III
Un fils du KanunLe rendez-vous avec Enver Hoxha était inespéré. Par contre, la dépression nerveuse de Mehmet Shehu et son suicide passaient mal. Perdue dans un tourbillon de conjectures, Susan ne parvenait pas à trouver un début d’explication rationnelle. De ses entretiens avec Shehu ressortaient des divergences évidentes avec le régime actuel puisqu’il espérait un rapprochement avec l’Ouest et soutenait les Serbes du Kosovo. La traditionnelle paranoïa hoxhiste, prêtant à ses victimes des intentions qu’elles n’avaient pas, avait-elle remis en marche la machine à broyer les opposants ? La réalité était peut-être plus terre à terre : depuis des années, le diabète rongeait Hoxha et, malgré les informations rassurantes sur son état de santé, la fin était envisageable. La famille et les clans alliés avaient-ils écarté le successeur désigné pour conserver les rênes du pouvoir ?
Incapable de répondre, Susan prétexta une légère nausée et demanda au chauffeur de la laisser à l’angle de la rue Dervish Hima. Elle alluma une cigarette en regardant s’éloigner la Mercedes. Au deuxième étage d’un immeuble plus bas que les autres, la lumière de la chambre de Bobby était éteinte. Celle de la pièce d’à côté brillait encore. Malgré le froid, Bessian fumait à la fenêtre de la cuisine.
Un fumet de soupe au chou et de viande de porc bouillie dévalait les étages en s’incrustant sur les paillassons éculés. Les ampoules du couloir du premier palier ne fonctionnaient plus ou avaient été volées. Susan frappa trois petits coups contre la porte et attendit, impatiente de s’enrouler contre Bessian.
— Je commençais à m’inquiéter, dit-il en la serrant dans ses bras.
— Bobby est couché ?
— Depuis un moment… Il était ronchon ce soir. Pour le distraire, je lui ai appris à se servir d’un couteau de commando pour égorger un cochon.
— C’est malin ! Ça s’est bien passé chez Kerria ?
— Tu sais, quand ton fils a décidé de ne rien dire, autant demander à un Serbe de parler Chinois. Moi, à douze ans, quand je tirais une gueule pareille, je me ramassais un coup de pompe dans le cul, voire plus en cas d’alcoolisation du paternel.
— Ce n’est qu’un gamin.
Bessian lui releva le menton de la pointe de l’index.
— Ça n’a pas l’air d’aller, ma belle.
— Je sors d’un rendez-vous avec Adil Çarçani. (Elle sentit son compagnon se raidir.) En principe, je dois rencontrer Enver Hoxha demain. Une voiture viendra me chercher.
— C’est plutôt une bonne nouvelle ! Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Mehmet Shehu se serait suicidé, continua Susan.
— Qui t’en a parlé ?
— Çarçani, en personne. Il paraît que ce sera lui, le nouveau numéro 2 du Régime.
— Et il a dit quoi encore ?
Susan relata la quasi-totalité de l’entretien en insistant sur les conseils prodigués par Çarçani alors qu’elle avait la main sur la poignée de la porte de son bureau. Bessian se servit une tasse de raki et l’avala d’un trait. Maintenant, il arpentait la cuisine, le visage sombre, sans la quitter des yeux.
— Donc, Çarçani sait que tu t’appelles McGrath et d’après la version officielle Shehu se serait suicidé… Où est prévu ton rendez-vous avec Hoxha ?
— Au siège de la Sigurimi, à Linza.
— Viens t’asseoir, dit-il en la prenant par les épaules. Sers-toi un verre… Tu veux un bol de soupe ? Elle est encore chaude.
— Non, je ne peux rien avaler. Mais qu’est-ce qu’il y a ?
— Assieds-toi, je te dis.
Bessian referma la fenêtre de la cuisine et tira une chaise à côté de Susan ; il prit ses mains entre les siennes.
— Commençons par le début, proposa-t-il. Ce matin, un ordre est arrivé au commissariat central pour qu’une équipe se rende dans les blocs des hôtels particuliers réservés aux dignitaires du Parti. On a tous été convoqués ; sur les hommes disponibles, ils en ont sélectionné quatre. J’en étais.
— Pourquoi ?
— Laisse-moi poursuivre. On nous a regroupés et on nous a listé les noms et les adresses de nos proches ou de gens de nos familles. Si la moindre information devait fuiter au sujet de notre intervention, ils seraient tous rayés de la carte. Mehmet Shehu est bien mort mais ne s’est pas suicidé. Quand on est arrivés dans sa chambre, il était couché sur le dos, les deux bras sous les couvertures. Un pistolet était en évidence à côté de lui. Il s’était tiré une balle dans la tête et une autre dans le dos ; je n’appelle pas ça un suicide.
— Mais… mais c’est impossible !
— Je continue, si tu veux bien. Shehu demandait un rapprochement avec l’Ouest et tes racines irlandaises attisent des soupçons ; j’en ai eu confirmation par une secrétaire du Parti à qui j’avais rendu service. Pas ce que tu crois ! Sa fille devait être opérée d’un kyste très mal placé. À cause du passé d’un de ses oncles, son dossier pourrissait à l’hôpital. Elle avait bien fait son autocritique mais les détails de son autobiographie la desservaient. Tu vois l’importance du conseil que t’a donné Çarçani ?
— Pas encore, même si j’ai peur de comprendre.
— Susan, le rendez-vous avec Hoxha n’aura jamais lieu. Linza est une forteresse perdue au fond d’une vallée dans la montagne de Dajti Stringer. Personne n’y va jamais et si, par le plus grand des hasards, le camarade Hoxha décide d’y séjourner, c’est que le régime se sera effondré. Linza est un monde souterrain fait de tunnels et de couloirs pouvant résister à une attaque atomique. Ce n’est qu’un dédale de pièces réservées aux transmissions et aux interrogatoires dont on ne sort libre que si on est membre de la Sigurimi.
— Où veux-tu en venir ?
— Tu es irlandaise donc susceptible d’être une infiltrée à la solde des Américains ou des Anglais.
— Mais c’est complètement débile ! Ma famille s’est toujours battue contre les loyalistes anglais…
— Ici, ma pauvre, au royaume de la paranoïa, ils ne font même pas la différence entre un m******n et un bouddhiste, alors entre les Irlandais et les Anglais, je ne te raconte pas ! Dans leur monde, tout repose sur deux concepts : l’autocritique et l’autobiographie. Le reste, ils s’en foutent ! Un individu qui refuse son autocritique devient un opposant au vrai marxisme-léninisme incarné par l’Albanie. Il doit être interrogé et condamné. Hoxha est devenu fou et a tué la quasi-totalité des dirigeants historiques pour parvenir au pouvoir absolu : Mehmet Shehu est donc sa dernière victime. Tu ne rencontreras pas Enver Hoxha, parce qu’en dehors de quelques sorties à Durrës ou au bord du lac d’Ohrid, il reste cloîtré dans sa cité interdite. C’est devenu une bête solitaire qui passe son temps à consulter les ouvrages français de sa bibliothèque et à signer des autorisations de purge.
— Et l’autobiographie ? insista Susan.
— C’est le cancer du pays. Chaque cadre ou membre du Parti doit consigner les événements clés de sa vie dans un compte rendu exhaustif. C’est une sorte d’introspection dans laquelle l’individu fixe des limites à ne jamais transgresser pour que le hoxhisme vive à tout jamais. En écrivant son histoire, le questionné sait qu’il entre dans le collimateur du Régime et s’engage à porter les stigmates des classes structurantes : le pionnier d’Enver, le paysan coopérativiste, l’enseignant communiste, le mineur prolétaire.
— Et toi, tu entrais dans quelle catégorie ?
— Le soldat vigilant. Dans mon autobiographie, j’ai raconté l’histoire d’un aïeul, condamné à la prison à vie pour anticommunisme. Je risquais de tout perdre, mais cet aveu m’a au contraire permis de gagner la confiance de ma hiérarchie. Comment se méfier d’un soldat qui avoue le crime d’un homme mort avant même qu’il soit né ?
— Tu es en train de me dire que…
— Qu’il faut que tu partes, que tu emmènes ton fils loin et le plus vite possible. J’ai une solution avec un type qui me doit un très grand service. Donne-moi deux heures. Enfile des vêtements chauds, prépare tes affaires et celles de Bobby ; je vais vous tirer de là.
— D’accord, soldat vigilant, mais toi ?
— Ne t’inquiète pas pour moi. Foi de Bessian Bajrami, je m’en sortirai. Quand j’étais gamin, j’ai croisé un jour une vieille femme assise sur un banc. Elle paraissait épuisée de porter son sac à provisions. Je l’ai aidée et, une fois chez elle, elle a pris ma main gauche. C’était une diseuse de bonne aventure. D’après ma ligne de vie, je ne risque rien avant longtemps. Je me souviens encore de son dernier conseil. « Pour vivre vieux au pays des Aigles, ça ne sert à rien d’être communiste, il suffit de respecter la loi du Kanun. »