Épisode 4 : Un pacte silencieux

1126 Mots
Les jours s’égrenaient dans un silence pesant. Depuis leur retour du voyage de noces – si tant est qu’on puisse appeler ainsi ces quelques jours dans une villa froide à la montagne –, Elina et Gabriel cohabitaient sans se croiser vraiment. L’appartement haussmannien qu’ils partageaient semblait trop grand pour deux, et pourtant, chaque pièce semblait rétrécir dès qu’ils s’y retrouvaient ensemble. Le matin, Elina descendait prendre son café bien avant que Gabriel ne sorte de sa chambre. Il ne prenait même plus la peine de faire semblant. Il n’y avait pas de routine conjugale, pas de b****r sur le front, pas de « bonne journée » lancé dans le vide. Ils vivaient sous le même toit comme deux étrangers liés par une chaîne invisible : le contrat de mariage. Un soir, alors qu’Elina faisait semblant de lire dans le salon, Gabriel entra sans un mot, son regard vide. Il se laissa tomber sur le canapé d’en face, desserra sa cravate, et la fixa un instant. Elina sentit son estomac se nouer. Une tension ancienne et familière s’empara d’elle, comme une corde trop tendue prête à céder. — On ne peut pas continuer comme ça, finit-il par dire. Elle referma son livre. — Je suis d’accord. Un long silence s’ensuivit. Les murs semblaient écouter, témoins muets de ce pacte étrange. — Ce contrat, reprit-il, tu sais qu’il n’était pas censé nous imposer ça… Ce froid… Ce rejet. Elle baissa les yeux. — Il ne disait pas non plus qu’on devait faire semblant. Il eut un sourire amer. — Non. Il ne disait rien de tout cela. Juste… qu’on devait être mariés, pour deux ans. Par intérêt mutuel. Elina se leva, marcha vers la fenêtre. La pluie tambourinait doucement contre les vitres, comme un écho à son cœur lourd. — Deux ans. Et pas un mot sur ce que cela coûterait à chacun de nous. Elle sentit sa gorge se nouer. Elle n’en pouvait plus de cette distance, de ces regards fuyants, de cette vie vide de sens. — J’ai l’impression d’étouffer ici, murmura-t-elle. D’être une étrangère dans ma propre vie. Gabriel se leva à son tour, mais resta à distance. — Alors mettons des règles. Elle se retourna, surprise. — Des règles ? — Oui. Un pacte. Pour éviter qu’on se blesse davantage. Pour que chacun puisse vivre… jusqu’à la fin de l’accord. Il parlait avec une froideur professionnelle, comme s’il signait un contrat immobilier. — Et quelles seraient ces règles ? — Zéro intimité. Pas de questions personnelles. On se partage la maison : tu prends les matins, moi les soirs. On continue à paraître ensemble aux événements publics, comme convenu. Elle haussa un sourcil, blessée. — C’est ça ton idée du mariage ? De la dignité humaine ? Il haussa les épaules, las. — C’est ce qu’il nous reste. Elle se mordit la lèvre. Il n’y avait rien à répondre. Ils étaient deux épaves, échouées sur la plage d’un engagement sans amour. Deux cœurs blessés qui n’osaient plus battre trop fort de peur de souffrir. Finalement, elle hocha la tête. — Très bien. Un pacte silencieux. Un accord sans émotions. Une paix froide. Un armistice entre deux inconnus que la vie avait réunis sans jamais leur demander leur avis. Les jours suivants s’enchaînèrent comme une mécanique bien huilée. Ils ne se croisaient plus que le soir, le temps de saluer un invité ou d’apparaître côte à côte à une réception d’affaires. En public, ils souriaient. En privé, ils s’effaçaient. Mais sous cette surface contrôlée, quelque chose grondait. Un soir, Gabriel rentra plus tôt que prévu. Il ouvrit la porte du salon et la trouva assise, pieds nus, en train de dessiner des croquis. Une esquisse d’une robe de mariée flottait sous son crayon. — Tu travailles encore tard ? lança-t-il. Elle sursauta. — Tu devais rentrer plus tard… — J’ai eu une annulation. Il s’approcha sans la regarder directement. — Tu dessines des robes de mariée, maintenant ? Elle haussa les épaules. — Ça m’aide à… penser à autre chose. À ce que j’aurais voulu vivre. Il ne répondit pas. Un frisson d’inconfort flotta entre eux. Il observa le dessin : la robe semblait légère, fluide, comme portée par un vent d’espoir. — Elle est belle, dit-il finalement. Elle le regarda, surprise. C’était la première fois qu’il complimentait son travail. — Merci. Il s’assit doucement, de l’autre côté de la table. — Je n’ai jamais su ce que tu voulais vraiment, Elina. Elle sourit tristement. — Et toi, t’es-tu déjà demandé ce que toi, tu voulais ? Vraiment ? Il baissa les yeux, pris au dépourvu. La question résonna comme un écho lointain dans sa poitrine. — Je voulais… réussir. Prouver à mon père que j’étais capable de tenir l’entreprise. Que je n’étais pas qu’un pion. — Et maintenant ? Il ne répondit pas. Il la fixa un instant, les yeux voilés. Puis il se leva. — Bonne nuit. Elle resta seule, le cœur battant. Une brèche venait de s’ouvrir. Un premier frémissement dans le silence de leur pacte. Quelques jours plus tard, ils se rendirent ensemble à un gala de bienfaisance. Bras dessus, bras dessous, comme un couple parfait. Les photographes les flashaient avec insistance. Ils souriaient, enchaînaient les politesses. Mais dans le regard de Gabriel, quelque chose avait changé. Il ne fuyait plus autant son regard. Il la regardait avec une sorte de curiosité silencieuse. Dans la voiture du retour, Elina brisa le silence : — Tu as bien joué ton rôle ce soir. Il esquissa un sourire. — Toi aussi. Elle détourna les yeux, mal à l’aise. — Tu crois qu’on pourra tenir deux ans comme ça ? Il soupira. — J’en doute. Mais si on ne se détruit pas en chemin… ce sera déjà une victoire. Elle hocha lentement la tête. Puis, dans un murmure : — Et si un jour, l’un de nous changeait d’avis ? Il tourna la tête vers elle, surpris. — Sur quoi ? — Sur… ce que ce mariage représente. Il fronça les sourcils, presque inquiet. — Tu veux dire… que tu pourrais tomber amoureuse de moi ? Elle eut un petit rire nerveux. — Peut-être. Ou toi de moi. Il éclata d’un rire bref, presque amer. — Je ne crois pas à l’amour, Elina. Elle se figea. Ses mots frappèrent plus fort qu’une gifle. — Alors ce pacte est notre seule issue. — Notre seule sécurité, répondit-il froidement. Le silence retomba. Mais dans ce silence, un doute naquit. Et si ce pacte, au lieu de les protéger, devenait le piège dont ils ne pourraient plus sortir ? Fin de l’épisode 4 : Un pacte silencieux (Transition vers le Chapitre 1 : Un an plus tard : la solitude conjugale) ________________________
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