4 Des ailes nuageuses Au premier quartier de lune Souffle du voyage

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4 Des ailes nuageuses Au premier quartier de lune Souffle du voyage Dans l’avion menant au Chili, Yukio se remémore la fête des premiers rites. Sa demeure a méticuleusement été nettoyée, comme autrefois, quand les geikos rendaient visite aux propriétaires des maisons de thé et que les courtisans échangeaient leurs vêtements contre de beaux habits neufs. Le 13 décembre, « le mois où même les moines courent » pour préparer les fêtes, Yukio a participé à l’événement. Tous étaient là, Arthur Delague le spécialiste des civilisations précolombiennes, Pierre-Jean Gaudran, le promoteur immobilier de Tahiti, Henry-René d’Ambre-Fort, l’archéologue judiciaire de Paris, et son frère Charles-Antoine, ou le criminologue Jean-Tristan, avec l’équipe en charge de l’enquête sur la disparition de Suzie-Valentine Pothier, mais aussi sur ces phénomènes énigmatiques qui se multiplient. Depuis l’avril, Yukio a le devoir de mener son projet à terme, non seulement poursuivre sa mission, mais retrouver la fillette qui a grandi dans une autre partie du monde. Ces derniers mois, le papillon de l’étang s’est fait insistant, le saut de la grenouille plus aimant quand la pluie commençait à chanter. Le soleil portait une indicible joie dans son bureau, le vent s’y engouffrait en soufflant de curieuses mélopées. L’oiseau passait, semant une question suivie d’une ribambelle de notes que les moineaux relayaient en dessinant dans le ciel des ailes nuageuses. Pourquoi le chant du koorogi était-il si beau ? Quand le grillon avait lancé son petit son, la réponse avait jailli ! Il allait partir ! Au premier quartier de lune, l’exemplaire du Kojiki et Les Vingt-Quatre modèles de la piété filiale ont donc été placés dans sa valise, avec l’émeraude destinée à celle qui portera la robe de soie comme neige brodée de lotus d’or. Il a vérifié les billets d’avion et suivi son chauffeur qui l’a mené à l’aéroport. Derrière une froideur de surface, son cœur est de feu. La joie le rend au pèlerin qu’il rêvait d’être, poète errant, prenant son bourdon, pour écrire ses haïkus au souffle de l’Éveil. Au Chili, il doit remettre à l’antiquaire la calligraphie du Pavot bleu, partir au désert d’Atacama, franchir le Cap Horn s’il veut tenir l’élue dans ses bras à Ushuaia. Ainsi le veulent les dieux. La rencontre aura lieu pour l’Oshōgatsu, sur le paquebot Le Fugitif. Ce nouvel an s’annonce heureux. Yukio s’assoupit au murmure du moteur d’avion… Comme les Obayashi, les Yamamoto de sa famille maternelle étaient de grands guerriers, crâne rasé, hérissé de la queue de cheval. Au début du XVIIe siècle, alliés à la famille du Mont-Lune venue d’Europe, affrontant le Monstre-Sangsue, ils s’étaient faits chrétiens. L’aura sulfureuse du maître de la SIPO, Chax Castelnada, cet automate à l’esprit mathématique, distillait aujourd’hui un état d’esprit incitant aux plaisirs dispendieux. Obsédant comme une métamorphose, réputé pour sa laideur fascinante ou sa beauté terrifiante, cet homme de pouvoir est le dieu d’un monde prisonnier de la tyrannie rationnelle, à l’opposé de l’homme du printemps. Comment éviter la pieuvre SIPO ? Il hante les rêves des hommes. Partout, se dressent ses filiales. Les clans opèrent avec une redoutable efficacité. Les Zéboul œuvrent à visage découvert. Le patriarche Avigdor a 108 ans quand Lévy vient au monde. À 36 ans, ce dernier crée le Temple Noir. L’Enclos est désormais sous la coupe de son fils Baruch et de ses jumeaux. Les derniers rapports confirment leur présence sur le paquebot, ainsi que de leur mère et du top-modèle Suzie-Valentine. Certes, aux égéries de Castelnada, Yukio préfère les ancêtres aux visages impassibles, la conversation des gens âgés, la transparence du silence, le frémissement d’une herbe, un chant d’oiseau. Foin de ces enquêtes et de ces courses au paraître, les vrais artistes sont des religieux qui invitent à philosopher sur l’invisible, non des professionnels cachant leur misère morale derrière des éclats de rire douteux. Où sont les samouraïs dévoués jusqu’à la mort ? Où sont passées les vestes de soie de ses pères, ornées des armoiries, les deux sabres au côté ? Combien de siècles ont été nécessaires pour atteindre ce raffinement ? Quand la sœur de Yukio était petite, Shizué dessinait si joliment qu’on la qualifiait d’otonashii, pour son caractère calme et joyeux. Avec Keiko, elle a fréquenté l’école des filles. Musiciennes de koto, elles assument leur rôle de ryōsai kembo, bonnes épouses et mères avisées, pratiquant les arts d’agrément. Fujimi est devenue une kyoiku mama, une mère éducative, elle est libraire à Philadelphie. Masami a épousé un paléontologue brésilien, elle est traductrice et guide pour touristes à Rio de Janeiro. Quelle joie de la revoir ! Yukio se souvient du cerf-volant, du masque, de l’échasse, du lacis de ruelles enserrant la colline où il suivait les empreintes des renards. Il n’a pas oublié ce matin où l’oncle Komatzu a évoqué la rébellion des samouraïs qui refusaient l’oubli de la Tradition, pas plus que la croix d’or de la vie éternelle, qui a traversé les âges jusqu’à la Seconde Guerre mondiale pour être portée par le dernier k******e. Comment ne pas vénérer le pays des origines, les montagnes dominant les îles, le mystère qui l’enveloppe quand la neige scintille sous une lune sans voile et que le sentiment de réalité s’évanouit ? Les souvenirs du grand-père buvant le saké à l’auberge se mêlent à ces images. Le seigneur Matsuda fait partie de ceux qui regrettent de devoir serrer les mains à la mode occidentale, au lieu de s’incliner. Ces gestes d’antan incarnent le soleil des profondeurs. Les feuilles mortes tissent un tapis pour la prophétie nourrie aux racines du cèdre millénaire, le parfum de grand large porte la voix du seigneur Matsuda : « Le symbolisme redonne au langage sa profondeur spirituelle. Il est la voie royale. Le symbole nourrit le cœur d’une lumière qui fait passer du visible à l’invisible et de la matière grossière à la matière subtile. Les dragons doivent s’unir en toi »... Yukio s’éveille au moment où l’avion survole Santiago. Les passagers débloquent leur ceinture, rassemblent les bagages aux ors du crépuscule, à l’heure où les contours des choses s’estompent pour faire surgir les esprits qui dansent au premier quartier de lune. Le taxi le conduit à l’hôtel Tupahue, où il dépose ses affaires pour accomplir le rite à la chambre 408, comme l’a exigé le Maître des mirages. Près de l’église, il trouve le musicien. ⸺ Hasta luego ! dit Yukio en laissant son aumône. ⸺ Stalugo, répond le vieil homme en laissant chanter son instrument. Le soir, l’agent Villanueva le reçoit à la Police secrète. Attaché au quartier des Orangers, Francisco est un homme solide, carré d’épaules, gardien de la sécurité à la boîte de nuit Rodeo del Rancho{3}. L’enquête piétine. Le suspect change de forme, chacun y va de son détail : épais sourcils bruns, il porte un gousset d’argent. Un témoin décrit un joufflu à barbe rousse, forte corpulence, traits lourds, yeux globuleux, d’un jaune verdâtre, caméra à l’épaule. Il se prétend rentier, tantôt médecin, tantôt archéologue. Il hante les cimetières, front bombé, frange sur le front, tantôt géant, tantôt nain. On remarque ses pommettes saillantes, un nez pointu, des cheveux clairsemés. Il peut porter redingote et avoir les yeux vides ou pétillants, être chauve, barbu, ou arborer une imposante moustache. Certains l’ont vu porter tantôt le gibus, tantôt le canotier, le béret basque ou le borsalino, pantalon à la chinoise, short à bretelles du Bavarois, jean ou habit à la vieille mode d’Europe centrale. Il sait soigner son maquillage et peut se déguiser en vieille duchesse russe ou en diva d’opéra. Tous s’accordent à dire que sa voix est grave, qu’il impose par sa majesté, étonne par son regard. Mais quelque chose intrigue les enquêteurs : ces créatures des ténèbres semblent n’avoir qu’une seule identité, même ADN, mêmes empreintes digitales. Il s’agit de reconstituer les circonstances du drame, d’identifier le cadavre. La disparition de l’égérie de la SIPO fait couler beaucoup d’encre autour du clan. Du côté des Zéboul, l’arrière-grand-père, père de l’Enclos ou de la Clôture, est né en 1822. Le grand-père marchand de cigares en 1886. Lévy est né en 1930. En 1966, le patriarche a 108 ans quand le Temple Noir est créé par son petit-fils Lévy. La nuit même, naît Baruch. Le clan travaille pour la SIPO. Les démons feront partie de la croisière.
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