I. Të shpëtóftë Perëndía nga shérri i grúas (Garde-toi de la malice de la femme)

951 Mots
I Të shpëtóftë Perëndía nga shérri i grúas (Garde-toi de la malice de la femme)Les journées étaient vides et cela durait depuis le début. Tout n’était qu’un enchevêtrement de besognes inutiles. Dans le couloir, le va-et-vient des policiers de la Sigurimi1 et des membres du Parti dessinait des ombres distordues contre la cloison en verre martelé. La lueur des néons aseptisait ce bureau dans lequel le système la confinait sans lui donner d’explications. Susan déchira le feuillet de son agenda et passa au suivant, le jeudi 17 décembre 1981. Encore une journée pour rien ? Depuis un an, elle perdait son temps à paraphraser des articles de propagande que personne ne lisait, attendant l’occasion de rencontrer l’Étoile brillant au firmament du ciel politique albanais : Enver Hoxha. Un des pavés d’éclairage crachota des spasmes sur les tracts empilés contre les murs. Susan approcha une chaise, remonta sa jupe et grimpa sur l’assise. Le tube lui brûla les doigts mais cessa son clignotement. Pendant un temps qu’elle ne mesura pas, elle demeura sur son perchoir, priant un éventuel dieu communiste de l’emporter loin de ce pays de désolation. C’était compter sans Bobby, son fils, qui l’attendait dans l’appartement étriqué d’une rue longeant le stade Qemal-Stafa. Quelle connerie de l’avoir emmené ! Le gamin était devenu une chaîne invisible qu’un marionnettiste militarisé tirait de temps en temps pour lui rappeler d’où venaient les consignes. L’épuisement l’étouffait à force de côtoyer cette armée d’incultes élevés au rang d’intellectuels privilégiés, investis de tous les droits, celui de questionner, de torturer ou d’expédier n’importe qui vers la poussière d’une tombe sans avoir à se justifier. Ici, une erreur de jugement était soit un acte de soumission au Parti soit une condamnation à mort. De ces figurines fades, métastases d’un pouvoir cancérigène, accréditées pour s’incruster dans l’existence des autres, transpirait une froideur idéologique inquiétante ne laissant espérer aucune miette de compassion. Fabriquées sur le même moule, vouloir les différencier était une gageure. Même accoutrement militaire grisâtre, sans grades ni éléments distinctifs, même casquette avachie sur un crâne rasé, même faciès cuit par la réverbération des neiges des hauts plateaux ou le soleil de la côte adriatique. « Të shpëtóftë Perëndía nga shérri i grúas. » (Garde-toi de la malice de la femme.) Le titre et la photo étaient idiots. Une femme un peu trop maquillée, au visage grassouillet, était décrite comme l’exemple de la dépravation alimentaire. D’après l’article, le teint porcin de cette Anglo-Saxonne était la preuve que la surcharge pondérale était la résultante d’une maladie capitaliste incurable que le Peuple ne méritait pas. « Le Peuple ! » Susan répéta le mot jusqu’à s’en écœurer. Pourquoi avait-elle été aussi stupide ? Après avoir cédé aux sirènes politiques chinoises, l’Albanie s’était tournée vers les thèses soviétiques puis avait tout envoyé balader. Résultat des courses ? Le pays s’était couvert de bunkers pour endiguer une probable invasion. Ne sachant pas de quel côté viendrait l’ennemi, les délires paranoïaques d’Enver Hoxha avaient accouché de centaines de milliers d’amoncellements bétonnés, plantés à chaque carrefour des villes, éparpillés dans les campagnes les plus reculées, selon une logique difficile à cerner. Vus de France, ces incessants retournements d’alliance étaient inexplicables et Susan, journaliste aux engagements vitriolés, avait été mandatée par le journal du Parti pour rencontrer le camarade Hoxha, tracer son portrait et, si possible, comprendre les méandres de sa ligne politique. Depuis son arrivée à Tirana, la fougue de ses espérances s’était épuisée contre des murs administratifs infranchissables. Chaque fois qu’elle avait formulé une demande de rendez-vous, elle avait reçu la même réponse : « Tu dois au préalable t’imprégner de la logique du mouvement Hoxhiste. » « Quelle logique ? » répéta-elle à voix basse. La mascarade durait depuis un an. Une année sans recevoir de nouvelles de son Irlande natale ou de son pays d’adoption politique, la France. Égarée dans ses réflexions, Susan n’entendit pas la porte du bureau s’ouvrir. Un claquement de bottes la ramena sur terre. Une fonctionnaire lui tendait une feuille estampillée du sigle gouvernemental : l’aigle à deux têtes. Cette caricature de femme respectait dans les moindres détails les consignes hoxhistes : uniforme cousu dans une toile épaisse et sombre, taille unique et unisexe, poitrine contrainte pour mieux transformer ce qui lui restait de seins en gants de toilette, cheveux gras et coupés court. Le vide de son regard et la peau cuivrée de son visage incarnaient « le monde meilleur » offert par le Parti à une pauvresse des montagnes du nord. À force de se rigidifier, à force de ne rien montrer, qu’il s’agisse d’un bout de peau à la lisière du cou, d’un début de mèche effrontée ou d’une esquisse de chute de reins trop suggestive, cette préposée appliquait à la lettre un des grands principes du socialisme, version Enver Hoxha : « La mode implique la dégénérescence morale et de la dégénérescence morale à la dégénérescence politique, il n’y a qu’un pas. » Susan avait devant les yeux l’exemple à suivre. — Qu’est-ce que c’est ? — Une convocation. On viendra te chercher. La femme tourna les talons, claqua la porte et verrouilla la serrure. Susan déplia la missive : « Le camarade ministre Adil Çarçani convoque la camarade Susan GUIVARCH afin d’étudier la possibilité d’une rencontre avec le camarade président Enver HOXHA. Ce laissez-passer est à présenter à l’entrée. » Sans en croire ses yeux, Susan relut le message à voix haute. Un mystérieux coup de baguette magique avait débloqué les rouages décisionnels du Parti, grippés depuis un an. C’était une des principales caractéristiques du mécanisme hoxhiste : pour enclencher l’engrenage des confidences, peu importait de savoir comment fonctionnait le moteur, il suffisait de se munir d’un marteau et de cogner au hasard sur le capot de la machine humaine. Par contre, en retour, l’intérêt porté à un individu par les « Plus Hautes Instances Dirigeantes » pouvait avoir des conséquences aussi imprévisibles que regrettables. Ici, au pays des Aigles, chaque invitation à se confronter à un des membres influents de l’organigramme hoxhiste revenait à jouer à la roulette russe. Tout n’était que non-dits ou messages à déchiffrer. Susan en prit conscience en retournant la missive. Au verso, le tampon officiel bavait son encre sur une phrase calligraphiée avec finesse : « Të shpëtóftë Perëndía nga shérri i grúas. » 1 Direction de la sûreté de l’État, créée en 1943.
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