Chapitre 3-2

2617 Mots
Des voix, de l'autre côté de la cloison de cuir, se firent entendre. Les oreilles grandes ouvertes et le cœur battant la chamade, ils écoutèrent avec attention ce qui se disait à moins d'un mètre devant eux. ― On est à la recherche d'un homme et d'une femme, cingla une voix d'homme à l'accent étrange. Un solide gaillard avec sur la joue une taillade, accompagné d'une damoiselle à la tignasse rousse. Lui est sergot. Un long silence suivit sa tirade. Rodier-Barboni ferma les yeux une poignée de secondes, l'esprit tournant à vive allure. L'intrus avait une élocution surprenante, inaccoutumée. Ses mots roulaient dans sa gorge comme des cailloux et sa voix semblait hésitante, comme s'il cherchait ses mots. Il y avait dans son intonation quelque chose de familier, mais Eugène avait beau se triturer les méninges, il n'arrivait pas à se souvenir quoi. Dépité, il rouvrit les yeux et scruta les ombres qui ondoyaient à la lisière du mur de peaux. ― Alors ? Vous les avez vus ? s'impatienta la voix rocailleuse. Un mouvement aussi furtif qu'un serpent projeta une ombre sur le sol. Quelque chose éclipsa la lumière qui se déversait de la trouée et l'inspecteur entrevit une paire de bottes beiges frangées de perles. Un des brodequins tapait la mesure par terre, comme agacé. ― Oui, nous avoir vu ces gens. Les cheveux de Rodier-Barboni se dressèrent sur sa tête quand il reconnut la voix de Vivek. Parcouru de sueurs froides, il entendit à sa droite un gémissement terrifié. La nuque raide, il tourna lentement la tête vers Rose et cligna des paupières, pour lui assurer que tout allait bien se passer. La jeune femme semblait s'être liquéfiée de désespoir et ses yeux reflétaient une profonde déception. Le guerrier était en train de les trahir. Les mains moites, Eugène sentit la crosse de son pistolet glisser entre ses doigts. Peut-être qu'il serait plus judicieux de sortir de cette cachette de fortune – qui en fait, n'en était pas une – et de surgir dans la pièce de vie, l'arme au poing ? De toute façon, ce n'était plus qu'une question de secondes à présent, avant que le guerrier ne conduise l'homme à la voix caillouteuse dans la chambre. En se montrant maintenant, ils auraient au moins l'avantage de la surprise ! L'inspecteur essuya sa paume sur l'étoffe de coton, puis resserra sa prise sur son arme. Il jeta un coup d'œil à l'assistante qui le dévisageait d'un air paniqué et d'un signe du menton, il lui fit comprendre qu'il était temps pour eux de révéler leur présence. Il s'apprêtait à bondir quand la voix de Vivek retentit une seconde fois, froide et hostile, de l'autre côté de la cloison. Coupé dans son élan, Rodier-Barboni s'affala brutalement sur la paillasse. Il laissa échapper un petit glapissement de douleur quand sa cage thoracique percuta le grabat, mais, par un heureux hasard, son cri fut camouflé par la voix tranchante du guerrier. ― Nous pas aimer étrangers. Parisiens. Vénal. Cupide. Eugène haussa un sourcil. Comment diable l'Indien connaissait-il tous ces mots ? ― On est pas des étrangers ! se fâcha la voix à l'accent étrange. C'est vous les rastaques ! Nan mais pour qui y s'prennent ces moricauds ! La botte beige qui frappait le sol avec horripilation se figea soudain. L'inspecteur comprit alors que l'homme à qui appartenaient ces chaussures était contrarié. Vivek était fâché. Qu'est-ce qui avait bien pu passer dans la tête de cet imbécile à la voix caillouteuse, pour oser insulter le puissant guerrier ? N'importe qui avec assez de jugeote aurait compris qu'il était malavisé, dangereux même, de mettre en colère cet homme dont la carrure s'apparentait à une machine de guerre. Les bottes firent un pas en avant et, une fraction de seconde plus tard, confirmant la stupidité irrécupérable du gaillard à l'accent, deux autres souliers apparurent sous la cloison. Deux souliers brillants à la couleur criarde et écœurante. Deux souliers de couleur jaune poussin... Rodier-Barboni dû se faire violence pour ne pas s'assener une tape sur le front. Qu'il avait été sot ! Se mordant la lèvre pour ne pas céder à la panique, il ferma les yeux et se maudit intérieurement. Tout s'assemblait dans son esprit, les pièces du puzzle se mettaient en place et la solution était tellement évidente qu'il se demanda comment il avait pu ne pas faire le lien avant. À comprendre avant qu'il ne soit trop tard... Les hommes qui les poursuivaient, cet individu aux intonations insolites, ce jargon rustre et inculte... Et ces chaussures immondes. Ceux qui les suivaient sans relâche et voulaient leur mort n'étaient autres que des Apaches ! Des Loups de la Butte. Après qu'Eugène ait assassiné l'un des leurs et que leur Chef, Abriel, se soit fait tuer, les seigneurs de La Zone s'étaient lancés dans une quête vengeresse. Pour défendre l'honneur de leur caste et châtier le coupable : lui. Comment avaient-ils pu le retrouver ? Paris était si... vaste, que retrouver sa trace ne pouvait relever du simple hasard. Ils avaient dû flairer sa piste aussi sûrement qu'un caniche reniflant un os, la laisse autour du cou et guidé par son propriétaire. Ce qui voulait dire que quelqu'un avait divulgué aux Loups, où Rose et lui se trouvaient ce soir même. Quelqu'un qui connaissait leurs projets... L'inspecteur n'eut pas le temps de dresser la liste de tous ceux qui étaient au courant de leur escapade à l'Exposition Universelle, car le guerrier – sa botte tambourinait le sol avec fureur et les perles fixées à ses franges tremblotaient – reprit la parole d'une voix aussi tranchante qu'une lame et aussi froide qu'un iceberg : ― Ceux que vous deux cherchez, partis. Homme et femme s'échapper par porte de derrière. Jamais ne les retrouver. Déjà loin. Rose lâcha un soupir de soulagement un peu trop bruyant – elle avait retenu sa respiration pendant toute la tirade du Vivek – et lança un regard désolé à Eugène qui la fusillait du regard, scandalisé par son imprudence. L'assistante lui jeta en retour un regard assassin, que Rodier-Barboni traduisit par un « De nous deux, ce n'est pas moi la plus bruyante. Cessez de faire votre pète-sec ». Outré, l'inspecteur prit le parti de l'ignorer et retourna à sa petite observation de souliers. Il entendit des grommellements mécontents et aperçut les bottes beiges avancer tout droit, faisant reculer les souliers jaune poussin. La lumière provenant des lampes à huile placées aux quatre coins de la pièce de vie se déversa brusquement dans la chambre. Sous le mur de peaux tendues, il n'y avait plus l'ombre d'une chaussure. Après une série de jurons qui firent rougir Eugène, les piailleries des Loups devinrent de plus en plus lointaines, leurs voix s'affaiblissant à mesure qu'ils s'éloignaient de l'antre des Indiens. Le couple, toujours allongé à plat ventre sur les paillasses, demeura immobile, tous les sens aux aguets. Ils savaient que lorsque tout danger serait écarté, Vivek viendrait les retrouver. Le guerrier ne les autoriserait pas à quitter leur cachette tant qu'il existait un risque, même infime, que les trois hommes reviennent sur leurs pas. Cinq bonnes minutes passèrent avant que Vivek ne se décide enfin à entrer dans la chambre. ― Sortez, ordonna-t-il d'une voix autoritaire. Les deux jeunes gens ne se firent pas prier. S'arrachant à l'étoffe de coton, ils se hissèrent sur leurs deux jambes flageolantes, tous les muscles endoloris et la nuque tellement raide qu'elle se mit à craquer au premier hochement de tête. Le guerrier observa avec attention Rodier-Barboni, tandis qu'il étirait ses muscles. ― Merci, Vivek, lâcha Rose en défroissant ses jupons du plat de la main. Je savais que vous ne nous trahiriez pas. Eugène haussa un sourcil et tut l'objection qui lui venait spontanément aux lèvres – mensonge que voilà ! Elle était persuadée qu'il les avait trahis ! Il sourit doucement en se disant que les femmes recelaient bien des mystères. ― Udita avait parole. Promesse. (Il se frappa la poitrine avec son poing par trois fois, comme pour apporter encore plus de crédit à ses paroles.) Rodier-Barboni tourna la tête vers lui et le jaugea avec indolence. Une question le taraudait : si les Loups n'avaient pas insulté le guerrier, les choses se seraient-elles passées différemment ? Avant que l'Apache ne le mette en colère, Vivek semblait vraiment prêt à les trahir. Mais peut-être qu'il se faisait des idées après tout... Il garda ses doutes pour lui et se mit à arracher les ramilles de pailles qui transperçaient sa veste. Soudain, il sentit le poids d'un regard impitoyable, qui le sondait sans détour. Mal à l'aise, il tourna la tête et ses deux prunelles s'arrêtèrent sur Vivek. Le guerrier était en train de le toiser, une lueur étrange dans le regard. Presque bestiale. Subitement inquiet, Eugène laissa retomber ses bras le long du corps et demeura parfaitement immobile. Le jeune homme le scrutait toujours, en silence. Ses iris noirs s'étaient enflammés. Rodier-Barboni eut un mouvement de recul et il faillit tomber à la renverse en butant contre une des paillasses. ― Toi être policier ? interrogea Vivek, une lueur démentielle crépitant au fond de ses yeux. ― Je... Oui. Je suis inspecteur de police. L'homme battit des paupières plusieurs fois – seule démonstration de sa surprise – puis, sans un mot, s'éclipsa dans la pièce de vie. Décontenancé, Eugène le suivit, talonné de Rose. Le chef et le petit garçon, entourés de part en part des trois jeunes femmes, étaient assis en tailleur sur les coussins molletonnés. Le deuxième guerrier, quant à lui, s'obstinait à faire le guet, mais Rodier-Barboni savait qu'il ne perdait pas une miette de ce qui se passait dans son dos. Vivek s'accroupit derrière l'homme à la barbe blanche et lui glissa quelques mots à l'oreille. Le chef écarquilla subitement les yeux et dévisagea l'inspecteur avec la même animalité dont avait fait preuve le guerrier. Ses deux prunelles sombres l'examinèrent des pieds à la tête et son regard s'attarda sur le pistolet qu'Eugène tenait dans une main. Plus intimidé qu'effrayé, Rodier-Barboni s'empressa de jeter l'arme au fond de sa poche, persuadé qu'elle était la cause de ces regards austères. L'homme sans âges se mit à débiter un flot de paroles incompréhensibles et le visage sévère de Vivek se fendit d'un sourire carnassier. Ils n'avaient pas quitté l'inspecteur des yeux une seule seconde. Rose semblait elle aussi très nerveuse. Jetant des regards anxieux à Chaitan comme pour solliciter son appui ou une explication, elle caressait convulsivement les mèches de ses cheveux. Mais les trois femmes demeuraient stoïques, les mines sombres et les visages fermés, vides de toutes émotions. Le guerrier en poste s'était retourné lui aussi, en écoutant l'échange entre Vivek et le chef. Il fixait Eugène d'un regard dur et consterné. ― Que... que se passe-t-il ? bredouilla Rose d'une voix timide. Vivek se redressa de toute sa hauteur, banda ses muscles et crispa les mâchoires. Il s'avança vers Rodier-Barboni d'une démarche raide – l'inspecteur eut l'étrange impression de contempler la mort en marche – et s'immobilisa à quelques centimètres à peine de son visage. ― Toi, inspecteur, tonna-t-il d'une voix caverneuse. Toi savoir où avoir mis nos morts. Eugène le regarda sans comprendre. De quoi parlait le guerrier ? ― Vos morts ? Quels morts ? répéta-t-il les sourcils froncés. ― Nous avoir perdu frère. Atmajyoti, « Lumière de L'Âme ». Dire où est son corps. Et soudain, l'inspecteur comprit. Pétrifié, il mesura l'étendue que toute cette question impliquait. Il en eut le tournis. Il repensa à l'Aquarium, au bassin mortuaire où pourrissaient dans l'eau des centaines de cadavres en état de décomposition. Aux trois portefaix... Il plissa des yeux en réfléchissant à toute vitesse. Que convenait-il de faire ? S'il avouait la vérité aux Indiens – qu'une fosse commune avait été créée par les soins de l'État pour se débarrasser des défunts sans-le-sou, des morts miséreux dont les proches n'avaient pas les moyens de rapatrier dans leur pays, des victimes de l'Exposition Universelle dont la nationalité défendait toutes funérailles décentes – cela déclencherait une guerre latente entre Paris et les colonies cosmopolites qu'elle accueillait en son sein. Parce qu'il était évident que les Indiens ébruiteraient l'affaire. Et ces révélations sonneraient comme un glas sinistre, qui mènerait tout droit la capitale à la catastrophe. L'honneur de la France volerait en éclat. Car la coalition d'une centaine de pays contre la cité de lumière, serait scandée par tous les quotidiens du Monde. Le Monde entier se liguerait contre son pays. L'accuserait d'immoralité, d'obscénité, d'indécence. Non. Il ne pouvait se résoudre à révéler la vérité. À divulguer les horreurs enfantées par l'État et qui s'opéraient dans le dos d'honnêtes citoyens, et tout cela au profit de quelques piètres économies. Un jour pourtant, il dénoncerait les dirigeants Parisiens, clamant au Tout-Paris des évidences que personne ne pourra contester. Il ne savait pas encore comment s'y prendre pour éviter la détonation internationale que cela allait déclencher – il chérissait quand même énormément sa ville et bafouer son honneur était une chose qu'il lui coûtait – mais il était persuadé qu'il trouverait en temps et en heure la solution idoine. Néanmoins, et cela lui creusa un gouffre dans l'estomac, sa conscience lui ordonnait de dire à ces gens qui leur avaient sauvé la vie en mettant leurs propres existences en péril, ce qu'il était advenu de leur frère bien-aimé. Il jeta un regard à Rose qui l'observait en silence. Si elle venait à mourir et que sa dépouille se volatilisait, ne mettrait-il pas tout en œuvre pour savoir ce qu'il était advenu d'elle ? Bien sûr qu'il le ferait. Il plongerait corps et âme dans la recherche d'une vérité, aussi ignoble soit-elle. Il ne trouverait pas le repos avant d'avoir su ce qui lui était réellement arrivé. Il ne serait pas en paix avec lui-même avant d'en posséder ce savoir. Rodier-Barboni leva la tête vers le guerrier et leurs nez se frôlèrent. Ses yeux impénétrables inondés d'une infinie tristesse le sondaient, presque avec espoir. Vivek et sa famille attendaient. Ils voulaient comprendre, savoir ce qui était advenu de la dépouille de leur frère. De leur sang. Ils étaient fatigués d'attendre, n'aspiraient plus qu'à pouvoir enfin se recueillir, adresser leurs adieux et un jour, plus tard, entamer le long chemin du deuil pour accepter. Se libérer. Eugène fit ce qu'il lui semblait le plus juste. Trouvant un juste milieu entre deux monstruosités. ― Votre frère, « Lumière de L'Âme », se souvint-il, il repose en paix. L'État a pris ses dispositions pour honorer sa dépouille. Il gît sous terre, dans un lieu uniquement foulé par les justes et les intègres. Les yeux du guerrier se voilèrent de larmes. Prenant une profonde inspiration, il retransmit les paroles de Rodier-Barboni à sa famille. Chacun l'écoutait avec une telle attention, un tel silence, une telle fixité, qu'ils semblaient tous avoir été transformés en pierre. Lorsqu'il eut fini de parler, les femmes éclatèrent en sanglots, enserrant de leurs bras le petit garçon et lui caressant tendrement ses cheveux noirs. Et l'inspecteur comprit que le frère de Vivek était aussi le père de l'enfant. Rose le devina elle aussi, car elle se mit à sangloter en silence, une larme roulant doucement sur sa joue. ― Vouloir voir Atmajyoti. Adieu à frère. (Il lança un regard paternel au petit garçon, le visage dissimulé dans la tunique de Chaitan.) À père Aditya, « Fils de L'Infini ». ― Vivek, intervint l'assistante les yeux brouillés de larmes. Ce n'est plus possible. (Elle avait compris qu'Eugène cherchait à éviter une catastrophe et allait dans son sens.) Le corps d'Atmajyoti repose dans un endroit sacré. Mais son âme, elle, flotte autour de vous. (Elle s'approcha du guerrier et posa sa paume sur la poitrine de l'homme, à l'emplacement du cœur.) Son âme est avec vous. Elle vous accompagnera partout, où que vous vous trouviez. Les prunelles de Vivek s'éclaircirent soudain, comme s'il avait compris quelque chose d'important. Il baissa la tête lentement et demeura immobile de longues secondes. Puis, il se retourna vers les siens et leur parla, d'une voix calme et posée. Apaisante. Le guerrier pivota ensuite vers Rodier-Barboni et murmura presque imperceptiblement : ― Moi avoir dit aux miens, que Atmajyoti purifié. Dans flammes. L'inspecteur mit moins d'une seconde à comprendre. L'incinération était la consécration ultime pour les Indiens. L'assurance de l'âme éternelle, libre. Mais Eugène savait aussi que c'était faux. Vivek avait menti. Pour protéger l'honneur de sa famille. ― Gardiens de secret, conclut-il les yeux brillant d'émotion. Les deux jeunes gens acquiescèrent avec délicatesse. Seuls eux trois détiendraient la vérité. Le guerrier hocha la tête d'un air solennel, comme pour clore leur marché, et s'en alla rejoindre le petit garçon qu'il attrapa dans ses bras. Il le cajola affectueusement, ce qui fascina Rose. Elle ne se doutait pas que sous son allure de machine de guerre, le guerrier avait un cœur aussi doux et aussi paternel. Se forçant à détacher son regard de cette scène attendrissante, elle se tourna vers Rodier-Barboni. ― Eugène, nous devrions y aller. Il approuva d'un signe de tête et embrassa des yeux une dernière fois, les sept membres de la famille, soudés dans une étreinte entrecoupée de sanglots. ― Merci à tous, souffla-t-il avec respect. Merci de nous avoir sauvé la vie. Vivek se retourna une ultime fois pour leur adresser un « au revoir » silencieux, puis ses deux bras puissants encerclèrent sa petite tribu et son visage disparut parmi les corps enchevêtrés.
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