V-1

2012 Mots
V La tête basse, les mains tremblantes, le gamin se tenait au milieu de l’atelier, sans oser lever les yeux sur celui qui venait de le surprendre. – Monsieur, dit-il enfin d’une voix à peine perceptible, je vous assure que je ne suis pas un voleur : tout m’accuse, et pourtant je n’en suis pas un. – De là, dit Geoffroy montrant le rideau, je vous ai vu depuis que vous êtes entré ici. Mais ces quelques mots, au lieu de calmer sa confusion, la redoublèrent. – Vous m’avez vu, murmura-t-il. – Vu et entendu. – J’étais mort de froid, mort de faim, dit-il en détournant la tête pour cacher la rougeur de la honte qui lui brûlait le visage. – Comment l’idée d’entrer dans cet atelier vous est-elle venue ? – Oh ! monsieur, je suis bien coupable, pardonnez-moi. – Tout à l’heure, j’ai entendu votre prière : vous demandiez à Dieu de vous prendre en pitié ; peut-être a-t-il exaucé votre prière… Il secoua la tête désespérément. –… Et veut-il vous accorder le secours que vous imploriez ; si j’étais celui qu’il vous envoie pour vous soutenir ? – Oh ! monsieur, s’écria-t-il en levant les yeux pour la première fois. De ces yeux qui venaient de rencontrer les siens avait jailli une flamme qui remua Geoffroy. – Ce que vous allez me dire, continua-t-il, peut décider votre vie. Je suis tout disposé à m’intéresser à vous ; mais avant, faut-il que je sache qui vous êtes. Votre manière de vous introduire la nuit dans cet atelier n’est pas pour disposer en votre faveur, vous devez le comprendre. – Que trop. – Mais d’autre part ce que j’ai vu et entendu a modifié ce premier sentiment : il peut y avoir à votre imprudence des raisons qui l’excusent : le froid et la faim. – C’est, en effet, le froid et la faim qui m’ont poussé : croyez bien que je ne suis pas… le vagabond que je parais être. – Qui êtes-vous ? Voilà ce qu’il importe tout d’abord de savoir. Cette question parut le troubler et l’embarrasser. – Vous n’êtes pas obligé de répondre, continua Geoffroy, je ne suis ni un juge ni un gendarme pour vous interroger ; à la vérité vous vous êtes introduit chez moi d’une façon insolite, mais je veux bien passer là-dessus. Seulement vous devez comprendre que pour que je m’occupe de vous, il faut que je sache si vous êtes ou n’êtes pas le vagabond que vous vous défendez d’être. Il garda son attitude contrainte et baissa les yeux sans répondre. Geoffroy voulut l’encourager : – Ce que j’ai vu, dit-il, m’a disposé à croire que vous ne l’êtes pas. – Non, monsieur, je vous le jure. – Mais puis-je m’en tenir à cela ? Vous sentez que ce n’est point pour satisfaire une vaine curiosité que je vous interroge ? – Oh ! certainement ; et je vous assure que je suis profondément ému de la façon dont vous me parlez, et… par l’intérêt que vous paraissez me témoigner. – Cet intérêt est réel ; je n’ai pu voir votre détresse sans en être touché, sans avoir la pensée de la soulager, si cela m’est possible. Comment un garçon de votre âge en est-il réduit à cette détresse ? Vous n’avez pas de travail ? – Non. – Pas de métier ? – Non. – Ah ! – Je sais que c’est un crime de n’avoir pas de métier. – Un crime, non. – Une faute au moins ; on est disposé à voir un paresseux et un vagabond dans celui qui n’a pas de métier ; cependant on peut n’être ni l’un ni l’autre, et cela est ainsi pour moi. – Vous avez perdu vos parents, je l’ai compris par quelques mots que vous avez prononcés tout haut. – Vous savez le flamand ! s’écria-t-il, avec un mouvement d’effroi qui était significatif. – Non, et j’ignorais même que ces mots qui ont terminé votre prière fussent du flamand. L’effroi fit place à un soupir de soulagement, et avec un empressement qui disait que cette phrase flamande devait cacher un secret, il voulut l’expliquer : – C’était une invocation à mon père ; je le priais de me protéger, d’intercéder pour moi et de ne pas m’abandonner. Si ce n’était que cela, pourquoi donc la pensée que cette invocation à son père pouvait être comprise l’avait-elle si fort troublé ? Geoffroy aurait voulu que les explications de ce misérable, pour qui il se sentait une sympathie attendrie, fussent claires et franches, il fut fâché de trouver encore une réticence et un mystère. – Enfin, reprit-il d’un ton moins encourageant, vous trouverez tout naturel que je vous demande comment l’idée vous est venue de passer vos nuits dans mon atelier. – Je vois que je vous fâche, monsieur, quand je voudrais tant me montrer digne de vos bontés ; pardonnez mon embarras et ma honte, je vais tout vous dire. Depuis quelques instants, Geoffroy entendait au dehors un bruit de pas sur la neige dure et glissante ; ils s’arrêtèrent à la porte. C’était juste le moment où le jeune garçon achevait sa réponse : on frappa à la porte. – Qui est là ? demanda Geoffroy. – C’est moi, répondit la voix de Trip ; avant de partir, j’ai voulu voir si vous n’aviez pas besoin de moi ; vous entendant parler, j’ai frappé. – Je vous remercie, répondit Geoffroy, je n’ai pas besoin de vous ce soir, soyez tranquille ; mais demain matin venez aussitôt que vous serez rentré. – Je n’y manquerai pas ; bonne nuit, monsieur Geoffroy ; ça pince. Et du pas lent et lourd des grands marcheurs, Trip s’éloigna. Depuis que Geoffroy était sorti de derrière son rideau, il s’était tenu devant la porte de l’atelier, la barrant ; il se rapprocha du poêle, et tirant un fauteuil il s’assit. – Prenez une chaise, dit-il, et asseyez-vous auprès du poêle, nous serons mieux pour causer ; encore un coup ne voyez pas en moi un gendarme, dites-vous plutôt que la demande d’intervention que vous adressiez à votre père a été entendue et peut être exaucée, si vous le voulez. Puis prenant un ton plus familier et souriant : – Vous n’allez pas avoir peur du feu maintenant, j’espère. – Oh non ! monsieur. Et il s’assit. – Je suis de Dunkerque, dit-il enfin d’une voix basse, et c’est ce qui vous explique que je parle flamand : j’ai perdu ma mère il y a cinq ans et mon père a disparu il y a six mois. – Disparu ? – Mon père était marin ; après avoir fait la grande pêche pendant bien des années, il avait voulu rester à terre quand la pauvre maman avait quitté la maison ; il m’aimait et ne voulait pas me laisser seul pendant des mois et des mois. Rester à terre, n’était pas pour lui travailler dans un magasin ou à un des métiers du port, mais faire la petite pêche, sortir à une marée, rentrer à l’autre ou à la suivante. Malgré la maladie de ma mère, qui avait duré plus de quinze mois, il y avait encore un peu d’argent ; il l’employa à acheter une barque, pas neuve bien entendu, mais enfin qui était en état de servir plusieurs années, et il prit avec lui deux de ses anciens camarades que les infirmités empêchaient de retourner à Terre-Neuve. Pendant quatre ans et quatre mois les choses allèrent à peu près bien ; on ne gagnait pas beaucoup, mais on vivait. Moi, pendant ce temps, je suivais l’école. Au lieu de m’en retirer après ma première communion, comme la plupart de mes camarades, mon père avait voulu m’y laisser, et comme j’en savais un peu plus que les autres par cette raison que j’y étais depuis plus longtemps, les maîtres m’avaient pris en affection et me poussaient autant qu’ils pouvaient en tout. Voilà comment je n’ai pas de métier ; de grammaire, d’arithmétique, d’histoire, de dessin j’en sais plus qu’on n’en apprend d’habitude dans les écoles, mais un vrai métier je n’en ai pas. – Quel est votre âge ? demanda Geoffroy. C’était une question bien simple et dont la réponse ne pouvait, semblait-il, avoir rien de compromettant, cependant il eut un mouvement d’hésitation avant de se décider : – Quinze ans, dit-il enfin, puis tout de suite il ajouta avec volubilité, comme s’il voulait qu’on ne restât pas sous l’impression de cette réponse : Après quatre années d’usage, la barque était tout à fait vieille, et les agrès étaient usés ; il aurait fallu une réparation complète ; pour bien des choses une mise à neuf : qu’un cordage casse, qu’une voile se déchire dans un coup de vent, c’est une question de vie ou de mort pour le pêcheur. Malheureusement l’argent manquait ; on attendait une bonne chance, une saison plus heureuse que les autres, elle ne venait pas, et on allait toujours : puisqu’on était sorti la veille sans accident, on sortirait bien encore ; et l’on sortait par n’importe quel temps, puisqu’on n’avait pour vivre que la pêche de chaque jour : mon père était trop bon marin pour ne pas connaître le danger auquel il s’exposait ; mais il fallait le braver ou rester à terre, et ni lui ni ses camarades ne pouvaient rester à terre. Je ne sais si vous vous souvenez que le printemps de l’année qui vient de finir a été très mauvais ; à Dunkerque il fut terrible ; le vent ne quittait le nord que pour passer à l’ouest en bourrasque ; il y eut plusieurs naufrages sur la côte, des grands navires comme des bateaux de pêche. Cependant mon père sortait presque tous les jours et s’il n’y avait qu’une barque qui prenait la mer, c’était la sienne. Une nuit de la fin de mars, celle du mercredi au jeudi, le vent avait soufflé en tempête, et bien que nous demeurions dans une cave de la basse ville, – à Dunkerque c’est l’habitude que les pauvres gens habitent les caves, – nous l’avions entendu faire rage jusqu’au matin. Heureusement mon père était à terre et j’éprouvais comme de la satisfaction à entendre la bourrasque déchaînée, en pensant que nous étions ensemble. Au moment de la marée montante il se fit une accalmie et le vent passa à l’est ; croyant au retour du beau temps, mon père voulut sortir quand même. J’essayai de le retenir, mais inutilement : – C’est demain vendredi, me dit-il, le poisson sera cher, si peu que nous en prenions nous le vendrons bien. – Un pressentiment me disait que je ne devais pas le laisser embarquer, mais j’en avais déjà eu tant qui ne s’étaient pas réalisés que je n’osais pas insister. Je voulus au moins le voir sortir et j’allai l’attendre à la tour de Leughenaer. En passant il me fit un signe de main, le dernier. Il s’arrêta un moment, la voix tremblante, les yeux noyés de larmes contenues ; puis il reprit : – Je voulus l’accompagner tant que je pus, mais la barque poussée par le vent d’est coupait dans le chenal plus vite que moi : quand j’arrivai au bout de l’estacade, elle n’était déjà plus qu’un point noir sur la mer jaune, seule, perdue dans l’immensité, sans que nulle part on aperçût aucune autre voile. C’était à la marée de nuit qu’ils devaient rentrer. Les heures de l’attente sont longues pour les femmes et les enfants des marins. Celles de cette nuit furent éternelles. Plusieurs fois il y eut des coups de vent, mais pourtant la tempête ne reprit pas, ce qui me rassura un peu. Au jour levant je retournai au Leughenaer. On me dit qu’il n’était entré ni navire, ni barque, pendant la nuit. J’allai jusqu’au bout de l’estacade : rien sur la mer sombre. L’attente recommença. Vous pouvez imaginer ce qu’elle fut ; de plus en plus anéantissante à mesure qu’elle se prolongeait. Le troisième jour, un journal de Calais annonça qu’un navire entré dans ce port avait rencontré au large une barque chavirée : la nôtre, surprise sans doute par une saute de vent. Ceux qui nous connaissaient, essayèrent de me convaincre que mon père ne pouvait pas être perdu ; il était bon nageur : il aurait sûrement trouvé une épave pour se soutenir et dans ces parages, où passent tant de navires, l’un d’eux l’aurait sauvé. J’admettais bien que ses camarades devaient être perdus ; lui, je me révoltais à la pensée que ce fût possible, et je croyais ce qu’on me disait. – Pourquoi un navire allant en Russie, ou dans la Méditerranée, ou en Amérique, ne l’aurait-il pas recueilli ? Il fallait attendre qu’il pût donner de ses nouvelles. Ces nouvelles, je les ai attendues pendant neuf mois, perdant chaque jour un peu des espérances auxquelles je me cramponnais si obstinément, que même maintenant, en vous parlant, je me demande si depuis six semaines que j’ai quitté Dunkerque, ces nouvelles ne sont pas arrivées sans que je les connaisse. Vous voyez quelle est ma folie. – Pauvre enfant ! – Oh ! bien malheureux, désespéré, anéanti. C’était malgré les instances d’une tante qui habite Paris que j’étais resté à Dunkerque. Quand je lui avais écrit pour lui annoncer le malheur qui me frappait, elle m’avait répondu de venir près d’elle, mais je ne pouvais pas quitter Dunkerque, voulant être là, chez nous, pour recevoir mon père quand il arriverait. À un certain moment, il me fut impossible de demeurer plus longtemps à Dunkerque ; les créanciers de mon père s’étaient abattus sur ce que nous avions et tout avait été vendu. J’écrivis à ma tante qui me dit qu’elle m’attendait, et je la trouvai, en effet, à la gare du Nord quand je descendis de wagon, les yeux encore pleins de larmes que j’avais versées pendant ce long voyage. Il s’arrêta, et l’embarras qu’il avait déjà montré se manifesta plus vif, au point même qu’il ne se pouvait cacher.
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