II-2

2021 Mots
— Mais j’ai aussi commencé à écrire un livre qui raconte un peu ma carrière en Angleterre… — Un polar ? — Non ! Je raconte juste mon itinéraire, celui d’un fils de farmer devenu adjoint du chef de la police de Cornwall et des Îles Scilly. J’ai l’intention d’incorporer des témoignages d’anciens collègues avec qui je suis resté en contact. On s’envoie des mails, on se téléphone à l’occasion. Avec ma connexion Internet par satellite, j’ai accès à toutes les infos dont j’ai besoin, alors, comme on dit en français : que demande le peuple ? Bon, en attendant, je suis content de te voir, mais si tu es ici c’est parce que tu voulais me parler de quelque chose, ou c’est parce que tu as vu de la lumière ? — T’as raison ! Je voulais te demander quelque chose…C’est bientôt l’anniversaire de Maman et comme 50 ans c’est un cap important… je voulais avoir ton avis sur… * Pendant que l’ancien chef de la police des Cornouailles anglaises déguste son thé avec sa fille, on tourne Urgences chez Grey’s Anatomy dans les hôpitaux alentour. Après Morlaix, le tour est venu pour les autres établissements hospitaliers du secteur de passer en alerte orange. Foncé. Le pulvérisateur d’endives et de jambonneaux a manifestement fait un travail efficace dans les supermarchés qu’il a visités. Après Locquirec, maintenant c’est à Saint-Pol-de-Léon, Perros-Guirec, Guingamp, Tréguier et Binic que les chasses d’eau se vident et les médecins se plaignent. On affiche complet dans les services de réanimation et de gastro-entérologie, voire d’infectiologie. Au matin du vendredi 18 novembre, les victimes se sont multipliées. Les titres des journaux, presse nationale incluse, s’étalent sur toute la largeur de la première page. Des titres qui ne sont pas faits pour remonter le moral de lecteurs déjà rendus moroses par la crise de la zone euro dont on leur rebat les oreilles. « Intoxications alimentaires : des cas par centaines. » titre Le Télégramme. De son côté, Ouest-France ose un « Intoxications : Panique en Bretagne-Nord. » qui n’est pas fait pour rassurer les foules. Comme tous les autres médias nationaux sont sur la même longueur d’onde, que ce soient les quotidiens, les radios ou les télévisions, inutile de dire, ou d’écrire, que les consommateurs se posent tous des questions avant d’avaler la moindre bouchée de nourriture. Et tout particulièrement dans le nord du Finistère et dans les Côtes-d’Armor, les seules zones officiellement touchées jusqu’à présent. Pas besoin de chercher beaucoup pour avoir droit à des dialogues du genre : — Alors ! Qu’est-ce que vous en pensez ? — C’est quand même incroyable ! On va sur la lune, on a des ordinateurs de plus en plus performants, la science a fait des progrès inimaginables et on n’est même pas foutu de nous dire ce qui provoque ces empoisonnements ! — Ah ça ! Ma pauvre dame ! Ils nous bassinent avec leur principe de précaution mais en attendant, personne ne nous a mis en garde et, d’après ce qu’ils disent, on est à pas loin de 300 personnes soignées dans les hôpitaux… — Sans compter ceux qui sont soignés chez eux… Moi j’ai le beau-frère de ma cousine germaine qui habite à Santec, à côté de Saint-Pol, ça y est, il est malade ! — Ma pauvre ! Mais, de toute façon, ça devait arriver ! Entre les OGM, la vache folle, tous leurs produits chimiques et les importations du monde entier, on ne peut pas tout contrôler ! — Ça, c’est sûr ! Mais en attendant, on ne sait plus quoi manger… — Nous, c’est simple, on ne mange plus que des pâtes, des patates et des conserves ! Plus de produits frais, plus de surgelés, plus de plats cuisinés… Tant qu’ils ne nous diront pas ce qui est à l’origine de tout ça… * Ils, ou plutôt ILS, aimeraient bien savoir ce qui cause tout cela. ILS, ce sont tous les membres de la cellule de crise. Une cellule de crise qui a pris de l’ampleur. Devant la multiplication des cas et leur extension au département voisin, Jean-François Tréflez a dû se résoudre à déménager. Adieu la sous-préfecture de Morlaix, tous les responsables départementaux se retrouvent maintenant dans un endroit géographiquement plus central, à savoir la sous-préfecture de Lannion, rue Joseph Morand, à deux pas de la place du Centre et de ses maisons à colombages si typiques. Autour de la table, dans la salle de réunion du premier étage, une vingtaine de personnes. Aux représentants des diverses directions départementales du Finistère se sont joints leurs homologues des Côtes-d’Armor. Plus une représentante de l’Agence Régionale de Santé et un du CIRE, l’émanation régionale de l’Institut de Veille Sanitaire. Sans oublier la représentante de la préfecture, Lysiane Fontaine, et les chefs de service, ou leurs adjoints, venus des hôpitaux et cliniques concernés. Un grand groupe sur lequel règne toujours monsieur Tréflez, fort de sa récente, mais appréciable, expérience finistérienne. Et tous ces fonctionnaires, tous ces médecins, affichent des mines longues comme des fils sans fin, aurait dit Verhaeren. Émile de son prénom. À cela, une bonne raison qui tient en un mot : l’incertitude. Tous les participants doivent se rendre à l’évidence, ils pataugent. Grave. Si à Morlaix, tous les symptômes avaient des airs de ressemblance et pouvaient, a priori, être reliés à une origine commune, il n’en est pas de même des nouveaux cas répertoriés dans les vingt-quatre dernières heures. Dans certaines zones, comme Saint-Pol et Tréguier, on note surtout des symptômes de crampes et de douleurs gastro-intestinales, alors qu’à Binic et Perros-Guirec, les signes digestifs sont plus francs, avec davantage de vomissements ou diarrhée. Quant à la région de Guingamp, les cas relevés s’avèrent très proches de ceux constatés à l’hôpital de Morlaix. Conclusion : les experts pensent à une TIAC d’origine multifactorielle. Ce qui, traduit du jargon médical, signifie : empoisonnement alimentaire dû à plusieurs origines différentes. Seul point d’optimisme, mesuré : malgré la multiplication des hospitalisations, jusqu’à présent les taux de complications sont extrêmement faibles. Pas d’autre cas de complications rénales, et toujours, de manière reconnue comme “étonnante” par les spécialistes présents, très peu de cas de jeunes enfants atteints. — Vous en déduisez quoi ? interroge à la ronde Jean-François Tréflez. Les réponses fusent, unanimes : — Que les aliments incriminés ne sont pas, ou peu, consommés par les enfants de moins de six ans. Ce qui élimine, logiquement, le lait, les laitages, les pots pour bébés, les biscuits, les barres chocolatées etc. Et bien sûr, l’eau. — Mais ce qui laisse encore la porte ouverte à des centaines d’aliments possibles. Vous n’avez toujours pas de résultats pour les premières investigations ? — Si ! On a bien retrouvé des Escherichia Coli chez la plupart des patients hospitalisés à Morlaix, et la souche est bien du type STEC. Monsieur Tréflez blêmit sous son masque de fonctionnaire endurci. Et lève le ton avant de répondre à Agnès Leblanc, la responsable des Services Vétérinaires du Finistère : — Et pourquoi vous n’avez pas commencé par me dire cela ! C’est quand même une sacrée nouvelle, non ? — J’ai peur, monsieur Tréflez, répond-elle d’une voix froide mais déterminée, que vous ne vous rappeliez pas ce qu’on vous a dit hier. Savoir que c’est un germe E. coli c’est bien, mais cela ne nous avancera que quand on aura identifié la souche avec exactitude. Et il faut encore après, croiser cette identification avec celle de l’aliment suspect. Ce n’est que là qu’on pourra conclure avec certitude ! — Excusez-moi, madame Leblanc, mais je ne vous suis pas très bien… — C’est vrai que ce n’est pas si simple ! Je vais donc essayer de simplifier. On a mis en culture des prélèvements faits sur des malades hospitalisés à la clinique et à l’hôpital de Morlaix. Chez un gros pour-centage d’entre eux, les cultures bactériennes ont montré la présence de STEC, d’E. coli produisant des toxines. Mais maintenant, il faut qu’on retrouve les mêmes bactéries dans des aliments suspects, pour pouvoir conclure qu’il y a un lien effectif entre la consommation de ces aliments et l’intoxication. — Merci, c’est beaucoup plus clair. Et justement, vous en êtes où sur l’enquête, comment vous dites, épidémiologique ? Tandis que tous les représentants des Côtes-d’Armor restent cois, Jeanne Martin, de la DDCS du Finistère répond d’une voix dépitée : — Pour l’instant, nulle part… On a des logiciels spécialisés qu’on alimente au fur et à mesure que les gens nous redonnent les questionnaires. Les ordinateurs tournent à plein régime, mais aucun résultat concluant pour le moment. * Samedi 19 novembre.« La Bretagne-Nord est pliée en deux ! » plaisan-tent certains humoristes. « Et ce n’est pas à cause de nos blagues », ajoutent-ils, mutins. Et c’est vrai qu’en ce matin du cinquième jour, les choses ne s’arrangent pas pour les consommateurs de la région. Chaque heure apporte son lot d’ambulances dans les services d’urgences. Les pharmacies croulent sous le nombre d’ordonnances pour des crampes abdominales et autres symptômes digestifs. Tout le monde a quelqu’un de sa famille ou qu’il connaît, hospitalisé. Les supermarchés ont vu leurs rayons de produits frais et surgelés désertés. Les nostalgiques des périodes de crise ont même commencé à stocker. Sucre, farine, eau minérale, huile, chocolat, les rayons se vident au fur et à mesure que la psychose collective s’installe. Une dérive des consommateurs entretenue, il faut bien le dire, par les articles alarmistes des journaux. Faute d’informations précises et réelles, les journalistes supposent, supputent, voire suggèrent. Et le résultat dans tous les points de vente rappelle aux plus anciens les souvenirs terribles des guerres du XXe siècle. Pas la Deuxième Guerre mondiale ou la guerre d’Algérie, non ! Plutôt Mai 68 et la terrible guerre du Golfe. Quand Saddam Hussein menaçait Paris de son feu nucléaire. Enfin, d’après les médias… Si la panique gagne un peu plus de terrain chaque jour, voire chaque heure, au fil des flashs d’information, il en est un qui mène une vie calme, très calme même, c’est le punching-ball accroché au plafond du garage. Dans la maison de celui qui suit toute cette débandade avec une évidente satisfaction. * Ce qui n’est absolument pas le cas de Charles Alexander Trevor et de sa femme, plus exactement de son ancienne femme, Élisabeth Kernier. Ils se retrouvent tous deux au chevet de leur plus jeune fille, Valentine, à son appartement en plein centre-ville de Guingamp, à cinq minutes de la fontaine Saint-Michel. Allongée dans sa chambre, dans le petit deuxpièces qu’elle coloue avec sa copine Julie, elle sourit à peine en voyant arriver ses parents. Côte à côte, comme s’ils étaient toujours ensemble. Alors qu’ils se sont juste rencontrés au pied de l’immeuble… Son visage fatigué, livide, ses traits marqués, ses yeux éteints témoignent de ses souffrances passées et présentes. La jeune fille, à peine dix-neuf ans, raconte sans enthousiasme ses symptômes, ses crampes abdominales, ses nausées qui la tiraillent depuis un peu plus de vingt-quatre heures maintenant. Même si les médicaments que lui a prescrits le médecin ont commencé à agir, l’affaire n’est pas encore gagnée. Ce qui inquiète fortement sa mère, une grande femme à la classe naturelle, dont l’élégante silhouette ne laisse généralement pas indifférents les hommes qu’elle croise dans la rue. Malgré ses quelques “heures de vol”, Élisabeth a toujours du charme. Énormément de charme. Ce que ne peut s’empêcher de constater son ancien mari, avec une certaine tendresse, non dénuée d’amertume. Celle de l’avoir perdue. Un sentiment qu’il se garde bien de laisser paraître. — Alors, ma grande ! Comment tu te sens ? Pas trop à plat ? Avec toute cette épidémie, tu nous as bien fait peur ! — Ta mère est vraiment trop, toujours elle exagère ! tempère Charles Alexander. — Papa ! En français, on dit : « Elle exagère toujours », répond la jeune fille avec un maigre sourire. — Je sais, ma chérie, mais anglais, je suis ! — Là, tu le fais exprès… — Peut-être… Mais au moins tu souris un peu ! C’est bien ! — C’est peut-être bien, mais j’ai dégusté, je peux vous dire ! Et, en plus y a un truc qui me fout les boules… Si c’est une épidémie, il y a une chose que je ne comprends pas du tout. Moi je fais attention à tout ce que je mange, et Julie, ma coloc’, qui bouffe comme un cochon, elle n’a rien. Rien de rien. Pourtant, on a bouffé ensemble tous ces derniers jours. — Bouffé ensemble oui, mais pas forcément la même chose, je présume. Tu as essayé de faire la liste des choses que tu as mangées ? — L’ancien flic qui reprend le dessus ! Ton père est incorrigible…! — Je ne suis pas… Voyant la difficulté du mot à prononcer pour une bouche anglaise, il renonce et se contente de reprendre : — Je ne suis pas… ce que ta mère dit, mais je pense que c’est important de savoir ce qui t’a causé l’intoxication. Mais c’est peut-être une allergie, non ? — Le docteur est formel. Pour lui, c’est une intoxication alimentaire. Comme j’ai mangé au restau U plusieurs fois cette semaine, et comme il y a eu plusieurs cas d’étudiants qui ont eu les mêmes symptômes que moi, j’ai un formulaire à remplir. Et ils vont faire des recherches sur les plats servis au restaurant. — Et… Julie alors ? Si elle mange comme un goinfre, comme tu dis, elle a bien mangé certains trucs comme toi… — Tu sais bien que je suis végétarienne, mais pas elle ! Différents régimes, mais même résultat. Le lendemain, c’est un coup de fil affolé que Valentine passe à sa mère et à son père. Les informant que la dénommée Julie venait d’être transportée à l’hôpital de Saint-Brieuc. En urgence.
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