Quand je lui ai parlé des Boxers, il s’est mis à sourire si étrangement que j’en ai eu un peu peur. Mais, comme je vous le disais, à vingt et un ans, on ne s’arrête pas à ces craintes surtout lorsque l’on a l’ambition de devenir le conseiller de l’empereur. Parce que, figurez-vous, je m’étais mis en tête de devenir le conseiller occulte d’un des princes qui détestait le plus l’Occident. Je parlais un peu chinois, je vous l’ai dit mais je me suis bien gardé de le faire savoir à mon nouveau guide je connaissais assez bien ma géographie de l’Extrême-Orient, un peu de commerce et je me figurais que cela suffirait pour entrer dans les bonnes grâces de Sa Majesté. J’en étais même tellement persuadé que j’avais déjà préparé tout un plan pour établir des relations plus solides avec la France.
Le lendemain matin, mon guide me réveilla très tôt, avec un air si mystérieux... »
À cet instant du récit de Hunter, on frappa à la porte de la chambre. Xandra se leva.
— Madame, dit le groom, téléphone.
— Moi ! De la part de qui ?
Le groom fit signe qu’il ne comprenait pas mais qu’il fallait se dépêcher. Étonnée, vaguement inquiète, Xandra suivit le jeune garçon. Louis Joseph interrompit son histoire et but un énorme verre de raki. Il ne pouvait parler plus longtemps la gorge sèche. Il regarda Pierre et se mit à rire.
— Toi, gamin, tu aimes les histoires ! Tu vois, j’étais comme toi à ton âge. J’aimais les histoires et la peinture. Tu aimes la peinture ? Tu connais Van Gogh ? C’est un grand, un des plus grands. Dans vingt ans, dans cinquante ans, ses toiles vaudront une fortune. Tu ne connais pas ? Alors, qu’est-ce que tu aimes ?
— La sculpture, monsieur.
— La sculpture... J’ai connu une grande artiste, petit, une très grande. Son frère était à Louis Le Grand bien avant nous. Il s’appelle Paul Claudel. Je l’ai rencontré à l’escale de Bombay. Il revenait de Chine. J’y allais. Il y a de drôles de rencontres dans la vie, petit. Alphonse, te souviens-tu du vieux Marchal ? Non ? Notre prof de français ! Tu te souviens comme il était fier nous parler de Claudel et de la jeune fille, Violaine. Claudel, un enfant de lycée ! Tu vois, petit, dans cette famille, il y a aussi une artiste. Enfin... il y avait. C’était sa sœur Camille. Camille Claudel.
— L’élève de Rodin ?
— Non, Alphonse, non, pas vraiment l’élève mais la maîtresse, l’inspiratrice du grand Rodin. Elle a dépassé son amant. Pour moi, elle est plus grande que lui. Je suis allé à sa dernière exposition chez Eugène Blot.
— Treize sculpteurs magnifiques, mon petit, magnifiques ! Clotho, L’Âge mûr... Elle est arrivée en retard, comme une folle. Je crois bien que c’est de ce soir-là que date son malheur. Si tu savais comme elle était belle, avec une telle violence dans le regard. Un peu comme ta mère. C’était un génie, cette femme, un génie...
Hunter sembla un instant perdu dans ses souvenirs. Puis il se pencha vers Pierre et lui dit :
— Tu aimes vraiment la sculpture ? Vraiment ? Je te donnerai des photographies. Tu verras. Ses plâtres étaient de pures merveilles et ses bronzes aussi. De vrais chefs-d’œuvre. Les Causeuses surtout. Ces quatre femmes, l’une qui raconte... Qui raconte quoi d’ailleurs ? Quatre vieilles femmes qui semblent partager un terrible secret. Je te donnerai des photographies. Tu verras comme il y a de la vie dans ces quatre vieilles.
Pierre s’était rapproché du bonhomme chauve qui l’intimidait et le fascinait tant il semblait avoir connu de gens, tant il avait parcouru le monde. Il lui parlait de sculpture, promettait de lui dévoiler les œuvres d’une femme de génie aussi belle que sa mère.
— Elle est morte, monsieur ?
— C’est tout comme. Elle est à l’asile de Montdevergues depuis... depuis dix-huit ans bientôt. Tu veux vraiment être sculpteur ?
— Oui monsieur !
— Alors, méfie-toi, je te le dis ! Ils croient tous créer la vie. Comme ils se trompent !
Xandra était remonté, sans bruit.
— C’était qui ?
—... Le fils de ton collègue. Michel... Pour demain... Il... Il voudrait que nous partions un peu plus tôt à cause de la chaleur.
— Fais comme tu voudras, ma chérie.
Pierre remarqua le trouble de sa mère. Il lui prit la main. Elle lui sourit et retrouva contenance.
— Alors, monsieur Hunter, où en êtes-vous de votre histoire ? Votre guide... Vous m’avez attendue, n’est-ce pas ?
— Maman, il a connu une sculpteuse... Il doit me donner des photographies.
— On ne dit pas une sculpteuse mais une femme sculpteur ou une sculptrice. Alors, monsieur Hunter, ce voyage ?
Louis Joseph la regarda en souriant et reprit son récit.
« ... Hong Lou Meng me sortit du lit à la nuit. Enfin... du lit, de la paillasse qui me servait de lit. Il me dit qu’il était temps de partir si l’on voulait échapper aux Boxers. Qu’il connaissait un chemin à peu près sûr mais que Pékin était encore bien loin, à plusieurs journées de marche. Nous avons chargé mes précieuses malles sur un mulet. J’y avais mis mon appareil photo, quelques pièces d’or dont je n’aurais jamais dû me séparer, LES FLEURS DU MAL de Baudelaire, tous mes vêtements de rechange dont un magnifique habit de soirée pour le cas où... Et surtout, le manuscrit d’un livre sur la dynastie des Qing, principalement sur le règne de Kangxi. Il fut le plus grand des empereurs, le protecteur des arts et des lettres. J’avais travaillé sur son règne plus de deux ans. “Qui sont ces boxers ?” ai-je demandé à mon guide qui prit alors un air mystérieux et inquiet pour me dire que c’était les membres d’une société secrète qui pratiquaient une boxe sacrée et qui portaient des amulettes conférant l’immunité. Ils se recrutaient dans les milieux populaires du Nord, chez les laissés pour compte de la civilisation. Ils détestaient les étrangers et plus particulièrement les missionnaires qu’ils massacraient sans pitié.
Nous avons marché pendant des heures dans la pénombre avant le lever du jour, sur un chemin blanc dont on distinguait nettement les courbes sur le plateau. La lune découpait des formes étranges et je vous avoue que je n’étais pas très rassuré. Je marchais derrière mon guide qui tenait la bride du mulet chargé de mon précieux bagage. Il ne se retournait jamais. Et je suivais comme je pouvais. Il connaissait parfaitement le plateau.
À chaque intersection, il n’hésitait jamais. Un peu après le lever du jour, nous arrivâmes en vue d’un village. Du moins, c’est ce que je crus comprendre. Il me demanda d’attendre dans une petite grotte creusée dans une falaise noire où des gouttes d’eau tombaient dans un bruit lancinant. Je m’en souviens encore. Le floc de chaque goutte semblait être repris par un écho infini. Il déchargea les malles et partit sur le mulet en me promettant de revenir d’ici à deux heures. Il m’adjura de ne pas m’éloigner, de ne pas me montrer. Son insistance m’inquiéta à tel point que, dès qu’il fut parti, j’entrepris de tirer, comme je le pus, mes deux malles vers le fond de la grotte, dans un renforcement du rocher. Et, malgré l’interdiction, je suis sorti. Je supporte très mal l’enfermement, et puis je craignais d’être surpris dans un lieu d’où je ne pouvais m’échapper. J’ai grimpé à travers des buissons d’épines, pour attendre mon guide, jusqu’à un petit terreplein juste en face de l’entrée de la grotte, un peu en surplomb. Je pouvais ainsi contrôler toute arrivée sans être vu. Je n’eus pas à attendre longtemps... »
— Mais tu t’endors, petit ! Et vous aussi, madame. Excusez-moi, j’abuse de votre hospitalité. Vous devez être fatiguée après ce voyage.
Xandra sourit. Pierre venait de s’endormir sur ces genoux.
— Continuez, monsieur, je vous en prie.
— Non, non, je ne veux pas vous indisposer.
Alphonse eut l’air contrarié. Louis Joseph Hunter le rassura et lui promit de revenir le lendemain. Il partit comme il était venu, avec Alphonse qui l’accompagna jusqu’à la porte de l’hôtel.
— Allez, mon Pierre, viens, il faut aller se coucher.
Entre deux rêves, l’enfant se mit à parler, quelques mots échappés.
— Des photographies... des photographies de statues...
— Il faut dormir, mon chéri.
— Tu te rends compte... Il a promis de me les donner...
Le lendemain matin, Alphonse était déjà parti lorsque Michel vint les chercher. Il s’excusa de les réveiller si tôt mais la chaleur était déjà bien forte. Pierre courait devant, revenait, repartait, comme un jeune chien. Plusieurs fois, il prit la main de Xandra, pour l’aider, pour en sentir la douceur. Grimper jusqu’à l’Acropole... Arrivé sur la plateforme, Pierre s’arrêta brusquement. Il les avait pourtant souvent vus sur les livres de son père ces temples et ces pierres tout en blocs brisés ! Croquis et photographies. Jamais il ne les aurait imaginés aussi gigantesques. Ni de cette couleur. Il caressera une pierre, un bloc tombé d’une colonne, tout en nervures.
— Maman, regarde comme c’est beau !
À ne plus pouvoir bouger, frappé de réalité, découvrant les dimensions, les formes, les élancements vers un ciel si bleu. Les photographies étaient grises et, sur les dessins, tout semblait figé. Mais là... Ce blanc et ce bleu, ces jeux d’ombres et de couleurs...
— Maman, mais regarde, regarde !
Et puis courir, courir comme un jeune animal découvrant la liberté.
— Pierre, ne t’éloigne pas !
— Ne vous inquiétez pas. Il nous retrouvera toujours.
D’un temple à l’autre, inlassable. Chaque colonne caressée, chaque frise observée, étudiée... Du moins ce qu’il en restait après les pillages des Anglais et de bien d’autres. Il voulait conduire sa mère et Michel, les emmener. Plus vite, plus vite ! Et là, là encore...
— Mais je suis fatiguée, mon chéri.
Il voulait tout savoir. Connaître les noms, ceux des sculpteurs, surtout ceux des sculpteurs : Phidias, Callimaque, Myron... Michel les lui livrait. L’entrée, majestueuse par les Propylées, l’élégance des lignes et l’élancement des colonnes. À peine Michel avait-il répondu à une question qu’une autre survenait. L’Érechthéion, le portique des Caryatides, femmes-colonnes figées depuis l’éternité, immuables et sereines, toutes féminines dans leurs rondeurs et leur épaisse chevelure aux longues boucles qui retombaient sur leurs épaules. Il courait, petit bonhomme, de pierre en pierre, étonné de tant de blancheur, de tant de ruines et de telles beautés. Le ciel était si bleu. Quelques nuages blancs passaient en hâte à l’horizon. En bas, en face, sur les collines, la ville blanche tachetée d’arbres. Xandra et Michel, main dans la main, et Pierre accourant, les surprenant, devenu un instant muet.
— Maman... Maman... On s’en va. J’en ai assez.
S’arracher à tant de beauté ! Il n’avait pas le droit, pas le droit de lui prendre Xandra ! Elle était à lui, à son père ! Elle était trop belle ! Lorsqu’elle était seule, debout près du temple d’Athéna, on aurait dit une statue. Plus belle encore avec le vent qui donnait à sa robe blanche un merveilleux mouvement, le vent qui dessinait son corps. “Maman, reste toujours comme ça, je t’en supplie...” Comment lui dire, comment lui dire ce qu’il ressentait, toute cette beauté qui le tenait en extase, immobile, incapable d’ouvrir la bouche, de prononcer un mot. En lui, cette promesse renouvelée : “Je serai sculpteur, maman. Je ferai ta statue.” Bien fixer l’image en lui, l’enfermer pour ne jamais la perdre. Et l’autre qui est arrivé, qui s’est approché une fois encore, si près, trop près.
— Maman, on s’en va cette fois !
Elle, surprise, rougissante. Ils se sont regardés. Pierre s’est jeté contre elle, l’a prise par la main. Entre elle et lui. Il fallut rentrer.
— Si nous allions au cap Sounion ? a-t-il proposé.
— J’ai mal à la tête, maman. Je veux rentrer.
Il s’est blotti contre elle dans la voiture, jusqu’à l’hôtel. Le lendemain, il a osé lui dire :
— Je ne veux plus que tu voies ce type, maman. Tu promets ?
Elle avait promis. Et pleuré.
— Il ne faut pas pleurer, maman. Tu es trop belle pour pleurer.
Le même soir, ils retrouvèrent Louis Joseph Hunter qui reprit son récit là où il l’avait abandonné.
« ... J’étais donc dans mon buisson d’épines, à attendre, en face de l’entrée de la grotte lorsque mon guide revint. Il était accompagné d’une dizaine de guenilleux armés d’un bâton. À voir leurs précautions pour approcher, je compris tout de suite que j’avais bien fait de m’éloigner. Et à entendre leurs cris de rage, je fus définitivement persuadé du bien-fondé de ma fuite. Ils ne m’ont pas cherché longtemps. J’ai compris, par la suite, que je n’avais que peu de chances de leur échapper. Par malheur, ils avaient trouvé mes malles. Je les ai vus les sortir, les fouiller, jeter et déchirer mon précieux manuscrit. J’avais, heureusement, gardé quelques pièces d’or sur moi. Elles me servirent grandement le lendemain et les jours suivants.
Quand je fus certain de leur départ, je suis retourné à la grotte. Il ne restait plus rien. J’ai pu sauver quelques pages de mon manuscrit et deux livres sur la Chine. Je me suis caché toute la journée sur la petite plateforme et j’ai attendu la nuit pour me mettre en route. Il me restait un peu d’eau et un petit sac de riz que je mangeais en l’adoucissant dans ma bouche. Je n’ai pas marché longtemps. La nuit était trop noire et aucune lumière ne pouvait m’aider. J’ai donc choisi de dormir en attendant l’aube. Lorsque je me suis réveillé, j’eus la désagréable impression d’être surveillé. J’ouvris doucement les yeux... Autour de moi, il y avait une dizaine de gamins et une jeune femme qui leur fit signe de se taire lorsqu’elle me vit éveillé. Elle s’adressa à moi dans un anglais parfait.
— Ne t’inquiète pas. Je sais ce qui t’est arrivé. Tu n’as rien à craindre de moi. Dis-moi seulement : tu n’es pas missionnaire ?
Je lui ai juré que je ne faisais partie d’aucune secte, d’aucun ordre religieux et que j’étais là pour mon plaisir, parce que j’adorais la Chine et l’aventure. Elle m’expliqua qu’elle faisait partie d’un mouvement qui voulait renverser la domination mandchoue. Elle admirait Jaurès et le socialisme occidental. Elle souhaitait l’indépendance totale de son peuple. Elle était très belle, intelligente et très libre. C’est ainsi que je perdis tout espoir de devenir conseiller de l’empereur et que je me mis au service de Sun Yat-Sen dans le Wuchang, en Chine centrale. Pendant quatre ans, nous avons voyagé de village en village, nous avons bataillé, amenant chaque jour des milliers d’habitants à soutenir la cause républicaine. J’étais même devenu un de ses confidents... »
— Je me demande s’il a fait tout ce qu’il raconte, a dit un peu plus tard Xandra à son mari que l’histoire de Louis Joseph semblait fasciner.
« ... Et puis, il a fallu que ce voyou, parce que c’était un voyou, de Yuan Shikai, en février 1912, chassât notre chef. Les rivalités, vous comprenez... Je n’avais plus rien à faire en Chine. J’avais tant vu de choses, participé à tant d’événements ! J’ai mis plus de trois mois pour rejoindre les temples d’Angkor. Ah, Angkor... Petit, toi qui aimes la sculpture... Mais je te raconterai cela un autre jour. On m’attend et il ne faut pas que je rate ce rendez-vous. »
Il se leva, salua Xandra et Alphonse, promit de revenir. De la poche de sa veste, il tira une grande enveloppe jaune.
— Tiens, petit, c’est pour toi. Je te l’avais promis.
Pierre ouvrit l’enveloppe.
— Oui... Camille Claudel, exposition chez Eugène Blot. Les Causeuses. Je te la donne.
— Mais... ce sont des vieilles...
Alors la voix de M. Hunter se fit sévère.
— Parce que tu t’imagines quoi, petit ? Que seules les jolies femmes comme ta mère méritent l’éternité ? Regarde comme elles sont vivantes. Regarde celle qui parle, écoute-la. Que dit-elle ? Tu l’entends ? Une histoire d’amour, des ragots ? De quoi parle-t-elle ? De la mort, des autres ? Regarde-les, regarde-les se dessécher...
Pierre regarda de nouveau la photographie.
— Quand tu seras capable d’en faire autant, ajouta M. Hunter, tu seras un grand, un très grand sculpteur.
Et puis, cette autre photographie sur laquelle Pierre s’arrêta.
— Tu vois, Camille Claudel, c’est elle.
De longs cheveux noirs, des yeux brillants et vivants, un visage d’ombre et de lumières, tendre et passionné, tout rempli de douceur et de violence. Un visage d’une grande beauté et d’une infinie tristesse. Un regard, un instant d’une vie fixé sur du papier. Le temps définitivement arrêté.