Chapitre 3-1

2024 Mots
Chapitre 3 Un des lascars fit un pas en avant et plongea tout naturellement sa main sous sa veste, au niveau de la poitrine. Lorsqu'il en ressortit un coutelas dont la lame aiguisée reflétait la lumière des lampadaires, ce fut le point de départ d'un branle-bas de combat inimaginable. La foule de badauds s'éparpilla dans tous les sens en poussant des hurlements terrifiés. Deux gardiens qui étaient venus voir ce qui avait causé un tel remue-ménage quelques minutes auparavant, se mirent à lancer des petits coups de sifflet stridents dans l'espoir de faire revenir l'ordre à la normale. Rose fut la première à réagir. Elle plaqua sa main sur l'épaule d'Eugène avec un sang-froid à toute épreuve et vrilla un regard impassible dans ses deux prunelles brunes. Ils se comprirent instantanément. Sans un mot, ils se mirent à courir à toute allure dans la direction opposée de la cohue, misant sur l'affolement général pour ralentir leurs poursuivants. Parvenus devant le Pavillon des Indes Néerlandaises, Rodier-Barboni ne réfléchit pas une seconde de plus. Il tira la jeune femme vers lui et s'engouffra dans le monument, haut de trois étages. Ils dépassèrent les guichets comme deux furies, sourds aux protestations des gardiens qui les traitaient de tous les noms – escrocs, pillards, voleurs – en cavalant derrière eux. Lorsque l'inspecteur entendit, plusieurs mètres derrière lui, des bruits étouffés de coups et des hurlements stridents, il comprit sans avoir à se retourner que les trois gaillards les talonnaient de très près. Furibond, il s'élança dans un couloir bas de plafond et bouscula les visiteurs pour se frayer un chemin. Le souffle rauque, la poitrine prête à exploser et les côtes lui faisant souffrir le martyre, il comprit qu'ils devaient se trouver une planque dans la minute. Il ne pourrait pas tenir plus longtemps. Rose le héla soudain et s'enfonça dans un petit passage dont les murs s'émaillaient à intervalle régulier de torches crépitantes. Il la suivit sans rechigner et continua à cavaler, focalisant de toutes ses forces son esprit sur des choses agréables. Il devait à tout prix oublier la douleur. Sinon, ils étaient perdus. Un autre virage à droite et ils débouchèrent sur une allée éclairée par une centaine de flambeaux, avec de tous les côtés des « terrains » ceinturés par des planches de bois ou des cordes, abritant des petites huttes et des habitations sommaires. La jeune femme enjamba une barrière de bûches et s'immobilisa face à une petite cabane faite de peaux et de terre, Eugène à ses côtés. Un petit homme noir sans âges, aux tempes grisonnantes et à la moustache blanche, les dévisagea d'un air éberlué. Derrière lui, se tenaient à distance respectueuse deux jeunes hommes aux allures de guerriers, trois femmes et un petit garçon qui fixait Rose comme si elle était une déesse personnifiée. ― Parlez-vous notre langue ? interrogea l'assistante d'une voix précipitée, mais qui se voulait apaisante. L'Indien à moustache pivota brusquement vers un des guerriers et lui dit quelque chose que le couple ne comprit pas. Le jeune homme hocha la tête, puis s'avança vers eux. ― Moi comprend et parle français. Un peu, formula-t-il d'un ton étrangement caverneux. Je traduis pour chef. ― Aidez-nous, Monsieur, implora Rose en joignant ses mains devant elle comme si elle s'apprêtait à prier. Nous sommes poursuivis. Des hommes... des barbares qui nous veulent du mal. Le guerrier pencha la tête vers le chef de la famille sans les quitter des yeux et invoqua leur requête en à peine quelques mots, comme s'il cherchait à gagner du temps. Dans son regard brillait une lueur d'intelligence telle, que Rodier-Barboni crut un instant qu'il possédait la connaissance universelle. L'homme sans âges transmit sa réponse, mais le guerrier n'eut même pas besoin de traduire ses paroles. Le chef s'était mis à brailler des ordres dans sa langue natale et les trois jeunes femmes se mirent à bouger d'un seul mouvement. La démarche légère, elles se déplaçaient avec agilité et économie de mouvements. Elles allaient à l'essentiel. L'une d'elles s'approcha du couple avec grâce et prit la main de Rose qu'elle attira dans la hutte. Une autre fit de même avec Eugène. Avant de disparaître dans la cahute, ce dernier nota avec reconnaissance qu'un jeune homme au torse bombé et aux muscles saillants s'était posté à l'orée du terrain pour surveiller le couloir. L'intérieur du gourbi était économe et fonctionnel. Aucune frivolité. Pas même une petite décoration. Il y avait en tout et pour tout trois pièces, qui s'ouvraient les unes sur les autres sans qu'aucune porte ne vienne cloisonner leur entrée et seul le seuil de la salle d'eau avait été calfeutré par un drap blanc, déchiré par endroit et auréolé de taches de moisissures. Comme mobilier : un large seau rempli d'eau, une cuve en métal fermée qui empestait les défécations, un reste de savon et des draps étendus qui demeuraient constamment humides. La deuxième alcôve, au plafond de cuir tendu, faisait office de chambre pour les femmes et le petit garçon. Au sol se trouvaient trois paillasses de paille, recouvertes d'une étoffe en coton. La dernière pièce servait de lieu de vie. Large et circulaire, elle s'ouvrait aux yeux de tous sur le couloir, pour permettre aux visiteurs d'épier tout ce qui se passait dans la hutte à n'importe quel moment de la journée ; la nuit, les gardiens espionnaient la famille et s'en donnaient à cœur joie, leur apprit le guerrier en grinçant des dents. Et a contrario des autres cellules, celle-ci était plus chaleureuse : une garnison de coussins ouatés ; une petite table en bois bosselée ; un brasero élémentaire ; quelques conserves à réchauffer ; et des sacs de céréales. Une jeune femme attira Rose dans la salle d'eau et lança un regard empli de menaces à la ronde, pour décourager ceux qui auraient l'audace d'émettre ne serait-ce qu'une objection. Le chef haussa les épaules d'un air agacé et jeta un coup d'œil à son fidèle poulain posté à l'entrée du couloir. Ce dernier fit « non » de la tête et reprit sa surveillance. La nuit était bien avancée et les visiteurs se faisaient de plus en plus rares. Et cela pouvait jouer en leur faveur comme en leur défaveur : c'était un avantage dans le sens où leurs poursuivants seraient plus faciles à repérer dans la foule et qu'ils auraient moins de chance d'avoir accès aux Pavillons, au vu de la fermeture toute proche de l'Exposition Universelle ; c'était un inconvénient pour le couple, car plus les minutes passaient, plus sortir du Palais devenait une mission impossible. Non seulement les gardiens les chasseraient à coups de pieds au derrière – ils n'avaient pas payé leurs entrées –, mais une fois dehors, il n'y aurait plus personne pour se fondre dans le torrent de badauds. Que faire, donc ? L'inspecteur repensa soudain aux veilleurs. Il avait entendu des cris et des bruits de lutte. Quelqu'un avait-il été blessé ? Peut-être que leurs poursuivants avaient été arrêtés tout compte fait... Ça l'arrangerait bien ! Il se mit à rougir en réalisant qu'il était en train de tirer profit de la mésaventure des gardes – mésaventure qu'il avait lui-même provoquée – sans savoir s'ils en avaient réchappé. Honteux, il posa son regard sur le profil superbement bien dessiné du guerrier en poste, enviant sa musculature et son inflexibilité face à un éventuel danger. Des bruits d'éclaboussures provinrent tout à coup de la salle d'eau et Eugène alla jeter un œil à travers un des trous qui fendaient le drap. La jeune femme à la peau bronzée lui assena une petite tape à travers le linge et débita un flot de paroles incompréhensibles, qu'il devina être des invectives. Résigné, il se tourna alors vers l'homme qui comprenait leur langue et qui n'avait pas cessé de l'observer depuis qu'il était entré dans la cahute. ― Hommes qui veut mal à toi et à elle, questionna le guerrier en désignant du menton la salle d'eau. À quoi ils ressemblent ? ― Ils sont trois, vêtus d'un costume noir et ils ont un chapeau haut de forme sur la tête, lui répondit Rodier-Barboni. Et ils sont armés de couteaux. Le visage impassible du guerrier se fendit d'un sourire énigmatique dont la raison échappa à Eugène. ― Nous faire le nécessaire, lâcha-t-il soudain, sans se départir de son sourire mystérieux. Faire le nécessaire ?! Qu'entendait-il par là ? Rodier-Barboni n'eut pas le temps de lui poser la question, car un bruissement à sa gauche lui apprit que l'assistante sortait enfin de la salle d'eau. Il en resta bouche bée. Les yeux écarquillés, il dévisagea Rose comme si c'était la première fois qu'il la voyait et esquissa deux pas vers elle. L'assistante sursauta et baissa vivement le visage, inquiète de son jugement. La jeune femme Indienne sortit à son tour de la petite alcôve et sourit à pleines dents, très fière de sa création. ― Je... Je suis comment ? demanda Rose d'une voix effrayée, sans quitter des yeux le sol de la hutte. Je n'ai pas pu me regarder... Ils n'ont pas de miroir. (Elle leva les yeux vers l'inspecteur qui la fixait toujours d'un air stupéfait.) Eugène ? Comment suis-je ? Devant le silence de Rodier-Barboni, ses yeux se voilèrent de larmes. Elle s'apprêtait à courir se cacher dans la salle d'eau, lorsque le guerrier avec qui ils avaient échangé quelques mots s'avança vers elle et lui effleura la joue de ses doigts puissants. ― Toi, plus Arunima, « Lueur de L'Aurore », souffla-t-il à son oreille. (Il posa alors une main sur son propre cœur.) Moi, Vivek « Le Discernement » (Puis il répéta le même mouvement en touchant cette fois, la poitrine de Rose.) Toi, maintenant Udita, « Celle qui s'est Élevée ». Il n'y avait aucun geste déplacé dans cet échange étrange. Juste l'expression respectueuse de la plus pure des considérations. L'expression tacite et non verbale d'une marque d'estime entre deux inconnus. Pendant un instant, on eût cru qu'un fil invisible s'était tissé entre eux, les liant à tout jamais dans une toile de potentialités. L'inspecteur ne ressentait aucune jalousie. Pas même un pincement au cœur. Il respectait cet échange. L'estimait même ! Car il savait que ce qui venait de se passer, était aussi important pour l'un que pour l'autre. Doucement, il s'avança vers Rose. Elle détacha son regard du visage serein du guerrier et observa Eugène, les yeux brillant d'émotion. ― Vous êtes... tout simplement magnifique, murmura-t-il la gorge nouée. Il glissa la main dans ses cheveux et enroula une mèche entre ses doigts. ― Chaitan a utilisé du henné, lui apprit-elle en offrant un sourire chaleureux à la jeune femme qui les observait les bras croisés. ― Et Chaitan a vraiment réussi son œuvre. Ce n'était plus une cascade de cheveux de couleur flamme qu'il caressait, mais une avalanche de boucles mouillées aussi noires que la nuit. Des mèches trempées tombaient sur ses épaules, ondulant légèrement comme des rubans de soie. Rodier-Barboni la coiffa avec une infinie douceur pour dégager un peu son visage. Le contraste entre ses yeux bleu-vert qui rayonnaient de tendresse et sa chevelure ébène aux reflets azurés, était tel que de magnifique, Rose devenait splendide. Il n'avait pas de mots pour qualifier sa beauté. Elle plissa soudain les yeux et s'humecta les lèvres. L'inspecteur sourit. Il savait très bien ce que ça signifiait. Elle était embarrassée. Pas par lui, mais par les gens qui les entouraient. Eugène cessa de cajoler les cheveux de Rose, pour la tranquilliser. Tout à coup, le guerrier en poste se retourna vers le petit groupe d'un mouvement brusque et forma des mots silencieux avec ses lèvres. ― Udita et toi, venir avec moi, ordonna Vivek. Sans exiger d'autres explications, le couple suivit le jeune homme dans la chambre des femmes. ― Couchés. Sur lit. ― Comment savez-vous que ce sont eux ? interrogea Rodier-Barboni en s'allongeant sur le ventre, contre la paillasse. Le guerrier hésita à lui répondre, mais lorsqu'il surprit le regard inquisiteur de l'assistante, il avoua : ― Balavan « Le Puissant » a dit : veste noire comme la nuit et chapeau étrange. Et... et regards d'assassins. Pour la première fois depuis qu'ils avaient rencontré le jeune homme, Vivek avait l'air inquiet. Son regard était fuyant et ses poings tellement serrés que sa paume avait prise une affreuse teinte cramoisie. Il attrapa d'un coup sec une couverture en coton et la jeta sur les deux jeunes gens, subitement angoissés depuis qu'ils avaient capté le trouble du guerrier. ― Maintenant, silence. Puis il disparut dans la pièce de vie, pour rejoindre ses proches. L'inspecteur releva la tête avec la plus grande délicatesse et découvrit, juste en face de lui, que la cloison de peaux tendues n'atteignait pas le sol. L'espace était assez haut pour entrevoir des chaussures. Se déhanchant comme un ver de terre, il chercha une position un peu plus confortable et sortit son arme à feu qu'il pointa vers la porte. Juste au cas où... Rose lui assena une tape dans le dos pour qu'il cesse de faire l'imbécile. À force de gesticuler de la sorte, il allait finir par les trahir et les efforts des Indiens n'auront servi à rien. Eugène réprima un cri et mordit de toutes ses forces dans la paille, pour rester silencieux. Mes côtes ne se sont pas rabibochées en dix minutes, bon sang ! Qu'elle arrête donc de me frapper !
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