4Elle est triste. Triste et énervée. Tout ça ne lui ressemble pas, elle en veut à la terre entière. En fait, c’est plutôt légitime. Juliette rêve de se marier depuis l’enfance et elle m’aime... J’en suis certain. Alors, me voir là, au beau milieu d’une chambre d’hôpital, allongé sur un lit comme un pauvre vieux, proche de sa dernière heure, ça la rend morose. D’où sa réaction. Jamais ma femme ne se serait permise de parler ainsi de ma famille. Ce n’est pas son genre. Elle est bien trop élégante pour ça.
Élégante et bonne à souhait, dans tous les sens du terme.
C’est sa manière de rester forte. Je l’admire pour ça. Là où d’autres seraient brisés, elle ravale ses larmes et fait preuve de dignité. C’est tout à son honneur.
Emporté dans mon élan de certitude, je ne distingue pas mon nouveau visiteur se hisser dans ma chambre. Mis à part son souffle et le bruit discret de ses pas près de moi, celui-ci semble plus censé que mes infirmières infernales.
Une main se pose sur mon épaule. Toujours sans la moindre agitation, cet individu, bienveillant à souhait, prend le temps de soulever la chaise pour s’installer à quelques centimètres de mon lit.
Son calme me fait du bien, me rassure.... J’ai espoir que ce soit Juliette, ma magnifique femme qui soit venue se repentir, me glisser des mots doux dans l’oreille pour me signifier qu’entre nous, rien n’a changé.
Un ricanement résonne et me surprend dans mes rêveries.
— T’as pris cher, mon frère, se moque ma petite sœur, Astrid.
Elle continue de rire alors que je rage intérieurement.
Moi, il m’a fallu un rocher, toi, c’est depuis la naissance, Morticia.
— Pas mal ta chambre... mange cailloux, moi, j’en ai profité pour prendre la tienne à la maison. Je me suis dit que tu n’en rêverais pas.
En fait, ce n’est même pas ma sœur. Mon père a fauté avec une traînée et l’a ramenée chez nous sans nous demander notre avis. C’est pour ça, son aspect gothique, rebelle, en dehors de la société. Elle n’est pas finie. J’entends Astrid ouvrir la bouche pour reprendre ses tirades mesquines lorsqu’une autre personne entre dans la chambre.
— Oh, excusez-moi, je ne vous ai pas vu arriver, s’alarme Marie, mon infirmière.
Un soupir envahit mes pensées. Cette soignante est la reine des cruches. Ma sœur se lève de sa chaise, provoquant un grincement aussi désagréable qu’elle au passage.
— Non, restez. Je vous en prie. Mon frère n’est pas des plus bavards, vous savez....
La none glousse, intimidée, mais amusée par les stupides blagues de ma cadette.
Mais pour qui elle se prend, au juste ?
— Il paraît qu’ils peuvent nous entendre, déclare Marie.
Elle agite un objet juste au-dessus de moi.
— Tant mieux, j’espère qu’il pourra même s’en souvenir, se distrait Astrid, machiavélique.
En plus de son air sombre, je suis prêt à affirmer qu’elle a encore mis ses horreurs en guise de vêtements. Souvent recouverte par tout un tas de tissus noirs arrachés, ma sœur prend un malin plaisir à se peindre le visage en blanc, couvrant ses lèvres et ses yeux d’un noir opaque.
Soudain piquée par une tique, ou autre chose, elle replace la chaise dans le coin de la pièce et me dépose un b****r répugnant sur le front.
— Allez, à plus, Bonduelle.
Bonduelle, comme les légumes ?
La g***e traverse la chambre à grandes enjambées et s’enfuit.
Astrid a toujours fait ça. Elle adore me rendre fou de rage, c’est son plaisir. Elle est venue me voir dans le but de me narguer, espérant que je puisse l’entendre. Si elle savait... J’ai conscience de tout ce qu’il se passe autour de moi, c’est là ma torture : écouter sans pouvoir réagir.
J’avais presque oublié la présence de mon infirmière avant qu’elle gigote près de moi. Elles passent tant de temps dans ma chambre que je n’y fais plus attention. J’ai seulement l’impression d’avoir un remake de Dallas dès qu’elles se mettent à parler.
— Vous avez de la chance, j’aurais aimé avoir une sœur comme la vôtre, s’exprime la soignante, la voix enjouée.
À cet instant, j’aimerais pouvoir lui dire de faire son boulot et rien d’autre.
Béca...
Je me sens soudain étriqué, à l’étroit. C’est comme si mon cœur me donnait des coups de poignard, ma respiration s’écourte, ma poitrine se comprime. J’ai mal, trop mal pour que ce soit une simple crise d’angoisse.
J’ai le sentiment d’être en train de mourir lorsque toutes les machines se mettent à hurler. Je sombre dans un supplice épouvantable.
— Maxime ? Maxime, restez avec moi ! panique Marie.
Une douleur brutale m’irradie la nuque alors que ma jeune infirmière s’affole autour de moi. Je meurs de chaud et je meurs tout court. Mon cerveau lutte contre mon corps. Toutes mes alarmes internes sont au maxima.
— Non, non, non ! Ne partez pas !
Marie hurle, pourtant, je l’entends à peine. Je crois qu’elle est sur moi, à califourchon sur mon ventre, pressant de toutes ses forces sur mon torse.
— De l’aide ! À l’aide ! Il fait un arrêt !
La nausée m’emporte, les poignards infligés à mon cœur me provoquent d’horribles douleurs insupportables. J’ai la sensation que ça dure depuis des heures. Je m’épuise dans mon combat intérieur tandis que Marie essaie de toutes ses forces de me garder en vie.
C’est drôle, parce qu’avant ça, je voulais qu’elle parte de la chambre. Je voulais me reposer, ne plus avoir à supporter cette femme craintive, plaintive... Et pourtant, j’ai l’intime conviction que mon sort est entre ses mains. Ses mains délicates, hésitantes, transformées pour l’occasion en deux robustes membres prêts à tout pour me sauver.
Et là, plus rien.
Le trou noir.
Dommage que cet ange arrive trop tard.
Et tchic et tchac...