Moscou – Première approche
IRINA
Tétanisée par la scène, mes jambes flageolèrent et mon corps vacilla par cette crainte qui m'oppressait. Les battements de mon cœur rythmèrent ce spectacle ensanglanté, mêlés aux ricanements lointains des ravisseurs. La peur jaillit pour s'emparer entièrement de mes membres engourdis. La rationalité quitta subitement mon esprit, déréglant toute faculté de penser. Les larmes se déversèrent comme si la faute me rongeait intérieurement au point de crisper mon corps. J'étais complice de cet événement tragique. Un sentiment d'anxiété entremêlé par la culpabilité fissura mon cœur, sécrétant un liquide venimeux qui empoissonnait mon atma chaste.
Tout se spectacle était manigancé pour me permettre de m'immiscer aisément dans sa vie tel un ange descendu du ciel. Ces deux hommes œuvraient pour Zaven et en étaient simplement fiers. Ils avaient prémédité la situation et s'en réjouissaient.
Ma vie semblait depuis la malédiction être des pétales qui, au fur et à mesure des jours, perdaient de l'éclat. Aujourd'hui, des pétales noircis par le désespoir, des pétales déchirés par la déréliction, des pétales écrasés par la fatalité, et, et souffle mortel de la fleur mourante.
Je déboutonnai ma chemise et appliquai sur sa blessure pour stopper l'écoulement du sang. Il était inconscient et son visage pâlit au fil des minutes. Incapable de réfléchir, mon regard balayait la pièce dans laquelle nous demeurions mais aucun signe des hommes qui étaient censés venir nous aider. Je fouillai dans ses poches et trouvai un téléphone portable. Au moment où je m'apprêtai à appeler les urgences, son téléphone sonna et un dénommé Sergei s'afficha. Je décrochai instinctivement en lui expliquant la situation et lui donnai l'emplacement pour qu'il pût venir.
En attendant son arrivée, j'appelai les urgences pour venir prendre en charge Zakhar. Sa blessure profonde ne présageait rien de bon. Il était convenu d'une simple altercation entre eux et mon apparition devait mettre fin à ce pugilat sans conséquences désastreuses. Les complications pouvaient mettre en péril sa vie et je me maugréais terriblement.
— Zakhar, une voix rauque retentit en tapant maintes fois sur la porte.
Je me précipitai pour ouvrir. Un homme vêtu d'un costume bien taillé se dressa devant moi. Je présumais qu'il s'agissait de Sergei. Il me dévisagea en fronçant les sourcils avant de s'attarder sur son ami, écroulé au sol. Il courut presque en criant son nom, désemparé par le piètre état de Zakhar.
— Les urgences arrivent dans moins de deux minutes. J'ai suivi leurs conseils en les appliquant sur votre ami. J'ai essayé tant bien que mal d'endiguer l'hémorragie mais il perd beaucoup de sang.
Il s'approcha de moi et m'offrit sa veste en voyant le haut de mon corps vêtu d'un léger débardeur.
Après avoir entendu les bruits de sirène, je décidai de m'éclipser. Le corps de ce mystérieux Zakhar, noyé dans un bain ensanglanté, inconscient par l'élancement et l'atroce douleur de la balle logée, perfora mon cœur frêle.
— Je vais donc m'en aller et bon courage à vous et votre ami, réussis-je à dire en fuyant mon regard.
J'entamai mon premier pas mais il me retint le bras, il fouilla dans ses poches, sortit son porte-monnaie, prit une dizaine de billets et me les tendit.
— Je vous remercie d'avoir sauvé mon ami. C'est une personne qui m'est chère. Puis-je avoir votre nom ? Tenez pour vous remercier de votre aide précieuse.
Je déclinai sa récompense onéreuse. Comment pouvais-je recevoir de l'argent sachant que j'étais une des pièces maîtresses de son état actuel. Honteuse de mon acte, je me mis à me réprimander sévèrement.
Courroucée par l'attitude de ce squalide millionnaire, je marchai d'un pas déterminé vers sa résidence. Impossible de continuer en perpétuant des actes ignobles. Je ne voulais pas devenir une meurtrière, c'était inconcevable.
Après un long trajet, je finis par arriver à destination. Des hommes se tinrent devant un immense portail. Ils me reconnurent et me laissèrent entrer sans broncher.
Je m'engouffrai dans sa demeure et atterris dans une magnifique salle. Une incommensurable pièce éclairée par une lumière émise par un lustre, le faste était à son acmé. Diamant, or et argent valsaient dans ce cadre prodigieux, des peintures célèbres ornaient les murs blanchâtres. De grands vases en porcelaine, venus d'Asie Orientale parsemaient les multiples couloirs, des arbres de cristaux adamantins étaient plantés en plein milieu de l'immense salon. Une grande maison, un château, un palace, un empire, me disais-je.
Quelle richesse.
J'étais étonnée au point d'en rester coi. Une stupéfaction déferlait chez moi où les spasmes de l'extase cherchaient à enchanter mon âme. Je me forçais à maintenir un regard amorphe. Je ne désirais pas rêver, connaissant bien mon rang social.
Je fais même tâche pour dire.
— Que me vaut cette surprenante visite, une voix grave résonna dans la pièce. Zaven, je suis très surpris de vous voir ma chère Irina.
Il descendit les escaliers, seulement vêtu d'un peignoir, accompagné de ses cheveux rebelles qui s'entremêlaient et tombaient soigneusement sur son front.
— Comment avez-vous pu ? Il allait mourir ! Vous êtes ignoble ! Criai-je presque, retenant mes larmes.
Il railla de mon attitude et me provoqua même. Il fit semblant de ne pas comprendre mon énervement et me regarda d’un air choqué.
Je n'étais pas vraiment une personne qui était capable d'envenimer les conversations et alimenter la haine dans les dialogues. J'étais plus le genre de personne qui se soumettait face aux invectives des hommes avec un tel rang social et je n'osais riposter de peur de perdre mon travail. De nature fragile, pigmentée par une part de sensibilité élevée, je préférais souvent me négliger.
— Que se passe-t-il pour que vous soyez si féroce, si énervée, si méchante envers moi ?
— Pour quelles raisons avez-vous tiré sur lui ?
— Mes hommes ont tiré sur qui ? Zakhar ? Malheur ! Un semblant de tristesse agrémenta son visage avant d'être obturé par un rictus mesquin
Je compris dès lors qu'un homme abject se tenait devant moi. Il était dépourvu de toute empathie, laissant le maléfice s'emparait de lui. Un effluve d'aversion jonchait la blancheur de son âme pour la noircir, jaillissant par la même occasion un venin mortifère. Son âme embrasée par la perdition avait collationné le fruit du démon, s'engouffrant dans les abîmes de l'interdit.
— Irina, ma chère Irina. Vous êtes à la fois surprenante et intéressante. J'énonce les règles et vous les appliquez. N'osez plus vous énerver contre votre maître ou bien la sentence sera irrévocable. Ne vous inquiétez pas, tant que vous m'obéirez, vous n'aurez rien.
Les chants sourds de mon âme s'entremêlaient dans les abysses du maléfice. Aucun râle ne résonnait, et ce dernier s'engouffrait dès lors dans les profondeurs de la tristesse. Quand les ultimes spasmes de l'effroi s'abattaient violemment sur moi, les sanglots se déversaient abondamment. Quand la douleur atteint son paroxysme, l'organe vital se fissurait, laissant quelques bribes s'ensevelir dans les abymes. Ce tourment demeurait et enjôlait mon esprit châtié, comme si cette mélopée malfaisante s'imprégnait de toute once d'étincelle qui gisait en moi. Mes plaies étaient promptes mais invisibles aux yeux de tous. Les cris feutrés de détresse étaient poignants mais littéralement inaudibles. Je n'étais qu'un simple patin, obéissant à ses paroles patelines.
Il me tendit un papier où figurait une adresse.
— Dans une semaine vous irez à son lieu de travail.
ZAKHAR
Les jours se succédaient sans une once d'inconsistance. L'hiver s'approchait doucement mais sûrement, les arbres se laissaient se dévêtir. Ils devenaient nus jusqu'au racine, laissant le vent hiémal les caresser. Le moral du temps se conjuguait parfaitement avec le mien. L'affliction amenait et galvanisait mes remords de minuit.
Je plongeai mon regard dans ce coucher de soleil qui était pourtant beau mais le cœur n'y était pas, préférant se noyer dans l'obscurité. Les dernières lueurs s'endormaient, laissant mon regard imprimer le ciel chatoyant. C'était soi-disant le moment le plus apaisant, où la quiétude de la journée atteignait son acmé. Mais mon âme errante s'était perdue dans les profondeurs de l'oubli.
Je pensais à cette agression soudaine qui m'avait presque couté la vie. La haine avait revigoré mon cœur, laissant mes pulsions meurtrières s'enflammer. J'avais une idée de la personne qui pouvait être derrière tout ça.
Sergei avait la même opinion que la mienne et nos doutes convergeaient vers la vérité quand nous avions reçu une lettre ensanglantée. Il m'avait également annoncé qu'une jeune femme m'avait sauvé la vie mais avait disparu sans donner son nom. Je n'avais pas cherché plus mais ça m'intriguait quand même.
Étrange. Très étrange. Elle était apparue comme un ange venu à mon secours et avait disparu sans rien laisser derrière elle, ce qui alimenta ma profonde curiosité.
— Tu veux donc mourir misérablement ? Fulmina Sergei en s'engouffrant dans mon bureau, tu comprends la gravité de la situation ?
Je fermai les yeux et les réminiscences de mon enfance s'embrasèrent. Mon ingénuité avait été écrasée, piétinée par ces gens acrimonieux. Je me rappelai encore, ses regards mauvais qui me méprisaient, de ses regards altiers qui me toisaient alors que je n'étais qu'un jeune enfant candide, âgé de sept ans.
C'était un soir pluvieux, un soir pas comme les autres. C'était un jour morose, un jour pas comme les autres. Un soir où mon monde s'écroulait, où des iris d'un noir charbon avaient criblé la blancheur de mon âme. C'était un jour où une déliquescence émotionnelle s'était mise en marche, mon cœur pourvu de sentiments sincères n'était devenu qu'un organe déficient.
Aucune force pour m'évertuer à effacer cette histoire où quelques bribes de déréliction transperçaient mon cœur. Au crépuscule de mon chagrin mon atma déplorait, laissant mes sanglots arroser mon jardin de désespoir. À l'aube de ma douleur lancinante, les plaies promptes de mon cœur clamaient de détresse. Cette braise mélancolique me consumait à petit feu sans avoir la force de stopper l'hémorragie.
Mon corps baigné dans une rivière ensanglantée.
Mes râles s'amenuisaient désespérément.
Mes cris dégradaient mon état tristement.
Mes pleurs rythmaient leurs quolibets.
Ils m'avaient montré les enfers en guise de cadeau alors que j'avais seulement sept ans, sept ans. Souffrir, ne pas mourir et donc m'enfuir.
Ayant épluché l'écorce de mon cœur, la haine avait volé le noyau melliflu qui demeurait en moi depuis de très longues années. La haine était devenue cette lumière qui éclairait mon monde obscur. Je l'affirmais sans aucun regret, la haine était ce liquide sucré qui alimentait mes veines assoiffées.
Mes misérables cafards hantaient mon esprit torturé, laissant mes angoisses sombres embraser mon cœur lacéré. De sombres souvenances criblaient mon âme tourmentée, laissant cette dernière quémandait la libération éternelle. Cette atma ivre balafrait ses propres sentiments. Ce coeur enivré empoisonnait mes veines déshydratées et s'enfonçait dans l'artère d'un monde noirci par les vicissitudes des suppliciés. Devenant un être annihilé qui s'ensevelissait dans les profondeurs de l'oubli, l'affliction me caressait frénétiquement.
J'étais Zakhar et je le resterai à jamais, à jamais.
— Zakhar...
Sergei exhala un long soupir en voyant que je ne répondais pas. Il décida de ne pas riposter et j'en étais reconnaissant.
— Promets-moi seulement d'être méfiant. Il est à l'affût et n'hésitera pas à te tuer pour triompher et être le seul et l'unique héritier de la famille.
J'acquiesçai en guise d'agreement et lui proposai de descendre pour boire un verre.
— Je te rejoins, je vais passer un coup de fil.
Aussitôt descendu que deux femmes se tinrent devant moi. Feodora et une inconnue.
Feodora, une aguicheuse pour ne pas changer. Un corps voluptueux donnant le désir à chaque homme de visiter son musée aphrodisiaque. Ses lèvres mouillées m'imploraient de tremper mon pinceau mais je déclinai souvent. Un visage criblé d'éphélides sous des cheveux serpentés en broussaille, imbriqués les uns sur les autres. Seulement ses yeux d'une couleur océan pouvaient attirer l'attention au point d'en faire quelques éloges. Si le portrait était peu flagorneur, sa personnalité n'avait rien à envier. Son turgide d'orgueil devait atteindre son paroxysme. Elle humait l'odeur de l'hubris fièrement.
La deuxième était comment dire, ordinaire. C'était bien le mot. Son visage blafard, les yeux obombrés, accompagné de cernes dépeignait le portrait d'un être fragile. Elle était comme un être languide, induré par la fatigue et dépourvu de toute force physique. Je pouvais comme ressentir sa fébrilité.
— Koskov souhaite les plus belles servantes et je t'en ai déniché une. Je te présente Iri..
— Je ne manque pas de personnel, l'interrompis-je sèchement.
— Elle épouse parfaitement les critères et elle a besoin d'argent. Fais preuve d'indulgence et laisse-la travailler ici.
— Non
— Zakh, elle s'arrêta comprenant son erreur avant de reprendre. Patron...
Je devais faire preuve de méfiance. Depuis mon agression, j'en venais à douter de tout le monde, particulièrement des femmes.
Les femmes étaient telles des fleurs en éclosion, belles à première vue, d'une senteur envoûtante mais finissaient pas faner par les vices qu'elles dégageaient.
Je soutenais mon regard fielleux pour leur faire comprendre que c'était mort et que je ne reviendrais pas sur ma décision.
Au moment où elles franchirent la porte Sergei fit son apparition tout en regardant vers la sortie. Il était comme perturbé.
— Zakhar, c'est elle !
— Comment ça elle ?
— Celle qui est avec Feodora, c'est celle qui t'a sauvé ! Je ne pourrais jamais oublier la personne qui a sauvé ta vie.
Avant même de laisser Sergei poursuivre, je courus presque en essayant de les rattraper.
Ma main agrippa fermement son poignet, exerçant une légère pression, et la pivota de sorte qu'elle fût face à moi. Mon regard incompris était noyé dans son regard triste pigmenté par des bribes d'étincelles en raison de la déception.
J'ordonnai à Feodora de nous laisser seuls et elle obtempéra sans broncher.
— Tu m'as sauvé ?
Elle ne répondit pas et baissa sa tête à l'entente de ma voix.
— Pourquoi as-tu fait celle qui ne me connaissait pas alors que tu savais très bien qui j'étais ?
Qui était-elle ?