Emiliano Vargas
Je glisse le téléphone dans ma poche, malgré moi. La lumière douce de l'après-midi pénètre par les larges baies vitrées du restaurant, créant une atmosphère chaleureuse. Les rayons du soleil se reflètent sur les surfaces en marbre poli, ajoutant une touche d'élégance à l'endroit. Le murmure des conversations des autres clients se mêle à la musique de fond, un léger jazz qui crée une ambiance apaisante mais vibrante. Les serveurs, vêtus de chemises impeccables, circulent parmi les tables avec une grâce discrète, apportant des plats aux convives.
A ma table, les frères albanais, Dritan, Arben, Altin, et Kreshnik, sont assis autour d'un plateau de fruits de mer et de viandes délicatement présentées. Chacun d'eux semble dans son élément, affichant une concentration sir l'objectif. L'air autour de nous est lourd de tension, mais l'ambiance du restaurant, avec ses nappes blanches et ses chandeliers en cristal, nous enrobe dans une illusion de tranquillité.
Je fais un geste nonchalant pour prendre ma fourchette, mais mon regard erre ailleurs. L'endroit, en dépit de son luxe, me semble soudainement étranger. Le son des conversations, les rires lointains, tout cela m'atteint à peine. Ma tête est ailleurs, m'accrochant à la vibration constante dans ma poche, me tirant hors de cet espace à double ambiance.
Dritan brise le silence. Il me fixe intensément, ses yeux perçants semblant lire au-delà de mes paroles.
- On t'attend ailleurs, Vargas ?
Son ton est aussi tranchant qu'une lame. Il a vu. Il sait que quelque chose me préoccupe. Je garde mon calme, ne laissant rien transparaître. Quoique, je serre les poings sous la table.
- Non, répondis-je d'une voix tranquille, en lui offrant un sourire de circonstance.
- On ne t'avait pas fait trop attendre, j'espère, il continua.
- Pas du tout Dritan. Je n'étais pas là depuis trop longtemps avant que vous n'arriviez. J'espère simplement que ça soit le début d'une grande collaboration.
Dritan continue de me fixer intensément. Les autres, moins discrets, échangent des regards furtifs. Mon téléphone continue de vibrer dans ma poche. Je l'ignore. L'atmosphère devient plus dense. Je sens les murmures des autres clients, comme une toile de fond qui nous enveloppe, contrastant avec la gravité de la réunion.
Je garde mon calme, sachant que chaque mot doit être mesuré, chaque geste pesé.
- Quelles sont tes intentions, Emiliano ? Intervient Dritan. J'ai cru comprendre que tu espérais négocier d'autres contrats avec nous. A ce qu'il parait tu as des projets ambitieux pour nous.
- Exactement. Toi, tes frères et moi, on a déjà travaillé par le passé. Alors, pourquoi ne pas étendre notre collaboration. Je sais que nos intérêts peuvent ne pas toujours s'aligner. Cela dit, je veux être clair. Je ne suis pas ici pour jouer à un double jeu. On peut s'arranger à ne pas se saboter mutuellement lorsque nos intérêts divergent.
Les autres échangent des regards, peu convaincus.
- Tu crois que ça va être si simple ? Réplique Altin, dont les traits anguleux s’assombrissent.
Les choses ne fonctionnent pas comme ça chez nous.
Je respire profondément. Je ne suis pas de ceux qui parlent beaucoup en négociation.
- Je ne dis pas que ce sera simple. Il nous faudra travailler ensemble... main dans la main. C'est ce que je suis venu proposer.
Kreshnik me jauge, un sourire cynique aux lèvres.
- Et que comptes-tu nous offrir ?
Je fixe un point sur la table avant de croiser son regard.
- Un accès à mes ressources, des informations que vous pourriez trouver utiles. Et pendant ce temps, j'ai accès à vos ports. Mais pas comme le deal qu'on a en ce moment... J'utilise ma propre équipe. Vous me servirai de pont tout simplement. Vous pouvez garder les 20% du contrat initial. C'est un échange... équitable.
Les murmures autour de la table se font plus forts. Ils commencent à discuter entre eux dans leur langue, le ton de leur voix s'intensifiant. Je ne comprends pas exactement ce qu'ils se disent, mais leur agitation suggère qu'ils sont mécontents.
Je tente de garder mon calme, mais ma frustration commence à émerger.
- Écoutez, je suis ici pour bâtir quelque chose de durable avec vous. Sachez que je ne suis pas votre ennemi. Je veux qu'on juste élargir notre collaboration. Alors, libre à vous de saisir l'opportunité. Autrement, je pourrais toujours me tourner vers les italiens... Élargir par la même occasion mes horizons. Vito sera ravi.
Dritan lève la main, appelant au silence.
- On se calme, il rugit. Nous savons tous que le monde des affaires est un terrain de jeu dangereux, Emiliano. Si nous travaillons ensemble, il faut que ce soit bénéfique pour nous tous. Sinon, nous pourrions très bien choisir de faire route séparément.
Leur regard perçant m'évalue, et je peux sentir l'imminence d'un conflit.
- Je comprends. Et sachez que comme alliés tout comme en ennemis, je suis redoutable.
Dritan fronce les sourcils, tandis que les autres échangent des regards nerveux. Le silence s'installe, et je me rends compte que j'ai peut être lancé une bombe.
- Que se passerait-il si nous décidions de ne plus faire affaire avec toi ?
- Je ne voudrais pas en arriver là, Dritan.
Je les observe tous, cherchant un signe d'ouverture, mais je ne trouve que des visages durs. La tension est à son comble. Je dois agir rapidement avant que cela ne dégénère.
- Que diriez-vous de commencer par un petit projet ? Quelque chose de simple, pour voir si nous sommes sur la même longueur d'onde ? Ensuite, on signe pour quelques choses de beaucoup plus grandiose.
Dritan se détend légèrement, l’ombre d’un intérêt dans son regard.
- Peut-être, mais tu dois nous prouver ta loyauté, Emiliano. Pas de faux pas, sinon...
Il ne termine pas sa phrase, mais le message est clair. Je ne flanche pas. Je prends une profonde inspiration, tentant de garder mon calme et de ne pas laisser transparaître la moindre hésitation. Dans ce genre de situation, montrer la moindre faiblesse peut rapidement se transformer en erreur fatale. Je dois rester maître de moi-même.
- Très bien, Dritan, dis-je d'une voix posée. La loyauté, c'est la base de toute collaboration. Et je suis prêt à vous prouver la mienne. Néanmoins, je m'attends aussi à la réciprocité.
Il m'observe, un sourire en coin, mais je peux voir que mes paroles l'intéressent. Les autres, eux, restent silencieux, mais leurs regards me jaugent, analysant chaque mot, chaque geste, cherchant la faille que je pourrais laisser entrevoir.
Dritan s'approche un peu plus soudainement, ses doigts tambourinant sur la table, créant un rythme oppressant. Sa voix se fait plus basse, mais son ton est glacial.
- Alors, prouve-le, Emiliano. Montre-nous que tu es prêt à aller jusqu'au bout pour cette alliance. Nous avons nos conditions, et si tu les remplis, peut-être que nous pourrons envisager quelque chose de plus grand, comme tu dis. Et, un conseil : ne nous trahit jamais. Parce que, tu comprendras vite que mes frères et moi sont de la vieille école.
Je hoche lentement la tête. Le message est passé. Leur regard perçant ne laisse aucune place à l'ambiguïté. Je sais que l'engagement que je viens de prendre avec eux est bien plus qu'une simple entente commerciale. C'est un pacte où chaque faux pas peut être fatal.
- Je n'ai jamais reculé devant un défi, dis-je calmement en fixant Dritan dans les yeux. La loyauté, c'est quelque chose que je ne prends pas à la légère. Je ferai ce qu'il faut.
Dritan m'analyse encore un instant, jaugeant probablement si mes paroles sonnent vrai. Ses frères, eux, se détendent légèrement, échangeant des regards moins méfiants. Le ton de la réunion semble s'adoucir, mais l'avertissement demeure dans leur regard.
- Bien, alors montre-nous ce que tu vaux, Vargas. Nous te contacterons pour les prochaines étapes.
Je lui accorde un leger sourire. L'espace d'un instant, mon cerveau se déconnecte. Dans mon esprit, Lucia apparaît brièvement, comme une lueur fragile dans un océan de noirceur. Je ne comprends même pas pourquoi je pense à elle dans de telles circonstances.
- Très bien, Dritan, dis-je en le fixant dans les yeux. Je suis prêt à faire ce qu'il faut. J'espère que vous aussi.
Dritan fronça les sourcils. Puis, il esquissa un sourire légèrement narquois. Peut-être devine-t-il que mon esprit n'est pas totalement focalisé sur notre affaire.
- Vargas, j'espère que tu es encore aussi investi que la dernière fois. Nos transactions requièrent toute l'attention de nos partenaires, lance-t-il, un ton de défi dans la voix.
Je reprends contenance immédiatement, serrant les mâchoires pour ne rien laisser transparaître de mon trouble intérieur.
- Dritan, tu me connais, répondis-je calmement. Si nous sommes ici aujourd'hui, c'est que je suis prêt à aller jusqu'au bout. Tu auras ce pour quoi tu es venu, pas de place pour les doutes.
Mon assurance calme ses soupçons, et le ton de la réunion retrouve un ton plus pragmatique. Dritan et ses frères semblent satisfaits. Ils commencent à parler de chiffres et de stratégies. Je peinais à rester concentré.
Je feins de m’intéresser aux échanges, hochant la tête de temps à autre pour donner l’impression que je suis absorbé par les paroles de mes interlocuteurs. En réalité, mes pensées sont ailleurs, tirées sans cesse vers cette sensation de vibrations discrètes dans ma poche.
Profitant d'un moment où ils échangent, je glisse discrètement ma main dans ma poche, jetant un coup d'œil rapide sous prétexte de vérifier l'heure. En vérité, je vérifie mes notifications. De ce que je vois, l’écran est saturé de messages. Tous de Lucia. Je fais de mon mieux pour ne pas céder à la tentation de les lire cette fois.
Soudain, un bruit plus fort attire mon attention. Dritan a frappé la table, me tirant de ma torpeur.
- Vargas, j'ai l'impression que tu aurais aimé être partout ailleurs. Sauf ici. Concentre-toi. Nous avons un deal à conclure, me dit-il d'une voix ferme, mais sans animosité.
Je souris légèrement, ajustant ma posture, me forçant à rassembler mes pensées.
- Désolé, je me reprends. Dis-moi, Dritan, tu as dit que le matériel arriverait dans les délais ? Je veux m'assurer que tout sera en place comme prévu.
- Ça sera là. Je m'assure de tout. Pas de souci, Vargas.
- Bien. Tout est dit de ce côté là alors.
- Je crois oui...
La rencontre terminée, je sors du restaurant avec une pression dans la poitrine, conscient que la route à venir sera semée d'embûches. La ville bruisse autour de moi, mais je n'écoute que mes propres pensées. Je me précipite pour rentrer à l'hôtel. Dans le taxi qui m'y ramène, je lis chacune des messages qu'elle a laissé. Lucia. Ses mots défilent devant mes yeux, son visage s’impose dans mon esprit, envahissant tout.
Une fois dans la chambre, j'essaie de me concentrer sur les affaires, mais l'image de Lucia me hante encore. Je sors mon téléphone et compose son numéro. Il est tard et je sais que je risque de la déranger. Mais je ne peux pas m'en empêcher. Il faut que j'entends sa voix.