II. Camarade Adil Çarçani

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II Camarade Adil ÇarçaniDepuis le siège du journal jusqu’à l’annexe du bureau politique, le trajet traversait la ville. En ce milieu de décembre, Tirana renvoyait une impression de désolation accentuée par un vent hirsute et glacial. Sur les trottoirs, les Albanais, engoncés dans des parkas militaires, se cuisaient les mitaines contre des poêles improvisés dans des restes de jerricans. Partout, la neige sale tentait de digérer des carcasses de voitures ou de camions. Dans ce décor de fin du monde, les rues défoncées servaient de boutiques à ciel ouvert en proposant à une foule inexpressive des empilements de vêtements, de chaussures et de pièces détachées servant à réparer n’importe quoi. Le front appuyé contre la vitre de la Mercedes, Susan rêvassait devant ce capharnaüm grisâtre, annonciateur d’une fin de règne inexorable. L’Albanie hoxhiste arrivait en bout de cycle parce que ses fondations, sa volonté de créer un « homme nouveau », s’étaient appuyées sur une erreur fondamentale : on ne modifiait pas la structure mentale d’un peuple en lui imposant l’athéisme, même pour plaire aux alliés chinois. Ici, les ancrages de la religion et de la famille patriarcale étaient indéracinables. La suppression des cultes pour unifier le pays et surtout éradiquer l’islam majoritaire avait, au contraire, renforcé les ordres derviches éparpillés sur tout le territoire. La seule doctrine que le Régime n’était pas parvenu à étouffer provenait des traditions coutumières édictées dans la loi du Kanun, ordonnant la vengeance pour laver l’offense. Le communisme d’Enver Hoxha avait offensé l’Albanie. Le chauffeur – muet depuis le départ – pila devant un ballon rebondissant au milieu de la route. Le gosse qui courait après, se figea, les yeux arrondis, la main sur la bouche, désolé d’avoir contrarié la progression d’un véhicule officiel. Il devait avoir l’âge de Bobby et lui ressemblait, la frayeur sur le visage en plus. Quelle heure était-il ? Est-ce que Bessian était allé chercher le gamin chez la vieille Kerria ? Avait-il mangé ? La voiture redémarra dans un concert de coups de klaxon et d’insultes. Si l’entretien à venir avec Adil Çarçani ne s’enlisait pas, elle rencontrerait enfin le plus haut dignitaire du pays. Susan ne connaissait le camarade Çarçani que de réputation et, le plus souvent, les renseignements glanés s’accompagnaient de moues dubitatives ne laissant rien présager de bon. L’homme, né à Fushëbardhë, un village perdu dans les montagnes du sud, occupait une fonction floue dans l’organigramme hoxhiste. Pour avoir combattu l’Italie fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale, il avait décroché un portefeuille ministériel avant d’intégrer le bureau politique du Parti. Certains juraient qu’il était l’œil et l’oreille d’Enver Hoxha, d’autres assuraient qu’il vouait une rancune tenace au numéro deux du gouvernement, Mehmet Shehu. Tous étaient d’accord sur un point : malgré ses airs mielleux, et sans assumer lui-même la partie physique d’un interrogatoire, Çarçani n’avait pas son pareil pour obtenir des confidences. On ne se dépêtrait pas facilement des griffes d’Adil Çarçani. Plutôt que d’élucubrer des scénarios improbables, Susan laissa son esprit se perdre dans les ombres du paysage urbain. Après un pont enjambant un égout à ciel ouvert, le palais de la Culture imposait sa structure de marbre blanc et de béton. Suivait une enfilade de constructions plus modernes dont le style oscillait entre les époques mussolinienne et stalinienne. Place Skanderbeg, l’animation tournait autour d’un marché hétéroclite proposant des transistors, un amoncellement d’ustensiles de cuisine, des fripes et des caisses de pommes de terre tombées d’un camion. Le chauffeur s’engagea sous le porche de l’annexe de l’hôtel de police et se gara devant la porte principale avant de se figer tel un automate débranché. Susan inspira et traversa la cour avec la désagréable impression de fouler les pavés biscornus d’un décor de mauvais rêve. Son ressenti s’accentua quand elle pénétra dans un hall désert. Au fond, derrière un comptoir démesuré, une fonctionnaire asexuée s’occupait à ne penser à rien en comptant les heures d’une journée qui n’en finissait pas. — Premier étage, au bout du couloir. On viendra te chercher, prononça le spectre en tamponnant le laissez-passer. Comme promis, un clone de la même fabrication récupéra Susan en haut de l’escalier et la précéda jusqu’à l’antre de Çarçani. Elle frappa trois fois, baissa la tête et patienta en lorgnant le paillasson. Au bout de longues secondes, un ordre claqua de l’autre côté de la porte matelassée. Susan entra. La pièce possédait le charme discret d’un bloc opératoire vide. Adil Çarçani, le nez plongé dans un dossier ouvert sur son bureau, apposa sa signature sur deux ou trois formulaires avant de lever les yeux. Son stylo s’immobilisa. Susan se sentit pénétrée, fouillée de la tête aux pieds. L’homme qui la fixait n’avait pas d’âme, un sourire condescendant et le regard plus incisif qu’un scalpel. Le découpage commença par le haut, à la racine des cheveux, glissa sur ses yeux, ses pommettes, le bas de son visage, son cou. Le froid s’éternisa sur ses seins, soupesant sans doute les fantasmes qu’inspirait sa poitrine, avant de glisser sur son ventre et de s’appesantir sur ses hanches. Le stylo reprit son mouvement, une feuille après l’autre. — Il semblerait que ta demande soit en bonne voie. Plus raide qu’un poteau télégraphique, Susan renvoya un vague « merci, camarade » qui manqua d’envergure. — Assieds-toi, proposa Çarçani en désignant du menton la seule chaise disponible. Encore un ou deux paraphes… Ces autorisations te concernent ; reste à les valider par des questions plus personnelles. Voilà… la dernière… Bien, à nous deux. Décline ton identité. — Susan Guivarch. — Ça commence mal ! Je parle de ta véritable identité. — Mais c’est… — Sur tes papiers apparaît le nom de Susan Guivarch, née le 14/02/1948 à… à Galway, en Irlande. Tu y passes toute ta jeunesse avant de venir en France où tu rencontres, en mai 1968, un certain Pierre Guivarch, membre des jeunesses communistes. Tu t’inscris en faculté de sociologie politique et, en 1969, tu donnes naissance à un garçon, Robert, alias Bobby, dont le prénom complet est Robert Gérard. Serait-ce en l’honneur d’un indépendantiste de la PIRA ? Compte tenu de son âge, je n’y vois qu’un simple concours de circonstances. Pour ta gouverne, le type est mort en mai dernier dans une prison irlandaise après une grève de la faim de plus de deux mois. Revenons à ce qui nous préoccupe : Robert, c’est bien le gamin qui t’accompagne ? — C’est lui. — Nous sommes d’accord ! Donc en 1970, toute ta petite famille rentre en Irlande pour s’adonner aux joies de la lutte fratricide. Pierre Guivarch reconnaît son enfant mais malheureusement, deux ans plus tard, il tombe sous les balles d’un commando loyaliste. Tu décides de revenir à Paris, toujours accompagnée de ton fils, et rejoins les sphères du PCOF2. Guivarch étant le nom de famille de ton compagnon, et sans doute pour donner un côté plus français à ton parcours politique, tu accapares de manière frauduleuse ce patronyme et deviens Susan Guivarch au lieu de… ? — Susan McGrath. — Parfait ! Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Ta carrière de journaliste politique, brillante et engagée, te pousse à t’intéresser à la doctrine hoxhiste. En décembre 1980, tu obtiens l’autorisation de te rendre à Tirana afin de rencontrer notre président : Enver Hoxha. — J’ai toujours été convaincue de la justesse de mon engagement, tenta Susan. Je n’ai jamais agi par ambition personnelle. — Je n’en doute pas, camarade McGrath. Les articles que tu as écrits sur Mehmet Shehu, le numéro 2 du régime, en sont la preuve. C’est d’ailleurs un point que je souhaite aborder avec toi afin de dissiper toute suspicion. Combien de fois as-tu rencontré Mehmet Shehu ? — Trois fois. — Cite-moi une de ses qualités et un de ses défauts. — Son parcours militaire et politique parle pour lui, répondit Susan après une hésitation. Son engagement avec les Brigades internationales et sa collaboration avec les partisans pendant la Seconde Guerre mondiale sont à mettre à son actif. — Cette brigade était constituée de beaucoup d’Anglo-Saxons, remarqua Çarçani. — Sans doute, mais elle a conduit à la reconquête du pays. Mehmet Shehu a aussi préparé l’alliance avec la Chine après la rupture des relations entre l’Albanie et l’URSS. — Et côté défaut ? — Il n’est pas favorable à la politique agricole défendue par le Parti et notamment l’extermination des cheptels bovins pour relancer l’économie. Je trouve aussi trop tranchées ses prises de position sur l’isolationnisme du pays. — Belle analyse, camarade McGrath ! Je vais la compléter. Mehmet Shehu était incapable d’autocritique et cette caractéristique contrariait la force motrice du développement de la lutte des classes. En refusant cette remise en question, en reniant ce mécanisme, Shehu se retrouvait en dehors de la réalité hoxhiste. Son autobiographie ne plaidait pas non plus en sa faveur. Susan nota l’emploi de l’imparfait. — Où veux-tu en venir, camarade Çarçani ? — Je veux te prévenir. Tes rencontres avec Shehu ont attiré l’attention du Parti et son récent suicide pose un problème. — Son… Son suicide ? — Suite à une dépression nerveuse, il a été retrouvé mort ce matin dans sa chambre. La désignation de son successeur est imminente. — Et… Qui va le remplacer ? — Moi. C’est pour cette raison que je valide ton entrevue avec le camarade Enver Hoxha. Un véhicule officiel viendra te chercher demain à ton domicile, vers sept heures du matin, et te conduira à Linza. Prends tous les dossiers qui t’ont été confiés et ne fais pas attendre le chauffeur. Le camarade président visite le siège de la Sigurimi et la rencontre aura lieu là-bas. Maintenant, tu peux disposer, une voiture va te ramener chez toi. Susan, déconcertée, salua le futur numéro deux du Parti et se dirigea vers la porte en se demandant si cette information n’était pas un coup de bluff monumental. — N’oublie pas une chose importante, Miss Susan McGrath. (Sa main se figea sur la poignée, mais elle refusa de se retourner.) Enlève la chaînette en or que tu portes autour de la cheville. Ce symbole bourgeois est offensant. J’insiste pour te rappeler l’importance des signes adressés. Enver Hoxha, notre étoile suprême, déteste la symbolique capitaliste. N’oublie pas : autocritique et autobiographie, il en sera question demain. Tu remercieras le ciel d’avoir été prévenue par le camarade Adil Çarçani. 2 Parti communiste des ouvriers de France.
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