Lucia Monica J. Fabien
Je me gare devant l’hôpital, le cœur battant un peu plus vite que d’habitude. Le retour au travail me semble à la fois un soulagement et une source d’angoisse. Je fixe l’entrée, hésitante, avant de me résoudre à sortir de la voiture. Le claquement de la portière résonne étrangement dans le silence de ce début de matinée.
Il est encore tôt, mais je préfère arriver avant tout le monde, éviter les regards curieux, les questions intrusives. J’ai besoin de faire mes premiers pas seule, en paix. A l'intérieur, tout est exactement comme dans mes souvenirs : l’odeur de désinfectant, les couloirs immaculés, le bourdonnement discret des machines en veille. Rien n’a changé. Et pourtant, tout est différent de mon côté. Je ne suis plus celle que j’étais avant de partir.
La Lucia d’aujourd’hui est marquée par tant de choses que ces murs ignorent. Mais peu importe. Je suis là pour travailler.
Je me dirige vers les vestiaires. Une fois arrivée, j’ouvre mon casier. Il me faut quelques secondes pour me souvenir de la combinaison. Mon uniforme est toujours là, plié comme au premier jour. Je l’enfile avec une étrange sensation de confort.
La routine est là pour me rassurer, pour me redonner un semblant de stabilité. Comme si tout reviendrait comme avant. Je noue mes cheveux en une queue-de-cheval serrée, prête à affronter la journée.
Quand je sors, le personnel commençait déjà à arriver. Quelques visages familiers croisent mon chemin. Certains m’adressent un sourire de bienvenue, d’autres semblent surpris de me voir là. J'ignore leurs regards et m’efforce de me concentrer sur ce que je sais faire de mieux. Soigner, aider et être utile.
Je me dirige vers le tableau des affectations. Mon nom est inscrit pour le service de médecine générale.
- Parfait, m'encourageai-je. Rien de trop compliqué pour ce premier jour. Juste de quoi me remettre dans le bain.
Alors que je me dirige vers le service, une voix m’interpelle.
- Lucia ! Que c’est bon de te revoir par ici.
Je me retourne et tombe sur Anya, une collègue avec qui j’ai toujours bien travaillé. Son sourire est sincère, et je ne peux m’empêcher de ressentir un peu de joie en la voyant.
- Merci, Anya, répondis-je en souriant à mon tour. C’est bon de revenir, vraiment. J’avais besoin de me remettre au travail. Même si... Je ne sais pas si c'est une bonne idée.
Elle hoche la tête, compréhensive.
- Prends ton temps. Surtout, ne te mets pas trop de pression. Et si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là.
Je la remercie d’un signe de tête et continue mon chemin. Ses paroles m’apaisent un peu. Je traverse les couloirs avec un peu plus de confiance, le bruit de mes pas résonnant dans l'espace qui m’est si familier.
Le rythme quotidien de l’hôpital commence à reprendre, et peu à peu, la tension sur mes épaules diminue. Je me concentre sur le travail à venir, sur la simplicité des gestes techniques, sur les soins que je vais apporter.
Mais malgré moi, une ombre persiste. La dernière fois que j’ai franchi ces portes, je n’étais pas dans le même état d’esprit. Depuis, il y a eu ce vide que j’essaie de combler. Ce qui s’est passé, ce que j’ai perdu, c’est encore trop récent. Et même si je fais de mon mieux pour l’ignorer, les souvenirs se fraient un chemin dans mon esprit, me rappelant à chaque instant pourquoi revenir ici est à la fois un soulagement et un supplice.
- Et dire que c'était Mathis qui avait fait jouer son influence pour me trouver ce job au départ, pensais-je.
Je me secoue mentalement. Ce n’est ni le lieu ni le moment pour ça. Ce que j’ai traversé, je dois le ranger dans un coin de ma tête, au moins pour aujourd’hui. Je dois être la Lucia qui soigne, pas celle qui souffre.
Je pousse la porte du service de médecine générale et me dirige vers mon premier patient, une vieille dame alitée qui m’accueille avec un sourire doux. Je m’efforce de le lui rendre et de la rassurer avec ma présence. La conversation entre nous est assez fluide. Et pendant un instants, je me surprends à oublier mes propres tourments.
Alors que je finis de vérifier les constantes de mes patientes et que leur médication a été faite, je retourne au box des infirmières. J'avais à peine poser les fesses sue la porte s'ouvrit brusquement, laissant entrer un éclat de voix familière.
- Lucia ! S'exclame t'elle. Je n’arrive pas à y croire, c’est vraiment toi ?
Je me retourne et croise le regard pétillant de Sophie, une autre infirmière du service. Ses bras sont déjà tendus, prêts à m’enlacer. Elle m’étreint chaleureusement.
- Tu m’as manqué, tu sais ? Ça fait du bien de te revoir ici ! dit-elle en se reculant légèrement pour me détailler du regard. Tu vas bien ?
Je tente un sourire en hochant la tête, mais je sais que mon expression ne la trompera pas.
- Ça ira, avec le temps, dis-je doucement. J’avais besoin de revenir.
- Je comprends. Et je suis sûre que ça te fera du bien, tu as toujours été celle qui arrive à tout gérer ici, même quand c’est le chaos.
Je hoche la tête, même si à l’intérieur, je doute encore. Le chaos, je le porte en moi désormais, mais je ne le dis pas.
- Heureuse que tu reviennes parmi nous. Quand Anya m'a dit que tu étais là, je ne l'ai pas cru.
- Et bien, je suis là.
- On va pouvoir papoter à l'heure de la pause.
A peine Sophie est retourné à ses tâches, j’aperçois un autre collègue passer dans le couloir. C’est Philippe, le médecin-chef du service de médecine générale. Toujours aussi austère, avec ses lunettes en demi-lune et son visage impassible. Il remarque ma présence et s’arrête net.
- Ah ! Lucia. Tu es de retour, dit-il d’un ton neutre, ses yeux perçant néanmoins un peu de curiosité derrière leur froideur habituelle.
- Oui, Dr Philippe. Je commence doucement, dis-je en croisant mes bras derrière moi pour me donner un peu de contenance.
Il hoche la tête sans montrer une quelconque émotion.
- Bien. Si tu as besoin de quoi que ce soit, fais-le moi savoir. Tu sais bien que je ne tolère pas de demi-mesure ici. Mais je suis content de te revoir parmi nous. Il y a beaucoup de travail en ce moment.
- Merci, je ferai de mon mieux.
- Parfait, répond-il avant de tourner les talons.
Je le regarde s’éloigner, soulagée de cette interaction brève. Philippe a toujours été exigeant, mais je préfère encore cela à la pitié que je redoute chez d’autres.
Chaque instant que je passe ici est une tentative désespérée de fuir mes problèmes, de m’enfuir dans cette routine rassurante qui me permet de ne pas penser à ce qui me hante. Les couloirs, les gestes médicaux, les visages familiers... tout est un échappatoire temporaire. Mais je sens ce poids, cet étau invisible qui se resserre dès que le rythme ralentit, dès que je me retrouve seule avec mes pensées.
Je fonctionne en pilote automatique, passant d’un patient à l’autre, souriant quand il le faut, hochant la tête aux bonnes remarques, mais sans vraiment ressentir quoi que ce soit.
La journée passe rapidement. Mon dernier patient fut un homme de 69 ans qui fut hospitalisé à la suite d'un AVC.
Je pars me doucher, puis me changer pour rentrer chez moi. En arrivant dans la salle de pause, je trouve un petit groupe réuni autour de la machine à café. Anya est là, en train de discuter avec d’autres collègues. Elle lève les yeux vers moi et m’adresse un sourire bienveillant.
- Hé Lucia ! Viens t’asseoir. Comment ça s'est passé pour toi ?
Je m’approche lentement, m’efforçant de rester naturelle, même si au fond, je suis épuisée par tous ces sourires forcés. Tout le monde ici sait pour mon "divorce" avec Mathis. Tant de choses ont été dites dans les médias. Je suppose qu'ils sont étonnés que je sois encore debout.
- Ça va jusque là, répondis-je en prenant le gobelet de café qu'elle me tend.
Anya me regarde avec une douceur qui me surprend. Elle ne me presse pas, ne pose pas questions intrusives. Ses yeux disent tout ce que ses mots n’osent pas formuler.
- Je comprends, dit-elle doucement. Mais n’oublie pas de te ménager aussi. Tu sais que l’hôpital peut être épuisant, surtout quand on traverse... un moment difficile.
Je hoche la tête. Les autres poursuivent leur conversation. Je m’assieds à leurs côtés quelques minutes, écoutant d’une oreille distraite les échanges sur les derniers cas médicaux et les derniers potins.
Quand arrive pour moi l'heure de parti, je pars me doucher. Une fois changée, je sors rapidement du bâtiment, évitant les derniers collègues qui traînent encore dans les couloirs.
Dehors, l’air frais du soir me fait du bien. Je m’installe sur un banc à l’ombre des arbres, fermant les yeux pour savourer ce court moment de tranquillité avant de retourner au parking. Le bruit lointain de la ville et le murmure des feuilles dans le vent sont presque apaisants, un contraste avec le bourdonnement constant de l’hôpital.
C’est à cet instant que je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je le sors, et l’écran affiche un message d’Emiliano.
"Comment s’est passé ton premier jour jusqu’ici ? Tu as pu reprendre tes marques ?"
Un faible sourire effleure mes lèvres. Emiliano a toujours été là, une présence discrète mais rassurante dans ma vie. Je lui réponds rapidement.
"Tout va bien. Je me remets doucement dans le bain. Je suis en route."
Mais à peine ai-je appuyé sur envoyer qu’une nouvelle notification apparaît, cette fois d’un numéro que je reconnais immédiatement. Mathis.
"On doit parler."
Mon cœur se serre. Je reste figée, le regard rivé sur ces trois mots qui semblent peser une tonne. De quoi veut-il me parler ? Après tout ce temps, pourquoi maintenant ?