable. Il épousa un an après son arrivée une jeune fribourgeoise au teint laiteux prénommée Nathalie. Celle-ci, catholique croyante et pratiquante, ne fit aucune difficulté pour se convertir à l’Islam et porter le voile quand on lui eut expliqué que cette religion, encore plus que la précédente, prônait le pardon et l’amour du prochain. Il bénéficia ainsi d’une naturalisation accélérée.
Parallèlement, il s’empressa de créer, avec un groupe d’anciens camarades du FIS, une première cellule de la « Direction en exil de la djaz’ara ». Les membres de la cellule avaient secrètement juré de refuser tout compromis avec le régime algérien en place. Il s’agissait en fait de coordonner des réseaux européens en matière de collecte de fonds, de renseignements et de trafic d’armes. Leurs principaux soutiens financiers venaient d’Arabie Saoudite via une banque tessinoise.
L’idée était maintenant de créer une fondation de droit suisse, dont le but officiel, inscrit au registre du commerce de Genève, serait, comme des dizaines d’autres ONG à Genève, la défense des droits de l’homme et de la paix entre les peuples. Il fallait tisser des liens avec des fonctionnaires internationaux, des intellectuels, des personnalités culturelles ou politiques et aussi la population locale. Ahmed avait réussi à se faire élire au conseil municipal de Servignan, récitant comme un perroquet les bases du credo écologiste. Le développement durable et l’Agenda 21 n’avaient plus de secrets pour lui. C’est dans ce contexte qu’il avait eu l’idée de s’inscrire pour l’obtention d’un jardin familial, malgré le peu de cas qu’il pouvait faire des choux, courgettes et salades qu’il allait devoir y planter.