Moscou – Sombres réminiscences
IRINA
En l'épiant minutieusement tout en essayant de rester effacée, je compris les paroles élogieuses de Feodora à son égard. Pendant l'agression, je n'avais pas prêté attention mais l'homme qui se dressait devant était tout un autre homme, songeais-je.
Un corps sculpté tel une statue grecque, mettant en valeur sa musculature. Un vrai Apollon des temps modernes dirait-on. Un teint hâlé épousant parfaitement le chatoiement du lever héliaque, un regard d'un noir charbon venait estomper la pupille. Une barbe taillée, recouvrant la partie inférieure de son visage, amenait ce côté dévastateur. Il dépeignait l'exemple de l'homme parfait, l'exemple d'un bel homme que toute femme rêverait d'avoir. C'était cet être qui devait sans doute enfiévrer les désirs les plus fougueux sans même lui avoir parlé. C'était cet être qui sans doute procurait assurance et sécurité sans même l'approcher. C'était cet être qui sans doute attisait curiosité sans même le connaître.
Médusée par son regard ténébreux, un regard noir charbon qui accentuait la noirceur de son visage. Un regard aussi transperçant qu'une lame aiguisée. Une légère balafre ornait son faciès, apportant une aura mystérieuse qui rôdait autour de lui. Cette mosaïque d'éraillures s'était petit à petit estompée, laissant seulement quelques stigmates.
Un silence qui pesait, laissant un afflux de sensations me posséder. Aucun n'osait rompre cette fixation qui perdurait, comme si nos regards étaient aimantés et ne condescendaient pas à s'en larguer.
Il arqua un de ses sourcils puis s'empressa de me faire la remarque tout en maintenant cette tension palpable.
— As-tu fini de m'épier ?
Un raclement s'échappa de ma part, penaude. Je me sermonnai intérieurement d'avoir agi de la sorte. Comment pouvais-je pendant un court instant, noyer mes iris dans un océan obscur. Je ne désirais pas découvrir un terrain inconnu mais à ce moment-là une vague de curiosité et d'aventure me transportèrent pour m'échouer dans un jardin méconnu.
Les paroles de Zaven s'illuminèrent et j'exhalai un soupir qui en disait long.
— Je m'excuse.
— Tu réponds seulement à ma deuxième question.
Son visage impassible ne laissait transparaître aucune émotion. Son regard plongé dans le mien, je pouvais déceler de l'agacement dans ses propos. Un regard noir foudroya tel un éclair envoyé par Zeus, engendrant alors un tumulte dans mon esprit tenaillé. Un afflux de sensations m'envahit au point d'en trembler. Je demeurais silencieuse pendant un instant, ne sachant comment réagir.
-— Je ne savais pas comment me présenter.
Ma réponse ne lui plaisait absolument pas et je remarquai cela par des traits du visage qui se durcirent en raison de l'attente insurmontable. L'incommodité était à son comble, incapable de l'éviter. Il ne cessait de m'analyser afin de décelant une réaction anormale.
Il me dévisagea intensément et soupira longuement.
Il tourna les talons et marcha d'un pas confiant et sûr avant de se retourner et me fixer intensément.
— Tu viendras travailler demain.
Zakhar Kovalovski, quel être mystérieux et intriguant.
En compagnie de Babouchka, nous étions en train de discuter. Elle me questionnait à propos d'Alexei. Je me devais de dissimuler sa véritable situation par des boniments.
Ô ma seule et unique Baboulya, mon cœur quémandait ton pardon, adjurait les Cieux de te garder en vie. Ton petit fils était dans les abîmes du cataclysme. Personne ne pouvait le repêcher et s'y noyait jusqu'à devenir l'ombre de soi-même. Ta petite fille, devenue pantin, s'évertuer à escamoter les difficultés, obturer les inepties de son frère en souillant ses mains.
Ô Baboucka, tes larmes arrosaient notre jardin de peine, ta tristesse perçait nos cœurs enfouis dans les abysses, tes remords galvanisaient nos tourments.
Grand-mère prenait de l'âge. Son visage blafard, les yeux obombrés, accompagnés de cernes dépeignaient le portrait d'un être rachitique. Elle était cet être languide, induré par le déchirement et dépourvu de toute force physique. Je me contentais d'éplucher cette femme qui se dressait devant moi.
— Irina, mon sólnychka que j'aime tant. Je vois que tu n'es pas bien et la cause doit sûrement être Alexei. Je ne suis pas dupe mes enfants. J'ai vécu pendant très longtemps et ton expression te trahit ma petite fille. Tu as les mêmes traits et les mêmes réactions que ta mère. Ma fin est proche ma petite Irina et je ne veux pas te voir dans cet état. Je ne veux pas emporter avec moi de sombres souvenirs.
— Non Baboulya, ne dis pas ça !
— Écoute-moi Irina. La vie n'est qu'un chemin parsemé d'embûches. Tu apprendras de tes erreurs, tu chuteras mais tu te relèveras. Alexei a croisé des écueils sur son chemin et tente de les surpasser. Ne hais pas ton seul et unique frère. Il n'est pas comme votre père, il reviendra, crois-moi.
Un père qui, du jour au lendemain, était parti sans donner signe de vie pendant de longues années. J'avais grandi sans un pilier, voyant mon édifice s'écroulait inévitablement. Un amour paternel qui s'était enfoui dans le gouffre, un vide dont j'avais du mal à combler. S'ensuivit dès lors une myriade de vicissitudes. La mort de mère. Cela engendrait une dislocation familiale. J'aimerais admonester mon père qui nous avait abandonnés désespérément mais mon cœur ne consentait à cet abandon familial et mourrait de désespoir.
Grand-mère.
ZAKHAR
Accoté à une fenêtre, j'allumai mon joint entre mes lèvres et laissai mon regard épouser les couleurs chatoyantes du paysage qui se dressait devant moi. Je m'immisçai dans les profondeurs de l'astre reluisant et consentais à l'illumination de mon âme, le temps d'un instant.
Mon jardin de peine était arrosé par les larmes émanant d'un ciel obscur. J'humais un air venimeux où un voile obscur embrumait mon cœur accablé, noyé dans un malheur éternel. Des mélodies rythmées par la tristesse de mon atma. Des cris feutrés, des larmes asséchées et une âme en peine venaient bercer mon être défectueux. Des déchirements, des douleurs lancinantes, des râles éteints extirpaient mes dernières onces d'espoir qui gisaient en moi.
Des réminiscences de mon enfance tragique resurgirent, embrasant les quelques bribes d'un amour familial ensevelis dans les profondeurs de l'oubli. À l'aurore de mes souvenirs, une mélopée venimeuse venait estomper les moments joyeux de mon âme apaisée. Une clé de sol pour enterrer mes cafards. Une parcelle d'écho, accentuée par cette brise vespérale, venait noircir la blancheur de mon âme. Les affres de ma tristesse s'éternisaient et enjôlaient mon esprit châtié.
Je te haïssais, je t'admonestais, je t'abhorrais. Aujourd'hui, encore, je voudrais enfiévrer cette animosité mais mon cœur n'arrivait plus à exécrer l'unique personne qui se trouvait à mes côtés. Je devrais te haïr jusqu'à mon dernier râle, éprouver une rancoeur à l'être qui sera la cause de ma mort mais mon cœur avait consenti à ce désir d'aimer cet enfant car l'amour avait détrôné cette acrimonie qui alimentait mes sombres avidités véhémentes.
Ta misérable Mama.
À mon cœur balafré, ivre de mes sombres sentiments. À mon cœur ivre, balafré par mes propres sentiments. À mon cœur criblé, pleurant mes misérables chagrins.
À mes souvenirs délétères, maculés d'un venin mortifère. À mes misérables cicatrices, à mes misérables tourments, à mes réminiscences mélancoliques.
Âme auguste qui trépassait au fil des années, âme impétueuse d'obscurité qui vrombissait l'oraison funèbre, âme olympienne qui ployait sous l'autorité d'Hadès. Mes pétales de souvenirs noircissaient au rythme de l'écume de mon aversion. La fleur inerte accomplissait son dernier râle blême et ses épines, plus promptes, criblaient cet hyménée. Ma haine ne cessait d'admonester mon cœur d'avoir été leurré par de multiples blandices mais ce dernier n'avait aucun remord et ne cessait de déplorer son absence.
Évanescence de la pureté de mon âme depuis son envol. Nitescence de ma mélancolie depuis son envol. Les réminiscences immarcescibles résonnaient à l'aube de mes appels dépressifs et les sanglots glapissaient intérieurement au point de me sentir mourir à petit feu.
Et voilà les céphalées qui étaient de retour, mon esprit poète refaisait surface et mon cœur maudit sécrétait des maux par des mots de peine. Mon âme maculée de souillure rugissait tout ce liquide noirâtre. Mon âme lépreuse clamait le prodrome qui fleurissant en elle. Mon atma madrée, dotée d'un mutisme omineux, un peu saboulée par les brasillements qu'omettaient les souvenirs les plus douloureux, brésillait ce rubis.
—Tu devrais écouter Sergei, pour une fois qu’il ne débite pas des bêtises, m'informa Viktor qui s'installa près de moi, prenant par la même occasion mon joint pour le jeter. Et arrête de fumer cette m***e.
— Donc t'es aussi venu pour me faire la morale c'est ça ?
— Arrête de te sentir crispé à chaque fois qu'on te parle de ta famille. Je ne te demande pas de renouer les liens avec eux, juste de prendre ce qu'il t'appartient. Tu aspires à devenir un grand homme, pas un misérable directeur d'un bar tout moisi.
Viktor n'était que mon antipode. Il était extraverti et appréciait palabrer avec le monde. Même s'il était d'un orgueil démesuré, très imbu de lui-même, une confiance en soi inévitable qui ne flanchait à aucun moment, il était un homme de parole. Il était mon remède à mon cœur neurasthénique. Il était le genre d'homme dévergondé qui répondait aisément à ses désirs charnels sans éprouver un seul remord. Certaines personnes cachaient leurs passés douloureux par le plaisir s****l qui pouvaient leur apporter de l'affection et de la chaleur nécessaire. Il aimait jouer de son corps, enchaîner les corps d'Apollon en assumant pleinement son côté libertin.
— Sergei m'a fait part de ton désir d'être orphelin, un vagabond de Moscou, être un inconnu aux yeux de tous. Oui d'accord, on a compris ton discours tragique. Maintenant change de disque et tu vas assumer pleinement ton désir de devenir un grand homme.
— Viktor, articulai-je en fermant mes yeux avant d'ancrer mon regard caligineux dans le sien.
— Quand tu te sentiras prêt à extérioriser, n'hésite pas parce que là j'ai l'impression de parler à un mur. On se voit demain pour l'événement de Koskov. T'as intérêt à ne pas faire de vacarme parce que c'est une personne importante dans les affaires.
Viktor s'évertuait à me rasséréner mais en vain. Selon lui, il existait bien un fleuve pour alimenter ce désert drainé, un liquide doucereux pour alimenter mon cœur déshydraté.
J'acquiesçai en guise d'agrément et me retrouvai de nouveau seul avec mes propres démons du soir.
Dionysos avait insufflé son pouvoir, laissant l'ivresse affrioler les esprits égarés. La salle, privatisée par ce vieil homme Koskov, regorgeait de rares ressources. Les spasmes de jouissance atteignaient son acmé, tournoyant le cœur dans les antres de la perdition.
Les hommes du vieillard, enivrés par l'interdit avaient consenti au désir de visiter plusieurs jardins aphrodisiaques. Ils clamaient la visite du septième ciel, l'endroit chimérique dont ils seraient maître de leur destin. Les corps en transe accompagnés d'engins érigés guignaient s'échapper de la cage pour tremper le pinceau dans un liquide inébriant.
Les serveuses étaient toutes lascives, désireuses d'embrasser ce sentiment concupiscent. Elles avaient porté allégeance à l'interdit, enfiévrant l'avidité du diable. Elles avaient maudit la chasteté pour s'immiscer dans le monde libertin, laissant leur esprit consentir au paroxysme de la jouissance. Leurs avidités étaient comparables à Tantale. Elles demeuraient à jamais, la gorge brûlante et desséchée, le ventre douloureux et l'esprit fou de désir inassouvi.
Claudia, une serveuse, s'approcha dangereusement d'un homme où son visage n'était qu'à quelques centimètres du sien. Sa main baladeuse s'attarda sensuellement sur son cou, traçant des lignes imaginaires et se rapprocha de ses pectoraux. Je déduisis que des frissons parcourent le corps du jeune homme et ce dernier produisit de multiples gémissements qu'il essayait tant bien que mal de les dissimuler. Elle releva son menton et planta son regard dans le sien. Il n'arrivait à rester impassible lorsqu'elle se tenait près de lui et gesticula péniblement pour exciter ses désirs charnels. Leurs désirs impétueux s'embrasèrent, s'enflammèrent et cherchèrent à être assouvis.
À mes yeux, elles convoitaient à folâtrer, musarder sans une once de rationalité. Par leurs paroles cauteleuses, elles cherchaient à envoûter telle la lyre d'Orphée. Elles pensaient jouer de la flûte de Tapion, réduisant ainsi l'énergie de la résistance masculine.
Je me considérais comme Piccolo, aucune femelle sur mon chemin, toujours concentré sur mon dessein.
Cette haine envers la gente féminine me rongeait au point d'évanouir tout once sentimentale. Mon cœur était tâché dans un liquide noirâtre. Evanescence d'un ange doucereux au même rythme que la célérité de la lumière. Mon âme obscure, tachée par l'écueil de mes affres, jura de n'éprouver aucune sensation fougueuse à l'égard du s**e opposé. J'étais ce désert drainé et je m'évertuais à ne jamais implorer une oasis pour le raviver.
L'amour n'était qu'un maléfice, un fossé où l'âme était corrompue. Aimer n'était qu'un ensorcèlement de l'illusion. Aimer c'était accepter la servitude. Aimer c'était aliéner toute idée rationnelle. Le leurre de l'amour avait la capacité de parsemer le cœur de l'Homme d'embûches, dans la mesure où ce dernier, dominé par ce sentiment d'adoration n'était qu'un sujet de ses désirs obsessionnels. Asservi, il se noyait dans une abyssale illusion de l'amour jusqu'à perdre sa raison. Quand l'amour était plus fort que cette faculté de juger, il déclenchait de multiples dégâts, telle une foudre enragée s'écrasant sur un astre condamné. L'amour était semblable une fleur qui finissait par se faner. Ce n'était qu'une adoration scabreuse, donnant à l'Homme des illusions qui finiront par le faire souffrir. Kant avait compris la tournure maléfique de l'amour, qui pouvait créer un dysfonctionnement à l'intérieur de lui « La passion amoureuse ou un haut degré d'ambition ont, de tout temps, changé des gens raisonnables en fous qui déraisonnent ».
Je condamnais inlassablement les hommes engouffrés éperdument dans ce mirage malsain. Je vitupérais ces asservis, sans cervelle qui n'avaient d'yeux que pour l'Amour avec un p'tain de grand A. J'exécrais ces personnes aliénées de raison qui préféraient écouter les cœurs fourvoyés.
Je balayai la pièce d'un regard amorphe avant de m'éterniser sur une jeune femme. Cette mystérieuse jeune femme qui m'avait sauvé. Sergei m'avait indiqué qu'elle se prénommait Irina. Une étreinte étouffante s'empara soudainement de moi où une myriade de sensations chahuta mon esprit. Une once de curiosité me démangea inlassablement lorsque mon regard épousa cette pauvre femme. Je devais impérativement juguler une ébauche d'un attrait frénétique.
Irina, qui était cette femme intrigante ?
Si j'avais su.
**
sólnychka : petit soleil