V

1886 Mots
V— Tu as fait bon voyage ? demanda Lorraine en embrassant son compagnon qui venait de descendre du taxi. Au cours de l’été 2000, la magistrate Lorraine Bouchet et le commissaire divisionnaire Landowski s’étaient rencontrés sur une affaire mettant en scène une secte crépusculaire sévissant dans les ruines du château de Rustéphan. Après des hauts et des bas, ils étaient en couple depuis plusieurs années maintenant. Madame le juge avait récemment acheté une maison à la Pointe de Trévignon en Bretagne, pour n’avoir que la mer d’horizon à la place des immeubles haussmanniens où l’État les logeait l’un et l’autre par nécessité absolue de service. L’acronyme NAS avait d’ailleurs le chic d’énerver le divisionnaire quand un collègue se risquait à employer le terme comme un mot sur un ton ironique. Le grand flic avait mis du temps avant d’abandonner son antre de vieux garçon pour rejoindre l’appartement toujours nickel de madame le juge. Gageons qu’elle avait su être persuasive pour faire céder le divisionnaire. Professionnellement parlant, ils étaient l’un et l’autre en stand-by comme si la République ne savait pas trop quoi faire de ces deux hauts fonctionnaires au caractère parfois dérangeant. Pour l’instant Lorraine restait en poste au Parquet de Paris. Sa nouvelle affectation semblait bien difficile à être décidée en haut lieu. Quant à lui, Landowski avait été bombardé conseiller spécial auprès du directeur de la DGSI. Les bruits de couloir laissaient entendre qu’il allait être élevé au nouveau grade de commissaire général institué par le décret du seize juin deux mille seize. Peut-être même contrôleur général. C’était au temps où élus et fonctionnaires avaient un peu de mal à se faire confiance. Les affaires étaient passées par là. En attendant, le divisionnaire faisait le tour des écoles de police et de gendarmerie pour apporter la bonne parole policière aux nouveaux gardiens de l’ordre républicain. Sa solide expérience des sentiers battus, comme des coups fourrés faisaient de lui un professeur qui gagnait à être entendu. Voire écouté. Ce vendredi Landowski rentrait d’une semaine studieuse à l’École de gendarmerie de Montluçon logée à la caserne Richemont. Disons que les rivalités entre police et gendarmerie commençaient à s’estomper puisque l’expérience de l’une pouvait servir à l’autre. Il avait enrichi son propos d’une nouvelle enquête vécue récemment sur les bords de l’Aulne. Une histoire de vengeance mêlée à l’enlèvement de deux jeunes femmes. Un bel imbroglio comme il les aimait.1 — On habille la borne d’incendie dans le quartier ? dit-il. — Ah tu as vu en arrivant ? C’est nouveau. Parfois un tee-shirt, parfois une chemise ! — Et toi ça va ? demanda Landowski tout en soulevant le trolley noir renfermant ses affaires pour lui faire passer les trois marches de l’entrée. — Je règle les affaires courantes, dit Lorraine l’air de ne pas y toucher. Ma greffière est contente de me revoir chaque matin. Elle n’a pas envie de voir une nouvelle tête prendre ma place. — Jusqu’au jour… Lorraine s’arrêta au beau milieu du vestibule. — Tu sais Lando qu’on est dans une période où tout va vite. La politique déplace les ministres comme des pions sur un échiquier. Pas facile non plus pour les magistrats quand ils aspirent encore à une véritable indépendance de la justice. — Essaie de ne pas tomber sur une case noire ! — J’ai mon réseau. S’il ne peut pas influencer les choix, il saura m’en informer assez tôt pour que je me fabrique une riposte. — À moins qu’on te trouve une affectation de rêve… — C’est plutôt la tienne qui m’importe. J’aimerais bien… — La préfectorale, hein ! — Quand j’ai une bonne idée, je m’y tiens ! — On parle de moi pour un autre grade et une autre affectation, tu le sais ça ! — Je reste attentive aux bruits de couloir, même si c’est parfois radio tinette. J’ai quand même envie que tu sautes une étape. — Un pas en avant pour tomber dans le gouffre ? — Ne sois pas défaitiste ! — Et si ce n’était pas mon trip ? — Tu voudrais quoi dans le fond ? Le visage de Landowski s’éclaira. — Remonter une équipe de terrain avec Ange et Jim ! — Pour jouer aux gendarmes et aux voleurs dans les cités avec tes copains ? Tu es un peu trop nostalgique, mon p’tit père ! Tu as grandi tu sais ! Laisse ça aux braqueurs à cheveux blancs qui se font serrer comme des jeunots ! — On a vu ça dernièrement ! En banlieue, on a fait quelques jolis cartons quand même ! — Limite légalité à plusieurs reprises, ce que tu ne dis pas ! — On ne punit pas une équipe qui gagne ! — La loi et l’ordre, je connais ! Les chausse-trappes aussi ! — Je sais nager ! Landowski se laissa tomber dans le canapé. — Ah, c’est quand même bon de revenir au calme. Mais je vais vite me lasser à jouer au perroquet, tu sais ! — Tu ne changes pas hein ! T’aimerais encore bouffer de la banlieue, du glauque, du noir, des embrouilles. C’est dingue ça ! — Pour faire ce que je sais faire ! — Patiente un peu et ça va passer, tu vas voir. Tu vas retrouver de quoi te raccourcir les nuits. Voire à te les blanchir ! — À plancher sur des dossiers rébarbatifs, bof ! Il releva la tête. — Y a des lumières qui vacillent en mer, dit-il en regardant au-delà des baies vitrées. — Certainement un bateau de pêche qui rentre. Tu veux boire un verre ? — Ouais ! Un truc qui pétille. J’ai la langue qui colle au palais. Les correspondances, c’est toujours galère en fin de semaine. Les avions ont du retard et la porte d’embarquement a changé au dernier moment. Du coup, tu te tapes le bus debout au lieu de la passerelle couverte à soufflet. Des contretemps souvent pénibles dans un monde si moderne ! — La France jacobine a tout centralisé. — Mais c’est pour éviter une nouvelle révolution… — En attendant, on nous fait visiter les aéroports ! — Pour se faire mal aux jambes en traînant d’un terminal à l’autre ! À vivre ça régulièrement, ils ne s’apprenaient rien. — Tu restes un peu ou tu repars lundi comme moi ? — Ma prochaine prestation oratoire n’est pas programmée. Je ne sais pas trop en fait. Faut que je repasse par Levallois. Le patron veut me voir mais le rendez-vous n’est pas encore fixé. — Et ça peut durer… — Une semaine. Deux peut-être ou plus ! — En attendant tu peux rester ici si tu veux. — Et toi tu rentres à Paris ? — Je continue à pointer ! Mais je reviens vendredi ! Landowski fronça les sourcils. — C’est nouveau ça ! Y a anguille sous roche ? Lorraine saisit la balle au bond. — Ah ça y est ! Tu rendosses ton uniforme de flic ! — Ou tu ne veux pas me voir à Paris, ou tu as quelque chose de mieux à me proposer ! — J’aime bien te voir à côté de moi quand je me réveille le matin mais je peux survivre quelques jours ! D’ailleurs il n’y a pas si longtemps… Landowski grimaça. — Je crains le pire ! — Ne t’inquiète pas ! Mais si tu restes ici, c’est pour bosser ! — Je creuse une piscine, je monte une véranda ? C’est quoi le lézard ? Lorraine se déplaça vers le secrétaire en merisier patiné. Landowski la trouva très belle de dos. Inquiétante aussi. Elle ouvrit le grand tiroir et en sortit une pochette en plastique bleu marine. Elle la posa sur la table basse. On aurait dit le début d’un épisode de « mission impossible » ! — J’ai une affaire pour toi ! dit-elle d’un air de connivence. — Je croyais que ça te gonflait de me voir travailler pendant les vacances ! — Quand je suis là oui ! Mais je n’y serai pas moi en vacances ! Je serai repartie au bureau. Tu seras tranquille pour mener ton enquête avant de reprendre tranquillement ton tour de France ! — Mon enquête ? demanda Landowski, incrédule. — Regarde d’abord pour voir si ça t’intéresse ! Landowski ne se sentait pas très à l’aise. Ce moment surréaliste ne ressemblait pas à Lorraine. Il sortit quand même les quelques feuillets de la pochette. La toute première chose qu’il remarqua, ce fut plusieurs documents qu’il avait maintes et maintes fois manipulés. — Tu photocopies des pièces d’un dossier dont tu n’as pas la charge maintenant ? C’est bien des PV ou je me trompe ? Tu n’es pas loin de la violation du secret de l’instruction ! Lorraine sourit : — Étale tout avant de t’énerver ! Les autres éléments étaient des articles découpés dans Ouest-France et Le Télégramme, les deux quotidiens de la presse locale. Les titres se ressemblaient, passant de « Crime à Port-Manech » à « Meurtre en bord de mer » avec des variantes. À côté de chaque texte, il y avait un cliché montrant le petit port quasiment désert en cette saison. Il y avait aussi une photo en A4, plutôt un tirage d’imprimante couleurs un peu fatiguée, puisque de fines rayures tirant sur le violet traînaient dans la partie haute de l’image, mais sans altérer le sujet principal du document. C’était une femme, plutôt un corps. Une femme blanche avec des cheveux noirs mi-longs. Elle était complètement nue. Des formes pleines mais sans excès. La cuisse gauche plus visible à cause de la jambe pliée. Le bras droit placé sous la tête comme pour servir d’oreiller. Une belle endormie. La position ne paraissait pas complètement naturelle, un peu comme si elle avait été arrangée. Une sorte de pose pour le cliché. Avec un sentiment étrange. Une sieste ressemblant étrangement à un repos éternel. Une impression malsaine qui n’avait pas échappé au grand flic. — C’est qui ? demanda Landowski ne lâchant pas la feuille de papier. — Si tu lis maintenant les PV, tu verras qu’il s’agit d’une certaine Alice, Alice Melgrain domiciliée à Paris dans le quartier des Halles. — Qu’est-ce qu’elle foutait à Port-Manech en cette saison ? Et à poil en plus ! Le printemps pointe juste le bout de son nez ! C’est encore un peu tôt pour bronzer en naturiste ! — Je suppose que tu as remarqué que la petite dame ne se réveillera pas. Landowski ricana. — Tu attendais quoi en me collant une photo de femme nue sous le nez ? — C’est le tirage d’un cliché de la scène de crime mon chéri ! Tu as oublié ? Il releva la tête. — Non mais c’est quoi ? — À vrai dire, je n’en sais pas beaucoup plus. Le policier désigna les feuillets éparpillés. — Mais tu as manifestement commencé à monter un dossier… — J’ai demandé dans le quartier si les voisins n’avaient pas gardé les journaux de la semaine. D’ailleurs, ils ont tout de suite compris ce que je cherchais. — Et les PV ? — J’ai fait comme toi. J’ai passé quelques coups de fil. On m’a faxé les docs ! — Pourquoi elle t’intéresse, cette affaire ? — Si tu lis les articles, tu sauras qu’on l’a trouvée morte sur le canapé d’un ancien artiste peintre. C’est lui-même qui a fait la découverte macabre en rentrant d’une sortie sur les bords de l’Aven. C’est ce qu’il a déclaré en tout cas. — Il était seul ? — Apparemment. Le PV ne mentionne que la présence du propriétaire des lieux. — Cette Alice, elle avait l’habitude de faire la sieste nue sur le canapé de son hôte ? — Mais je n’en sais rien ! Chacun a ses pratiques et fait ce qu’il veut. On ne rentre pas dans l’intimité des gens sans y avoir été invité ! — Sauf pour les besoins d’une enquête, Madame le juge ! Et elle est morte de quoi ? — Là encore je n’en sais rien ! L’autopsie le dira ! — Pas d’arme blanche retrouvée plantée dans le corps ou tombée sur le tapis ? Pas d’arme à feu posée sur un guéridon ? Pas de lanière de cuir pleine peau pour serrer le kiki ? — Rien de tel ! — Alors du poison dans une petite fiole ciselée ? — Pas davantage ! — Hum, hum ! — Vous avez tout à fait raison, Monsieur le commissaire divisionnaire ! — Tu ne m’as toujours pas dit pourquoi tu t’intéresses à cette affaire ! — Je ne sais pas vraiment. — L’artiste, tu le connais ? Lorraine regarda la mer. — Croisé l’été dernier à un vernissage ! — Tu lui as parlé ? — On me l’a juste présenté. — Qu’est-ce qu’il t’a dit ? — Rien. Bonjour, enchanté, des trucs comme ça ! — Et alors ? — C’est étrange… — Quoi donc ? — Il a téléphoné ici. — Tu étais là ? — Non. — Il a laissé un message ? — Il a juste dit son nom et il a raccroché. Il cherchait peut-être à te joindre. — Pourquoi moi ? — Il est question de meurtre, Lando ! Suis un peu, tu veux ? — Alors on appelle les gendarmes ! — Il avait peut-être ses raisons… — Il s’appelle comment ? — Franz Déricourt. — C’était quand ce coup de fil ? — À l’heure approximative du crime. Enfin juste après ! — Ah quand même ! 1 Lire Châtiment à Port-Launay, même auteur, même collection.
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