IV
Il n’y eut qu’un manquement aux recommandations de Geoffroy : quand, à huit heures, Trip, une lanterne à la main, entra dans l’atelier pour arranger le feu, il commença par chercher son locataire, et comme il ne le trouvait pas, il voulut écarter la portière pour entrer dans la chambre ; elle résista ; alors il devina qui la retenait et se penchant : – J’ai pensé que monsieur pourrait avoir faim cette nuit, dit-il à voix basse, je lui ai apporté un pain et une tranche de jambon que je vais mettre dans le buffet de la cuisine.
Puis, sans attendre une réponse, il fit ce qu’il avait dit et commença son ménage de tous les soirs : dans une assiette il coupa un morceau de foie cru, dans un bol il versa un grand verre de lait, le souper de Diavolo ; puis il chargea le poêle autant qu’il put, et quand le feu fut pris, il le couvrit de poussier et ferma à demi la clef pour régler le tirage.
Il avait fini ; cependant il ne parut pas encore et, devant le poêle, la lanterne à la main, il parut réfléchir ; après un temps assez long, il s’approcha de nouveau de la portière :
– Que monsieur y réfléchisse encore une fois, dit-il à voix basse, il me serait bien facile de rester avec lui.
– Et qui fermerait la porte ? répondit Geoffroy sur le même ton, qui accrocherait la clef au clou ?
Trip n’avait pas pensé à cela : évidemment la porte ne pouvait être fermée, la clef ne pouvait être accrochée que par quelqu’un qui sortirait et ne rentrerait pas.
Il fallut bien qu’il s’exécutât et partit ; bientôt le craquement de la neige du sentier indiqua qu’il rentrait chez lui.
Geoffroy n’avait plus qu’à attendre : il s’était installé dans un fauteuil derrière la portière avec une couverture, ayant à portée de la main sur une chaise une bougie, des allumettes et un revolver.
Le temps s’écoula : dans l’atelier le poêle ronflait ; et quand du foyer un charbon rouge roulait dans le garde-cendres, il jetait une lueur qui éclairait jusqu’aux coins sombres, mais pour s’éteindre tout aussitôt. Piston était immobile au plus haut de son perchoir et Diavolo, qui venait de rentrer par son trou, s’était installé sur les genoux de son maître, pelotonné, ronronnant, béat ; au dehors la gelée faisait craquer la neige du toit, et à certains moments les voliges et les feuilles de zinc semblaient se fendre ou s’arracher sous l’influence du froid ; avec le tic tac et la sonnerie du cartel, c’étaient les seuls bruits de la nuit silencieuse.
Et dans son fauteuil, les yeux ouverts, l’oreille aux aguets, Geoffroy réfléchissait, tournant et retournant la question de savoir qui avait pu venir les nuits précédentes, en face de qui il allait se trouver ; car il ne doutait pas que quelqu’un fût venu ; et puisque cette visite s’était répétée plusieurs fois, il semblait admissible d’en attendre une encore pour la nuit qui commençait. De qui ? D’un voleur ? Il ne le craignait pas. Quand les voleurs s’introduisent dans une maison habitée, ils font leur affaire la première fois et décampent pour aller opérer ailleurs. Or ce visiteur revenait. Sans savoir tout ce qu’on disait de lui aux environs de la rue Championnet, Geoffroy n’était pas aveugle au point de n’avoir pas remarqué qu’il provoquait la curiosité d’un tas de gens ; il voyait les yeux qui le suivaient lorsqu’il passait, et il voyait les lèvres chuchoter des paroles dont il était assurément le sujet. Était-il invraisemblable de supposer qu’un de ces curieux avait voulu pénétrer un mystère qui l’intriguait, et s’était introduit dans l’atelier, ayant par hasard découvert la cachette de la clef ? Qu’il eût voulu voir l’intérieur de cet atelier mystérieux, s’expliquait facilement, beaucoup moins qu’il fût revenu et qu’il dût revenir. Il y avait là quelque chose qui certainement n’était pas clair, et le curieux semblait devoir être écarté aussi bien que le voleur.
Un peu après neuf heures, le châssis du toit s’illumina d’une lueur argentée qui emplit l’atelier et donna aux objets leur forme distincte, ne laissant dans l’ombre que le côté opposé à celui d’où tombait cet éclairage ; c’était la lune qui montait dans un ciel sans nuages et qui, reflétée par la neige dont la terre et les toits étaient couverts, prenait l’intensité lumineuse d’un foyer électrique. Réveillé par cette nappe éblouissante qui tombait en plein sur son perchoir, Piston s’éveilla et croyant, sans doute, au lever du soleil, il se mit à siffler le Carillon de Dunkerque.
Presque en même temps Geoffroy crut entendre la neige crier comme si elle était écrasée par des pas ; mais depuis une heure il se produisait de tels craquements au dehors, qu’il se demanda s’il ne se trompait point : sans doute, c’était la gelée.
Cependant, ce bruit augmenta en se précisant : évidemment on marchait dans le sentier sur la neige durcie ; il eût eu des doutes que l’attitude de Diavolo les eût levés : redressé, les oreilles grandes ouvertes, il écoutait tourné à demi vers la porte d’entrée, Piston s’était tu.
Les feuilles de lierre firent entendre un bruissement : on prenait la clef au clou. Presque aussitôt on l’introduisit dans la serrure, et doucement, avec précaution, la porte fut ouverte puis refermée.
Sans quitter son fauteuil, sans faire un mouvement inutile, sans remuer les pieds, Geoffroy s’était penché en avant et comme il avait écarté la portière du mur, il pouvait, sans qu’on l’aperçût, suivre tout ce qui se passait dans la partie de l’atelier qu’éclairait la lune ; mais la porte se trouvant dans l’ombre, il ne vit pas celui qui venait d’entrer ; au bruit des pas il put connaître seulement qu’il était seul et qu’il marchait légèrement.
Mais presque aussitôt il sortit de l’ombre pour entrer dans le rayon clair, et Geoffroy vit que c’était un jeune garçon, coiffé d’un vieux feutre, vêtu d’un mauvais veston de couleur sombre, qui, dans son attitude et dans toute sa personne, n’avait rien d’effrayant : certainement le revolver serait inutile avec lui.
Traversant vivement l’atelier, il s’était dirigé vers le poêle sur lequel il avait appliqué ses deux mains, avec l’empressement d’un malheureux qui est glacé.
À ce moment, Diavolo quitta les genoux de son maître, et vint à lui, la queue haute, le dos rond comme s’il abordait un ami.
– Te voilà, Diavolo, tu veux te chauffer ; eh bien, nous allons nous offrir un air de feu, mais pour sûr tu n’en as pas besoin comme moi.
La voix était douce, d’une douceur extrême pour un garçon de cet âge, d’un timbre clair, mélodieux, avec un accent chantant et un peu traînant qui n’avait rien de parisien.
Au lieu de se relever, il s’était assis sur le parquet devant le poêle dont il ouvrit la porte de façon que le feu le frappât en plein visage et en pleine poitrine.
– Brou ! que c’est bon ! murmura-t-il.
Une sorte de frisson lui secoua les épaules ; ses dents claquèrent comme si devant ce brasier ardent, la sensation du froid qui l’avait glacé était plus appréciable pour lui qu’alors qu’il se trouvait dehors.
Il avait déposé son feutre près de lui et, pas plus que la voix, la tête n’était celle d’un voleur de profession : Geoffroy la voyait enveloppée par les lueurs rouges du brasier aussi nettement que si elle eût été placée sous le foyer d’une lampe et il était frappé de la finesse et de la délicatesse de son dessin : c’était vraiment un joli gamin avec sa carnation claire, ses longs yeux bleus aux cils dorés, et ses cheveux blonds-coupés court, frisés comme la perruque d’un bébé.
Geoffroy, intéressé par cette physionomie où se lisaient la souffrance et la tristesse, ne quitta pas son fauteuil pour intervenir tout de suite comme il en avait eu l’intention ; il fallait voir.
Après s’être réchauffé par-devant, le jeune garçon se tourna et exposa son dos à la chaleur ; certainement il fallait qu’il fût gelé pour en pouvoir supporter l’intensité à cette courte distance : Diavolo, qu’il avait voulu prendre sur ses genoux lorsqu’il faisait face au feu, avait bien vite abandonné la place, quoiqu’il fût habitué aux longues rôtisseries qu’un seul chat peut supporter.
– C’est un pauvre diable qui veut tout simplement se chauffer, se dit Geoffroy.
Cela paraissait en effet vraisemblable, car après être resté un moment le dos au feu, il se tourna de nouveau, et s’étant déchaussé, il exposa ses pieds à la flamme, les avançant, les reculant selon qu’il se brûlait ou ne se brûlait point : ses deux talons sortaient pas les trous de ses bas usés.
Il avait posé ses souliers à côté de lui sur le tapis, et Geoffroy comprit d’où venaient les taches d’eau qu’ils avaient remarquées, – tout simplement de la neige apportée par les souliers et qui fondait là.
Le moment semblait donc venu de se montrer ; il n’en apprendrait pas davantage en regardant plus longtemps.
Mais il se trompait ; comme il allait écarter la portière, le gamin s’étant rechaussé se leva.
Voulait-il s’en aller ?
Au lieu de se diriger vers la porte, il alla dans la cuisine, d’où il rapporta presque aussitôt l’assiette dans laquelle Trip avait coupé le foie pour Diavolo, puis il appela le chat en lui montrant l’assiette :
– Diavolo, viens, mon beau chat, viens souper.
Mais au lieu d’obéir, Diavolo tourna la tête avec dédain.
– Tu n’as donc pas faim, ce soir : tu as de la chance, je voudrais bien être comme toi.
Devant l’assiette qu’on lui mettait sous le nez, le chat s’était fâché, et du tapis il avait sauté sur la table pour échapper à ces invites : puis comme l’assiette le suivait, de la table il avait sauté sur une petite armoire haute, où il se léchait les pattes d’un air indifférent, bien certain d’être là en sûreté.
– Alors tu n’en veux pas ?
Le chat ferma les yeux.
– Je ne te prive donc pas si je te prends la moitié de ton souper ?
Est-ce que ce gamin allait manger ce foie cru, comme un carnassier ! il était donc affamé ? Tu as de la chance de n’avoir pas faim comme moi, avait-il dit.
– Pauvre diable ! pensa Geoffroy.
Et la pitié prit la place de la curiosité ; cependant il n’abandonna pas encore son fauteuil.
De l’atelier le gamin était passé dans la cuisine, où Geoffroy ne pouvait pas le voir, mais au bruit il le suivait à peu près.
Sans être bien outillée en ustensiles, casseroles, plats, poêles, cette cuisine en avait cependant quelques-uns que Trip avait jugés indispensables à son service ; une bouillotte pour faire chauffer de l’eau, un plat pour cuire des œufs, un gril ; Geoffroy entendit que le gamin décrochait la bouillotte de son clou, et tout de suite qu’il l’emplissait à la fontaine.
Alors, étant rentré dans l’atelier, il se retrouva sous le rayon lumineux, et Geoffroy le vit mettre dans la bouillotte, en les comptant, une partie des morceaux de foie qui se trouvaient dans l’assiette :
– Un, deux, trois…
Quand il fut arrivé à treize, il s’arrêta :
– Ça fait juste la moitié, dit-il en regardant le chat, et puisque tu n’as pas faim, je pense que ces treize morceaux te suffiront.
Cela dit, il plaça la bouillotte sur le feu, et retournant dans la cuisine, il en rapporta un vase en fer battu d’une capacité assez grande, puis s’asseyant devant le poêle, il prit ce vase entre ses jambes ; alors il tira des poches de son veston des morceaux de pain qu’il cassa ; quelques-uns, en tombant contre le fer, produisaient un son sec comme s’ils avaient été en pierre, ou s’ils avaient été durcis par la gelée.
Ce n’était pas d’ailleurs la seule chose caractéristique dans ces morceaux de pain, dont pas un ne se ressemblait ; il y en avait qui paraissaient être des débris de pain viennois, à la croûte dorée et à la mie de brioche ; d’autres, au contraire, provenaient manifestement de couronnes et de pain à la livre ; il était donc certain qu’ils n’avaient point été achetés chez le boulanger, et que leur union formait un amas de croûtons récoltés de-ci, de-là, d’aspect peu ragoûtant.
Mais le gamin n’en jugeait pas ainsi, et c’était avec soin, presque avec respect, qu’il les cassait dans sa bassine.
Pendant ce temps, la bouillotte avait commencé chanter, et comme elle était posée à l’entrée même du foyer, une légère odeur de pot-au-feu se répandait dans l’atelier.
Il ne fallait pas un grand effort d’imagination pour comprendre que c’était en effet une sorte de pot-au-feu qu’il faisait avec les morceaux de foie prélevés sur la part de Diavolo, et que, quand ces morceaux seraient cuits, il verserait le bouillon sur les croûtons qu’il venait de casser.
Et il n’en fallait pas un plus grand pour deviner que le pauvre diable glacé, qui s’était réchauffé quelques instants si violemment, était en même temps un meurt-la-faim qui avait ramassé ces croûtes n’importe où.
À la pensée du partage qu’il avait fait avec Diavolo, comptant les morceaux, Geoffroy fut attendri : le meurt-la-faim n’était assurément pas un mauvais chenapan ; d’autres à sa place n’eussent point eu cette idée de partage, et trouvant cette assiette pleine, l’eussent prise tout entière pour eux ; il n’en avait certes pas besoin, ce gros chat gras qui se sauvait et se fâchait quand on lui offrait à manger.
Bien que Geoffroy commençât à être fixé sur cette aventure, il voulut savoir comment elle se terminerait : pourquoi intervenir ? Rien ne le pressait. Ce pauvre enfant ne se doutait guère que des yeux l’observaient, et il y avait intérêt à le laisser se livrer en toute liberté : c’était la nature même prise sur le fait.
La bouillotte chantait toujours ; de temps en temps il se penchait pour la regarder, et mieux encore, semblait-il, pour respirer son fumet : il ouvrait les narines toutes grandes et fermait à demi les paupières avec plus d’avidité que de gourmandise, impatient de manger.
De la poche de côté de son veston il tira un objet de forme singulière, que tout d’abord Geoffroy ne distingua pas bien : mais bientôt il vit que c’était une moitié de cuiller en étain, dont il ne restait qu’un bout de manche cassé par le milieu et la palette, mais qui, telle qu’elle était, pouvait cependant suffire pour manger de la soupe, à condition que celui qui s’en servait ne craignît pas de tremper ses doigts dans le bouillon.
Bien que la cuisson de ce pot-au-feu fût commencée depuis peu de temps, le pauvre diable n’eut pas la patience d’attendre qu’elle fût plus avancée ; prenant la bouillotte, il en versa le contenu sur ses croûtes, et l’odeur de la soupe se répandant dans l’atelier tira Diavolo de son apathie ; quittant son perchoir il vint à petits pas flairer la bassine, mais aussitôt il s’éloigna d’un air qui disait qu’une pareille cuisine n’était pas pour tenter un seigneur de son importance, et, sautant sur son armoire, il se contenta d’être spectateur dédaigneux de ce misérable repas.
Avec sa courte cuiller le gamin avait remué la soupe, et, bien qu’elle fût bouillante encore, il commença à manger du bout des dents, se brûlant la bouche, comme en commençant il s’était brûlé au feu du poêle le visage et le dos ; de temps en temps il faisait une pose pour souffler sur son pain, mais elle était courte.
À mesure qu’il mangeait, son visage pâle se colorait, et la chaleur qui peu à peu le pénétrait à l’intérieur rendait à son regard une vivacité qu’il n’avait pas tout d’abord ; la vie lui revenait.
Et maintenant que le bouillon était moins brûlant, il mangeait d’un mouvement régulier, sans distraction, sans perdre une seconde : contre le fer de la bassine sa cuiller sonnait à coups également espacés : certainement jamais consommé fait par la plus habile des cuisinières, en suivant les règles de la tradition pour la proportion du bœuf, du poulet et des légumes, ainsi que pour la durée de la cuisson, n’avait été mangé comme ce bouillon clair où nageaient quelques petits morceaux de foie qui avaient eu à peine le temps de cuire.
Les coups de cuiller étaient si rapprochés que bientôt la bassine se trouva vide, alors il la racla consciencieusement de manière à ne pas perdre une goutte de bouillon et à ce qu’aucune miette de pain ne restât attachée à la paroi.
Quand il eut fini il regarda le fond de la bassine d’une façon expressive dont le sens n’était pas douteux : déjà vide !
Maintenant qu’allait-il faire ?
Il mit sa cuiller dans sa poche, puis se levant, il emporta la bassine et la bouillotte dans la cuisine où il les lava et les raccrocha au clou où il les avait prises.
Geoffroy croyait qu’il allait partir, et il se préparait à quitter sa cachette pour l’interroger, lorsqu’il le vit revenir près du poêle où il resta assez longtemps, non pour se chauffer, il n’avait assurément plus froid, mais songeur et attristé, comme s’il ne savait quel parti prendre, ou comme si sa pensée le reportait à un temps qui lui était douloureux.
Tandis qu’il se tenait la tête levée vers le châssis le visage frappé par la lune, Geoffroy crut voir une larme sur sa joue ; en tout cas, il fit le geste de l’essuyer en laissant échapper quelques soupirs.
Mais tout à coup il se secoua comme pour chasser cette impression, et vivement il alla prendre Diavolo sur son armoire, le serra contre sa poitrine en le caressant et en l’embrassant :
– Tu es un bon chat, disait-il, un bon chat, et mon ami ; n’est-ce pas que nous sommes amis ?
Rétif quelques instants auparavant, Diavolo se laissait faire maintenant, et s’il avait refusé la nourriture, il acceptait les caresses béatement.
Pendant quelques minutes le gamin se promena de long en large dans l’atelier, adressant au chat des discours qui n’avaient pas de sens précis ; tendresses de nourrice à son bébé, ou de petite fille à sa poupée ; besoin d’expansion, épanchement de sentiments affectueux comme quelques instants plus tôt son corps glacé avait eu besoin de calorique et son estomac vide de nourriture.
Dans cette promenade qui le berçait, le chat s’était endormi ; alors délicatement il le déposa sans le réveiller sur un fauteuil et cela fait, il tira un des tapis de façon à le rapprocher du poêle dont il avait refermé la porte, et qui ronflait toujours.
À quoi voulait-il faire servir ce tapis ; allait-il se coucher devant le poêle ?
Il s’agenouilla et ayant fait le signe de la croix, il commença à prier tout bas : son visage, son attitude, tout en lui exprimait une ardente ferveur, et ce n’était pas seulement des lèvres qu’il priait, c’était de tout cœur : s’il est un lieu commun en peinture, c’est la prière ; que de saints, que de saintes, que de donataires, que de pieux personnages les peintres de toutes les écoles ont représentés à genoux en prière, depuis l’extase jusqu’au désespoir ! mais les souvenirs de Geoffroy ne lui rappelaient pas une expression plus éloquente dans sa sincérité, que celle que la réalité mettait, en ce moment, devant ses yeux.
Peu à peu s’abîmant dans son recueillement, se laissant entraîner par son élan de foi, ce jeune garçon, qui n’était plus du tout un gamin, avait prononcé distinctement quelques mots de sa prière :
– Mon Dieu, épargnez-moi… Mon Dieu, ne me prendrez-vous pas en pitié… Est-il sort plus malheureux que le mien, seul, sans amis, sans soutien, glacé par le froid, mourant de faim ! Je vous en prie, ô mon Dieu, si vous ne jugez pas dans votre sagesse que je suis digne de votre secours, prenez ma vie. Vous le voyez, je suis à bout de forces ; de volonté, je n’en ai plus dans le cœur ; la faiblesse, la misère m’anéantissent.
Les larmes coulaient sur son visage désespéré, et des sanglots l’arrêtaient à chaque phrase : il releva la tête qu’il avait laissé tomber sur sa poitrine et ses yeux prenant une expression extatique comme s’il regardait et voyait au-delà de cet atelier, il dit dans une langue étrangère que Geoffroy ne comprenait pas :
– Oh beminde vader, beschermt my, spreckt voor my en verlaet uwe ongelukkige dogter neet.
Il se tut et resta un moment silencieux, les mains jointes, priant encore de cœur après que ses lèvres s’étaient fermées ; puis il se releva et alla prendre le tapis placé devant le canapé qu’il apporta à côté de celui qu’il avait tiré auprès du poêle ; alors se couchant sur celui-là il mit l’autre sur lui et repliant son bras sous sa tête pour qu’il lui servît d’oreiller, il resta immobile.
Geoffroy n’avait plus à attendre, il fallait qu’il se montrât avant que ce garçon fût endormi et complétât par quelques questions ce qu’il venait de voir : intéressant, ce petit qui, dans son sans-gêne pour certaines choses, montrait tant de réserve et de discrétion pour certaines autres.
Il frotta une allumette.
À ce bruit, le gamin rejeta le tapis qui le couvrait et, d’un bond, se trouva sur ses jambes.
Mais Geoffroy, entrant vivement dans l’atelier, ne lui laissa pas le temps de gagner la porte :
– Ne craignez rien, dit-il, il ne vous sera pas fait de mal.