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2000 Mots
II Morlaix, jeudi 17 novembre.Les titres des journaux locaux ne laissent aucune place à l’ambiguïté. Le Télégramme annonce à la une, sur une demi-page : « Intoxication alimentaire : de nombreuses victimes dans le Trégor. » Ouest-France se veut plus discret en première page où la crise financière accapare encore les titres et se contente d’un bref encadré, renvoyant à la rubrique locale de Morlaix. Où là, une photo de l’entrée du service des Urgences a comme légende : « Intoxications alimentaires. Plus de cinquante victimes, l’hôpital débordé. » Avec en plus petit, un bilan précis au moment du bouclage du journal. Et dans les deux journaux, le message est clair : les cas se multiplient, l’origine alimentaire est certaine, mais l’agent ou l’aliment responsable n’est toujours pas identifié. Un bilan qui s’est aggravé au moment où Jean-François Tréflez ouvre la réunion de la cellule de crise à la sous-préfecture de la cité des trois collines. — Alors, où on en est ? demande-t-il aux experts réunis autour de lui. Le chef de service de l’hôpital, le docteur Kersaint, dont les traits creusés révèlent l’évidente fatigue, lui répond d’une voix teintée de prudence. La prudence d’un professionnel qui sait qu’en matière médicale, et tout spécialement en cas d’infection, les choses peuvent s’aggraver de manière ultrarapide. — À l’heure où je vous parle, il y a 56 malades hospitalisés entre la clinique et l’hôpital, pratiquement tous avec un tableau clinique similaire : crampes, nausées, vomissements et très souvent des diarrhées sanglantes. Pour l’instant, une seule patiente, âgée, est décédée. On estime, mais la DDCS me contredira si nécessaire, que presque 60 cas supplémentaires ont été déclarés par les médecins, mais non hospitalisés. Et j’ai bien peur qu’il faille rester très réaliste : sur ce type de pathologie, le plus dangereux arrive dans une deuxième phase, avec les risques de complication rénale. — Le SHU, c’est ça ? — Le syndrome hémolytique et urémique, c’est ça. C’est ce qui a tué la patiente, compte tenu de son âge. Mais sur des patients plus jeunes, un SHU peut mettre plusieurs jours à s’installer, jusqu’à huit ou dix jours. — Vous voulez dire, qu’il sera impossible de dresser un bilan définitif avant dix jours ? La moue du docteur Kersaint s’accompagne d’un hochement de tête et d’une déclaration explicites. — Absolument ! Peut-être même plus. Dans une intoxication massive, il y a énormément de facteurs de variation. Entre l’âge des patients, leur état physiologique, leur état immunitaire, la quantité d’aliment contaminé consommée, et j’en passe… Par contre, même si à l’heure où je vous parle, on n’en est pas encore sûrs, il y a une forte probabilité, compte tenu des symptômes, qu’on soit en face d’une intoxication à STEC. — Pardon ? Aztèque ? Vous voulez dire d’origine mexicaine ? Le chef de service de l’hôpital et les autres participants à la réunion ne peuvent s’empêcher d’éclater de rire devant l’ignorance crasse de l’émissaire préfectoral en matière d’intoxication. Le docteur Kersaint, charitable, éclaircit aussitôt sa lanterne, sans rajouter de couche d’ironie. Essayant même d’adoucir la honte qui couvre le front du fonctionnaire. Si jamais cela était possible, ajouteraient quelques médisants. — Non ! Pas Aztèque, ou à steaks, à STEC ! S-T-E-C. Ce qui est l’acronyme anglais pour E. coli producteurs de Shiga-toxines. Shiga-toxines Escherichia Coli, en anglais, donc en abrégé : STEC. Ce sont des bactéries presque ordinaires mais qui sécrè-tent des toxines très dangereuses, potentiellement mortelles à travers les complications rénales et sanguines. Et ce sont ces STEC qui étaient à l’origine des deux grosses intoxications de mai et juin 2011, en Allemagne et en France. On devrait avoir les premiers résultats très vite maintenant, mais cela ne nous avancera pas beaucoup, conclut le médecin, manifestement désabusé. — Ah bon ! répond Jean-François Tréflez, visiblement surpris du manque d’enthousiasme du chef de service. Pourquoi ? — Parce qu’il faut encore identifier la souche de la bactérie, et ça prend du temps, il faudra voir aussi quels antibiotiques sont efficaces, et le principal… — Le principal, l’interrompt Jeanne Martin de la DDCS, c’est que cela ne nous donnera pas l’aliment responsable. Pour cela, il faut d’abord collecter toutes les informations venant des malades sur les aliments qu’ils ont consommés. Pour l’instant, on en n’est qu’au début. Et le premier “écrémage”, fait sur une vingtaine de patients, est désastreux. Il n’y a apparemment eu aucun repas pris collectivement, genre repas de mariage ou banquet des anciens, qui aurait pu nous permettre d’espérer identifier une cause commune. On s’oriente vers plusieurs causes potentielles différentes, et là… là, comme je vous l’ai dit hier, je vous avoue que cela peut être beaucoup plus long. Une fois retrouvé l’aliment potentiellement incriminé, il faudra faire des cultures, confirmer la souche… — Beaucoup plus long… Quel genre ? — Trois, peut-être quatre ou cinq jours. Voire plus… Les yeux écarquillés de monsieur Tréflez l’avouent clairement. Ce n’est pas la réponse qu’il attendait. Il se voit déjà annoncer la bonne nouvelle à Monsieur le préfet. Et il entend déjà sa réaction. Les dorures du plafond de son bureau risquent de trembler… — Mais vous vous rendez compte ! Pendant ce temps, la presse va en faire ses choux gras… Ça va être la panique générale… Devant lui, une vingtaine de paires d’yeux et autant d’épaules semblent parler pour leurs propriétaires et lui dire : « Que voulez-vous qu’on y fasse ! » Il reprend néanmoins : — Justement à propos de la presse, comment ont-ils été prévenus ? Comment les journalistes ont-ils eu toutes ces informations ? Il y a même une interview de vous, dit-il en se tournant vers le chef de service de l’hôpital morlaisien, dans les deux journaux, plus des témoignages d’infirmières et même de malades ! Hier, nous en avions discuté, et je vous avais demandé de tenir la presse à l’écart… Le ton, chargé de reproches à peine voilés, ne convient pas du tout au praticien, qui s’apprête à répondre… — Excusez-moi monsieur Tréflez ! intervient la responsable des Services Vétérinaires, mais c’est illusoire de vouloir garder la presse à l’écart. À l’heure de f*******: ou de Twitter, une information fait le tour du monde en 10-15 minutes. Certains malades ont informé leurs proches et, avec simplement leur réseau d’amis, chacune des personnes contactées a pu en prévenir des dizaines d’autres. Ça va très vite. Le docteur Kersaint enchaîne : — Les journalistes ont débarqué à l’hôpital et à la clinique en milieu d’après-midi hier. On n’allait pas les foutre dehors quand même ! Ils font leur boulot après tout ! Surtout que si l’intoxication prend de l’ampleur, on aura besoin d’eux pour informer les gens. — On ne peut pas se passer de la presse, bien au contraire. Je dirai même qu’il devient urgent de définir un plan de communication. Qu’en pensez-vous ? renchérit la DDCS. Jean-François Tréflez répond dans la foulée, l’air résigné, comme s’il venait de réaliser qu’il n’avait pas vraiment le choix : — Vous avez sans doute raison, madame Martin, vous avez sans doute raison… * Dans sa maison trégorroise, un lecteur de Ouest-France et du Télégramme, vient de finir de parcourir ses journaux en écoutant les radios locales et arbore un franc sourire. Même si le jour de sortie des hebdomadaires costarmoricains ne leur a pas permis, encore, d’annoncer la vague d’intoxications, cela n’est manifestement pas à même de contrecarrer sa bonne, pour ne pas dire excellente, humeur. Le punching-ball suspendu au plafond du garage peut continuer sa sieste, il ne sera pas dérangé aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire que le boxeur potentiel n’a pas besoin d’aller au sous-sol. Certains travaux de laboratoire ne peuvent pas attendre. Le bec Bunsen en brûle déjà d’impatience… * Rond-point de Bel-Air. La voiture arrive à Lannion, faisant bien attention à la limitation de vitesse, laisse la caserne des pompiers sur sa droite et passe le pont de Viarmes qui enjambe le Léguer. Elle prend la direction de Trébeurden et de la Côte de Granit Rose, empruntant le quai du Maréchal Joffre, puis le quai de la Corderie. En longeant bien évidemment la rivière. Quelques centaines de mètres en aval, la voici au port de plaisance de Lannion le plus proche de la ville. Le port de la Corderie. À quelques mètres du quai, amarré entre deux bouées, un superbe catamaran, d’une douzaine de mètres de long, se balance doucement sur le flot, au gré de la marée montante. La conductrice se gare sur le petit parking face aux maisons qui précèdent le chemin de halage, descend de sa Ford Fiesta et marche d’un pas alerte vers le bord du quai. Sur le pont arrière du bateau, un homme assis confortablement dans un fauteuil de jardin, les pieds sur un pouf, une casquette de golfeur sur la tête, profite des derniers et discrets rayons du soleil. La fumée de son petit cigarillo s’élève presque verticalement vers le ciel. L’endroit est abrité et le vent aux abonnés absents. Un air de musique classique s’échappe de la cabine. Carmina Burana de Carl Orff. La nouvelle arrivante, peu pressée de troubler ce moment de relaxation, marque un petit temps d’hésitation, avant de crier : — Daaaddd ! Daaaddd !1 La silhouette se retourne, se lève prestement et répond avec un énorme sourire, à la voix qui le hèle : — Hé ! Brittany ! Chérie ! Bouge pas, je viens te chercher. Le temps de manœuvrer le petit palan qui occupe l’arrière du cockpit, et le mini-Zodiac qui sert d’annexe au bateau est mis à l’eau. Quelques coups de rames plus tard, il accoste le long du quai et embarque sa passagère, avant de retourner s’amarrer entre les deux coques du catamaran. Bientôt, dans le carré douillet et spacieux, posée sur une table ovale en teck, la bouilloire fume. Et le thé coule à flots, quand Brittany, confortablement assise sur la banquette en cuir bleu marine raconte à son père les misères gastro-intestinales de ses amis locquirécois. Ce qui ne semble pas émouvoir exagérément Charles Alexander Trevor dont les conclusions péremptoires sur les habitudes culinaires françaises laissent sa fille songeuse : — Que veux-tu, ma chérie… À force de bouffer des choses innommables, des huîtres, des escargots, des tripes ou je ne sais quoi, ça n’a rien d’étonnant que les Français aient des troubles digestifs ! Moi, ce qui m’étonne en fait, c’est qu’ils ne soient pas plus souvent malades… — T’exagères, Papa, on mange bien ici ! Et quand tu étais encore avec Maman, il me semble que tu n’étais pas le dernier à faire des gueuletons à la française, non ? — C’était pour faire plaisir à ta mère. Elle aimait bien rester à table pendant quatre ou cinq heures, moi je préfère un petit plateau-télé sur les genoux ou un petit en-cas mangé “sur la pousse”… Quoi de meilleur que des beans on toast2, peux-tu me dire ? — Sur le pouce, Dad, pas sur “la pousse” ! corrige en souriant Brittany. Mais en tout cas, tu n’as pas toujours dit ça, il me semble… Maman m’a raconté que, quand elle t’a rencontré tu l’avais impressionnée. Tu étais prêt à tout essayer sur le plan culinaire ! Tu n’exagérerais pas un peu par hasard ? — C’est vrai ! Avec ta mère, j’ai fait un peu semblant d’aimer la cuisine française. Au début, c’était pour la séduire et après, pour la garder. Maintenant qu’elle s’est barrée avec son flic, je n’ai plus de raison de me forcer à quoi que ce soit… — Papa ! s’indigne-t-elle. En rigolant. Je suis sûr qu’au fond de toi, Maman, tu l’aimes toujours. Je vois ça dans tes yeux quand tu parles d’elle… Et je suis sûr que tu ne cracherais pas sur un bon petit plat… bien français… L’homme reste silencieux quelques secondes. Il grignote un bout de scone, cet étrange pain au lait typiquement britannique dont une seule bouchée suffirait à étouffer un car de pèlerins fonçant vers Lourdes, et il répond d’une voix faussement indifférente : — J’adore toujours ta mère, mais elle a refait sa vie maintenant. Et moi aussi. Quant au petit plat, once in a blue moon, de temps en temps, quand la lune est bleue, je pense que je pourrais remanger des huîtres ou des escargots, tu sais… Ses yeux s’illuminent de gourmandise quand il ajoute : — J’ai d’excellents souvenirs de pot-au-feu, de cassoulet… et d’admirables rognons de bœuf servis sur une biscotte aillée… — Sacré Dad ! En tout cas, en français, on ne dit pas « quand la lune est bleue. » On dit : « une fois, tous les trente-six du mois. » Et alors, toujours pas de petite copine ? — Pour en avoir une, il faudrait encore que j’en cherche… Ou si tu le veux au subjonctif : pour en avoir une, encore eût-il fallu que je la cherchasse. J’aime bien le subjonctif, il n’y a que les Français pour parler comme ça ! Plus sérieusement, si je vis maintenant sur un bateau, c’est pour être peinard, en harmonie avec la nature. Je suis tranquille, libre, je fais ce que je veux, quand je veux. Il allume un autre cigarillo, tire une courte bouffée et continue, suivant des yeux la fumée qui s’élève dans le salon flottant : — Tu sais, j’ai vécu vingt-cinq ans avec ta mère, alors me retrouver un peu face à moi-même, j’apprécie… — Tu ne t’enquiquines pas trop sur ton bateau ? — Je prends mon temps. Je regarde autour de moi, je contemple. L’autre jour, je me suis promené le long de la rivière en allant vers Beg Léguer, j’ai passé une demi-heure accoudé à la clôture d’un champ, juste pour regarder manger les vaches, c’était fascinant… — Si tu le dis, glisse non sans ironie sa fille. Il sourit, tandis que son regard semble revoir la scène bucolique avec délectation. Et ajoute :
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