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1094 Mots
5Ce jour-là, il faisait beau. J’avais passé toute la nuit avec Juliette, dans ma chambre d’enfant. Mise à part notre chevauchée sauvage, nous avions discuté de notre futur mariage et de nos projets d’avenir. Entre autres, pour notre maison, nous avions décidé de faire construire. J’avais étudié tous les plans avec les meilleurs architectes de la ville et Juliette avait choisi la décoration. C’était donc d’humeur enjouée que je poussais la porte de l’agence pour retrouver mon collègue et ami, Gilles Philibert. — Tu en fais une tête, quelqu’un est mort ? Il se lève avec nonchalance alors que je m’avance vers lui, tout sourire, pour le saluer d’une généreuse accolade. — Je me suis encore fait larguer, gémit Gillou. En vérité, le voir aussi abattu, affalé sur son bureau, me donne envie d’éclater de rire. Avec le plus grand naturel, je me laisse tomber sur mon énorme fauteuil, mes pieds sur la table. — Tu en trouveras une autre. On ne peut pas tous avoir une Juliette dans son lit. Un moment, je me retrouve à penser à ma folle nuit d’amour. Les fesses de Juliette sur le haut de mes cuisses, mes mains sur ses fines hanches et elle me dévorant du regard, ses yeux verts pétillants de désir. La sonnette de l’agence me surprend et je pose les deux pieds sur le sol à regret. — Bonjour, monsieur, s’enquiert Gilles, toujours aussi abattu. Le client, un grand type mal rasé, se contente d’un signe de tête en avançant plus promptement dans la pièce. — Je voudrais acheter une maison, déclare-t-il en criant presque. Un regard complice suffit à mon collègue pour comprendre mon amusement. — Très bien monsieur, nous allons voir ce qu’on peut faire. L’homme rejoint le bureau de mon confrère se balançant d’une jambe sur l’autre tandis que Gilles, un sourire aux lèvres, étale sa panoplie de biens devant lui. — Alors, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? jubile mon meilleur ami. Je fais mine de parcourir mes mails, caché derrière mon écran d’ordinateur, mais je ne loupe aucun détail de ce manège mesquin. Le client regarde, affamé, les magnifiques villas que lui propose Gilles. Je peux presque le voir s’humidifier les lèvres, rêveur. — Celle-là, oh oui, celle-là elle est belle ! s’extasie l’homme, toujours debout. De l’index, il désigne le bien le plus cher de notre agence et je vois les yeux de mon collègue étinceler tant il aime faire ça. Poil de carotte et ses enfantillages... — Celui-ci ? Gilles laisse un long silence, l’homme le regarde, désabusé. — Oui, celui-là. Aussitôt, mon confrère sort sa carte mystère, fier de lui. — Ah non, pour vous mon cher ami, je n’aurai rien d’autre que ce magnifique abri de jardin, dénonce Gilles, content de sa blague. L’homme, gêné et vexé me lance un regard meurtri et je peine à cacher le fou rire qui vient s’emparer de moi. Son air ahuri, mélangé à son odeur purulente, m’amuse davantage. — Vous vous foutez de moi ? C’est ça ? Gilles fait de grands yeux, comme surpris. — Pas du tout monsieur, elle ne vous plaît pas ma cabane ? demande-t-il avec sérieux. L’homme souffle dans ses moustaches en arrachant la carte du taudis des mains de l’agent immobilier. — Allez fiche le camp d’ici, sale clochard, rage Gilles. Tout en vacillant, le puant rebrousse chemin et s’en va en meuglant dans sa barbe des mots inaudibles... Je regarde Gilles en riant et ma vision se trouble. Je n’aperçois plus qu’une tache sombre, occultant les souvenirs de ce moment pour me retrouver dans cette chambre, à l’hôpital. Allongé sur un lit, seul avec ma conscience. — Ça va aller, mon chéri, maman est là. Peu à peu, je reprends mes esprits, enfin... ce qu’il en reste. Amélia, ma mère, est à côté de moi, ma main dans la sienne. Je l’entends renifler, pleurer et je me rappelle de mon malaise foudroyant. — Tu es fort, mon bébé, tu vas t’en sortir. Tu t’en sors toujours. Ma mère est abattue. Si son discours a pour but de me soutenir dans mon combat, la tristesse dans sa voix l’a trahie. Mon rêve, ou souvenir, me rend amer. Je me retrouve une nouvelle fois bloqué dans ce corps défaillant alors que quelques semaines plus tôt, je vivais la naissance d’un empire. Mon empire. — Ne t’en fais pas, Amélia, il va réussir, la rassure mon père, tout aussi triste. Apparemment, leur dispute n’a pas duré. Elle ne dure jamais. La porte s’ouvre et cette fois, il y a bon nombre de personnes qui entrent dans la chambre. Je sens ma mère lâcher mes doigts puis l’entends se lever précipitamment. — Merci, mademoiselle, vous avez sauvé notre fils, crie ma génitrice. — Notre fille nous a tout raconté, vous avez été exemplaire, je ne sais pas comment vous remercier, continue mon père. C’est exact. Astrid venait tout juste de partir lorsque mon cœur a décidé de me lâcher. — C’est très gentil de votre part, mais je n’ai fait que mon travail. Marie, ma jeune infirmière... Son travail : me sauver la vie. — Nous avons tout fait pour le réanimer. Marie n’a fait qu’appliquer la procédure dans ce genre de cas, dénonce mon médecin, Claude, dans la chambre lui aussi. Pour se faire bien voir, Claudo est toujours aux premières loges. Pourtant, il ne me semble pas l’avoir entendu entrer lorsque j’étais en train de mourir. — Oh évidemment docteur, nous n’en doutons pas, s’excuse ma mère, idiote. Après plusieurs pirouettes de bonnes manières, mes parents quittent la pièce pour laisser mes soignantes faire le travail. Dans un sens, je regrette de ne pas avoir repris connaissance avant. Mes parents me manquent, ma vie me manque et mon corps aussi me manque ! C’est un enfer. Je déraille, je crois que mon état empire. J’arrive de moins en moins à me concentrer, je ne sais plus distinguer mes rêves de la réalité. — Tu n’étais pas obligée de te montrer en spectacle, rage mon médecin. Après qui il en a, au juste ? Marie ? — Ce n’est pas ce que j’ai voulu faire, déplore la jeune infirmière. La porte s’ouvre. — Nous en reparlerons à la maison. Termine le boulot, crache Claude. Dallas prend tout son sens à cet instant. Claude, mon docteur, est marié avec Marie, ma douce infirmière. Le journal d’un comateux, premier round. La porte se referme et Marie s’affaire dans ses taches. — Ne fais pas ça, Marie, fais-ci, Marie ! Passe pour une cruche, Marie ! Ça y est, docteur House vient de lui faire péter un boulon. La soignante s’agite comme une furie autour de moi et j’en ai presque la nausée. — Non, mais, vous vous rendez compte, Maxime ? dit-elle, au bord de l’hystérie. Je peux vous appeler Maxime, n’est-ce pas ? Ne te gêne pas surtout. De pire en pire. Soudain, elle s’amuse à prendre une grosse voix rauque. — Bien sûr, Marie, appelez-moi Maxime, s’éclate mon infirmière. Mais qu’est-ce qu’elle me fait, au juste ? Dans la continuité de sa folie, elle se laisse tomber sur le rebord du lit. — Claude est un être méprisant, Marie, je suis d’accord avec vous, m’imite-t-elle encore une fois. Je n’ai pas du tout cette voix-là ! — Oh, mais je ne vous permets pas, Maxime, c’est mon mari !
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