RENCONTRES-1

2007 Mots
RENCONTRES Le Pirée. 30 août 1931 Il y avait des valises et des cartons, des paquets enrubannés de ficelles, la foule des passagers pressés d’accoster. Xandra Mikénaï, en robe et chapeau blancs. Elle avait chaud. Le Képhaistos s’approchait du quai. Contre elle, Pierre qu’elle venait de retrouver et qui s’échappait déjà. — Maman, regarde... Maman... — Ne t’approche pas, mon petit, ne t’approche pas ! Alphonse, dis-le-lui ! Mais Alphonse était ailleurs, loin, au-delà du temps. Il n’entendait pas les craintes de sa femme. Les avait-il entendues un jour ? Cette nomination, il l’attendait depuis si longtemps ! La Grèce, Les Cyclades. L’École Française d’Athènes... — Papa... — Oui — C’est ça la Grèce ? Gris le port, gris et sale sous le ciel si bleu, gris comme une tache. Et la poussière jaune sous les charrettes que tiraient des chevaux énervés par les mouches. La foule, sur le quai. Quelques appels, des signes de la main... On se reconnaissait, on s’appelait. Parents, amis qui venaient de France ou d’Italie. Sur le bateau, Xandra avait entendu parler toutes les langues : anglais, allemand, italien et d’autres qu’elle ne connaissait pas. Tous les passagers étaient sur le pont, comme une guirlande humaine, les uns à chercher dans la foule ceux qui les attendaient, les autres, comme Xandra, étonnés de cette arrivée, heureux, un peu inquiets. Pierre se retourna plusieurs fois vers son père, lui demanda quand on pourrait voir l’Acropole et le Parthénon. — Pierre, tu fatigues ton père ! — Mais non, mais non. Il était tout heureux de parler, Alphonse, si heureux qu’il oubliait qu’il s’adressait à un enfant. Le Parthénon, c’est les plus beaux sanctuaires. Celui d’Athéna Parthénos, construit entre 447 et 432 sous la direction de Phidias. Tu connais Phidias ? Il fut le plus grand sculpteur de la Grèce, le plus grand de tous les temps. Il a commencé tout simplement par faire de la peinture. — De la peinture ? — Oui, pour la décoration du temple de Zeus Olympien. Périclès... — Le président d’Athènes ? — Oui, enfin... Le Stratège, le plus grand de tous... Et bien Périclès le chargea des sculptures du Parthénon. Oh, il n’a pas travaillé seul, c’est certain. Il y avait Ictinos et Callicratès. Deux grands noms eux aussi. — Et Phidias ? — Au début de sa carrière, il avait fabriqué une statue dorée, une immense statue d’Athéna, tout en bois à l’exception du visage, des pieds et des mains qu’il avait taillés dans le marbre. Mais l’Athéna Parthénos, c’est sa plus belle, la mieux finie. Comme la frise du Parthénon, la frise des Panathénées. Il a eu l’idée géniale de représenter le cortège avant qu’il ne se forme. C’est pour cela qu’il y a tant de vie. Tu verras... Un cheval qui chasse une mouche, un Athénien qui passe sa tunique... J’aurais aimé être sculpteur... — Tu crois que je pourrai moi aussi faire de la sculpture ? Dis, papa, tu crois ? — Pierre, ne dit pas de bêtise ! Ton père raconte n’importe quoi. — Et tu sais ce qui est arrivé à Phidias ? Vers 433, il fut accusé d’avoir détourné de l’or. Il y eut un grand procès mais on n’en connaît pas l’issue. — Il a été en prison ? — Certains prétendent qu’il a été condamné à l’emprisonnement à vie, d’autres disent qu’il a été acquitté et qu’il est retourné définitivement en Aulide. Un homme en chemise de toile beige s’approcha d’eux. — Monsieur Aubain ? Permettez-moi de me présenter : Jacques de Grandcœur, professeur à l’École d’Athènes. Je suis venu vous chercher. Une chambre a été retenue pour vous à l’hôtel Acropolis. Avez-vous fait bon voyage ? — Excellent ! — Il fait particulièrement chaud, cette année. Suivez-moi. Mon fils nous attend avec la voiture. Jacques de Grandcœur prit la valise de Xandra. — Permettez, madame. Ce n’est pas très long, mais la chaleur est pénible. Alphonse marchait devant. Il était en Grèce, enfin, pour longtemps ! Il avait pu convaincre sa femme qui, bien que d’origines grecques, n’avait vécu qu’à Paris, sans autre voyage que celui de La Baule où elle passait ses vacances avant son mariage. Pour elle, la Grèce c’était un peu le bout du monde. Il y avait Athènes, une capitale, mais elle savait qu’ils n’y resteraient pas, qu’Alphonse devait séjourner quelques années dans les Cyclades, en particulier à Naxos, pour y mener à bien ses recherches sur l’architecture classique. Les îles étaient un lieu privilégié pour ces études. Les temples y avaient été souvent protégés de la destruction et des envahisseurs même si Anglais et Turcs y avaient séjourné plus qu’il n’eût fallu, les premiers surtout, qui méprisaient une culture dont ils n’étaient pas issus. Ce qui ne les empêcha pas de piller les trésors de la Grèce. Naxos... Xandra avait peur de l’enfermement. Alphonse lui avait promis de l’emmener dans ses voyages, dans ses circuits d’île en île. Mais Alphonse lui promettait tant et tenait si peu, si distrait, si perdu dans ses recherches. Pauvre Alphonse... Lorsqu’ils faisaient l’amour, elle avait toujours l’impression qu’il caressait une statue, qu’il la comparait à toutes les Athéna, à toutes les Aphrodite de la Grèce, à toutes les perfections figées depuis l’éternité. — Caresse-moi, mon chéri... Caresse-moi vraiment... Sa main était toujours froide. Elle aurait aimé... Savait-elle seulement ce qu’elle aurait aimé ? Un peu plus de tendresse... Alphonse était tendre à sa manière. Un peu d’amour... Alphonse l’aimait profondément. Alors, un peu plus de folie, de passion, de... Un peu plus de mots chuchotés qui l’auraient enivrée, qu’elle aurait gardés comme un trésor. Elle ne reprochait rien à son mari. Il était parfait, trop parfait. Distrait seulement, trop passionné par son travail. — Pierre, attends-nous ! Mon dieu, que cet enfant était turbulent ! Un jeune chien fou. À courir, à revenir se jeter contre sa mère, à prendre son père par la main pour lui montrer quelque chose, rien, si peu. À l’interroger comme s’il devait tout savoir. Il savait tout, Alphonse, ou presque, mais encore fallait-il le sortir de son univers ! — Papa, tu as vu, ils ont une 201 ! Regarde comme elle est belle ! Dis, on va à l’Agora aujourd’hui ? Ce soir, papa ? Ce soir ? Michel de Grandcœur se tenait debout, en costume clair, légèrement appuyé contre la voiture. Il était blond, grand, élégant. Son regard était tendre et v*****t, sans soute en raison de ses yeux d’un bleu acier qui brillaient sur son visage brûlé par le soleil. Lui aussi travaillait à l’École Française. Chargé de recherches. En fait, il s’occupait à la fois d’organiser les déplacements de tous les archéologues et de coordonner les recherches. Une place de rêve mais que de frustrations pour ce jeune archéologue qui ne rêvait que de fouilles et de voyages ! — Vous avez de la chance d’aller à Naxos, madame. — Vous croyez ? — Bien sûr ! Moi je suis comme prisonnier ici, au service des autres. Xandra se mit à rire, un rire clair et léger. Plusieurs fois, Michel l’aperçut dans le rétroviseur. Il lui sourit. Elle était merveilleusement jeune et belle. La route qui conduisait à Athènes était caillouteuse. Derrière eux, la voiture abandonnait un nuage de poussière blanche. Beaucoup plus loin, à distance maintenue, un autre tourbillon blanc, une autre voiture. Ils doublèrent et croisèrent des dizaines de charrettes tirées par des ânes. La route devenait parfois si cahoteuse qu’il fallait presque s’arrêter pour éviter les trous et ornières. Jacques de Grandcœur désigna quelque chose, sur la colline. Alphonse lui répondit qu’il préférait de loin les chryséléphantines aux statues de marbre pur. Michel adressa quelques mots à Xandra qui se pencha vers lui. — Si vous voulez, je vous emmènerai au cap Sounion. Ce n’est qu’un petit voyage. — Pourquoi pas si mon mari est d’accord. Elle se mit à rire de nouveau, si légèrement. — Maman, maman, regarde ! Un tas noir, un corps couché sous un olivier, deux ânes attachés, bâtés et alourdis de deux paniers remplis de bois. Un peu plus loin, un troupeau de chèvres dans les buissons bas. — Il est mort, maman ? Michel sourit. — Sûrement. Entre midi et cinq heures, il y a des milliers de morts comme lui au pied des oliviers. Ici, la chaleur tue lentement. — C’est vrai, maman ? — Non, il plaisante. Ils font la sieste, tout simplement. Lorsqu’ils arrivèrent place Œmonia, il n’y avait personne. Il n’était pas encore trois heures et chacun était chez soi, à l’abri, à l’ombre. Jacques de Grandcœur les aida à sortir leur bagage devant la porte de l’hôtel. Un groom en livrée verte et blanche se précipita. Michel regarda Xandra et lui chuchota qu’elle était belle et qu’il aimerait la revoir. Elle leva les yeux, soupira. — Peut-être. Le pays n’est pas si grand. — Je viendrai vous chercher pour aller à l’Acropole, à l’Agora et au cap Sounion — Demandez à mon mari. — Oh oui, l’Acropole, maman, l’Acropole ! Elle suivit des yeux Michel qui s’approcha d’Alphonse. Celui-ci leva la tête, étonné, le regarda. Elle crut l’entendre répondre : “Bien sûr... Bien sûr...” Peu lui importait, évidemment ! Il était en Grèce, près de ses chères pierres. Michel adressa un petit signe à Xandra. Il ajouta, lorsqu’il fut près d’elle : “C’est d’accord. Demain, à dix heures.” — J’emmènerai Pierre. Il y tient tellement. — Si vous voulez. Vous verrez, c’est classique. Mais je vous montrerai des détails qui méritent le détour. — Je n’en doute pas. Votre père nous a dit que vous vous y connaissiez mieux que lui. — Sûrement pas pour la période classique ! Je préfère l’archaïque. Chacun sa spécialité, n’est-ce pas. À demain. Promis ? Il eut alors un sourire charmant auquel Xandra répondit à son tour. — Promis. Puis, prenant son fils par la main : — Allez, Pierre, viens vite. Où est encore ton père ? Il n’est jamais là quand on a besoin de lui. Mon chéri, tu peux m’aider ? La valise en cuir brun-rouge n’était pas très lourde. Encombrante plutôt. Il faisait chaud dans le hall de l’hôtel. Le groom déchargea, en s’excusant. Alphonse avait disparu. Lorsqu’il revint, assez tard le soir, il était accompagné d’un homme d’un certain âge, complètement chauve. Il expliqua à Xandra qu’il s’était rendu à l’École Française pour faire connaissance avec ses collègues et ses futures occupations. Il y avait rencontré un ancien élève de Louis le Grand qui avait fait toute sa scolarité cinq années avant la sienne. Il avait, ensuite, pris une tout autre voie qui l’avait conduit jusqu’aux confins de l’Asie. — Et voilà notre héros. Après Louis le Grand, au lieu de pourrir dans le professorat, il a préféré partir. Inde, Indochine et Chine. Il m’a promis de nous raconter son histoire. Où est Pierre ? Il dort déjà ? Réveille-le, je t’en prie. Et, s’adressant à son invité, il ajouta : — Pierre sera ravi de vous écouter. Et c’est ainsi que Louis Joseph Hunter, entre deux verres de raki, commença à parler. « ... Je suis arrivé en Chine en 1906. Imaginez-vous un jeune homme mince, tout habillé de blanc et coiffé d’un casque colonial. À la main je tenais une canne à pommeau doré que m’avait donnée mon père. Une vraie caricature. Nous avions mis deux mois pour arriver à Canton après des péripéties à Bombay dont je vous parlerai une autre fois si vous le désirez. Je voulais aller à Pékin. Rien de plus normal, n’est-ce pas ? Nous avons mis plus d’un mois pour rejoindre les provinces du Nord. Nous avons traversé les régions du Fujian, d’Ankui, du Jiangsu avant d’arriver dans le Shandong. Sans difficulté majeure jusque-là. La population était charmante. Nous ne parlions pas la langue mais quelques gestes et quelques mimiques suffisaient à nous faire comprendre. À la veille d’entrer dans le Shandong, je couchais dans une petite cabane où notre guide nous avait permis de trouver refuge pour la nuit. Ce soir-là, nous avons reçu la visite d’un homme mystérieux qui semblait se cacher. Il s’appelait Yixin. Il était chrétien et parlait l’anglais. Il nous adjura de ne pas aller plus avant, que les régions nord étaient aux mains des terribles Boxers qui semaient la terreur et s’en prenaient plus particulièrement aux étrangers. — Monsieur, je vous en conjure, n’y allez pas ! Ils coupent la tête de tous les étrangers et les exposent dans les villages. Ils les rançonnent et les torturent avant de les exécuter. Dix missionnaires sont morts l’autre jour sur le haut Yangsi. Vous vous imaginez bien qu’à vingt et un ans et tout fier d’un voyage qui avait commencé plus de trois mois auparavant, je n’allais pas renoncer aussi facilement au but que je m’étais fixé. Mon compagnon de voyage, un Belge rencontré à Bombay, préféra rebrousser chemin. Mon guide, lui aussi, refusa d’aller plus avant. J’eus beau le traiter de couard, lui promettre tout ce qu’il voudrait, il préféra retourner dans le sud. Le plus ennuyeux, c’était surtout l’impossibilité de faire transporter mes deux malles qui renfermaient tout ce que j’avais de plus précieux et de plus indispensable. Contre une forte somme, je me suis attaché les services d’un individu un peu louche, aussi chauve que je le suis maintenant, balafré de cicatrices récentes et dont les moustaches brunes lui tombaient presque jusqu’au cou. Il m’a dit s’appeler Hong Lou Meng, ce qui signifie : le Rêve du Pavillon Rouge, du nom d’un des grands chefs-d’œuvre de la littérature chinoise, laissé inachevé en 1763 par la mort de son auteur. Il prétendait avoir été étudiant à Londres entre les années 1901 et 1903, ce qui n’était pas impossible vu la qualité de son anglais.
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