5 Coulée de la nuit Sur la rivière Mapocho Éclaircie peut-être

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5 Coulée de la nuit Sur la rivière Mapocho Éclaircie peut-être Après son passage aux Orangers, Yukio se dirige vers l’autocar, pour une excursion qui lui permettra d’attendre l’ouverture du magasin d’antiquités. Maître Soga no Tai Michiyoshi est prévenu. La commission de révision estime que de nouveaux éléments doivent être pris en compte. Le domicile des suspects a été fouillé : comptes en banque, courrier, appels téléphoniques, sous contrôle du Procureur. Les experts ont étudié les cendres de la robe-panthère. Relevés d’indices, empreintes digitales, caméras de surveillance font l’objet de nouvelles analyses. Le guide accueille aimablement les touristes. Yukio s’installe au fond de l’autocar. La chanson de bienvenue au Chili lui rappelle la pièce du théâtre Nō à laquelle il a assisté avant son départ : un voyageur endormi près d’un puits rêve d’une femme qui s’y est jetée, dont le fantôme danse l’amour malheureux. Serait-ce ce corps subtil des néo-platoniciens ou l’énergie sombre de la science renaissante ? L’oncle Komatzu en est le vivant témoin. Quoique ayant quitté ce monde, il reste omniprésent. Alors, quel est le statut du souvenir ? Quant à l’enfant aux gants de dentelle blanche, est-elle réelle ou produit de l’imaginaire ? Quelle est la fonction d’une légende ? Si Orphée ne résiste pas au désir d’éclairer le pays des morts pour voir sa bien-aimée, le cadavre de la déesse tente de retenir son mari, l’obligeant à refermer la porte séparant les morts des vivants, à la rivière des Orangers. Aujourd’hui, au quartier du même nom, quelles apparences prendront ces entités lancées à sa poursuite ? Se déguiseront-elles en déesses du tonnerre, furies de mélancolie, ambiguës, telles la Russe Zvezdotchka Balachov, la Galloise Blodeuweld Owen ou l’Irlandaise Blathnat Mac-Lir, qu’il doit croiser sur le chemin, ou bien la panthère portée disparue ? Les renardes se cachent parmi les ensorceleuses de la Société Internationale de Castelnada. Yukio devra-t-il, lui aussi, supplier les divinités du Pan d’Or ? L’autocar longe les bâtiments de la Place d’Armes dont les plans furent intervertis après s’être égarés entre Rio et Santiago. La cathédrale se dresse à quelques minutes de l’hôtel Tupahue. Plus loin, le quartier Patronato, le Condor et le Mont San Cristóbal, patron des grands voyageurs. Le groupe d’excursionnistes s’arrête au Jardin des mimosas, offert à la ville de Santiago par les Japonais. Sous un arbre, au pied de la Vierge dressée sur la colline, Francisco remet discrètement son rapport à Yukio. À cette heure, l’équipe qui montera à bord du Fugitif avec ses grands-parents est dans les parages : il les aperçoit sous les pins, il reconnaît l’amie du commissaire Bertrand, Céleste la littéraire, qui compare Chax Castelnada à Renart le goupil, le rouquin seigneur à quatre pattes, du château de Maupertuis, que nécessité pousse, et n’a pas son pareil pour tromper les gens. Elle suggère que Pierre-Jean, l’expert immobilier, n’est pas sire Belin le mouton, mais qu’il a la gorge chenue, blanchie par l’âge, qu’il comprend mieux le calcul et le vernis de rhétorique que la théologie négative. Le guide explique que le culte de Marie a redonné vie à l’archaïque divinité, matrice des mondes, tandis que l’autocar poursuit sa route vers le musée d’art moderne et de l’art étrusque, le musée précolombien. ⸺ Les Chiliens échangent des plantes de coca pour communiquer avec les ancêtres, commente-t-il en engageant son groupe à le suivre. Le prêtre catholique participe au rituel préchrétien, implorant les esprits des Incas pour les aider à faire venir la pluie. Ils vénèrent la Vierge de Guadalupe et honorent Pacha Mama, la Terre-Mère, à laquelle ils l’ont assimilée. Mais pour connaître l’âme des choses, les livres ne suffisent pas, il faut vivre au milieu des Andes, près des Indiens de l’Atacama, dans la mémoire du désert de plus de onze mille ans. Les eaux de la rivière Mapocho qui traverse Santiago ne sont jamais claires. C’est une onde terreuse qui descend des Andes. Sur le belvédère se dresse un centre artisanal, plus loin le musée des Beaux-arts Pablo Neruda. Ici, les vents repoussent la pollution vers l’Argentine. Les Chiliens ne s’entendent pas très bien avec les Argentins, ils préfèrent les Brésiliens, précise le guide, avec le rire de Lambert Wilson dans Jet Set. Ha ! Ha ! Ha ! Le Chili plaît à Yukio, la limpidité de son ciel, ses couleurs. Dans chaque nuage la demoiselle de la prophétie dessine la dentelle et danse à la fête des fleurs, le papillon batifole autour de sa chevelure. Yukio court après son étoile ; elle fait partie de lui. Maître Shibata a donné les clefs pour lire le Cahier en hiragana, la langue des femmes. En quittant la chambre 408, Yukio a laissé une pincée de cendre sous la lampe de l’hôtel. Lors de ce voyage, le seigneur Matsuda et Maître Shibata ont désigné dame Nakashima pour protéger la dryade aux cheveux roux, elle fait partie du groupe. L’Envoûteur prépare sa lyre, la duchesse centenaire aiguise son chant, chaque dieu a son mot à dire dans le cœur des hommes. À l’heure du rendez-vous, Yukio traverse la ville en faisant la charité au mendiant près de l’église. Il passe devant la bijouterie jouxtant la pâtisserie, lève les yeux sur l’enseigne Fuenteclara et, carton sous le bras, pousse la porte de l’antiquaire occupé à réparer de belles estampes. Au son du grelot d’ouverture, Maître Soga no Tai l’accueille en se courbant avec solennité. C’est un homme fin et discret. Comme dans la prophétie, son chat roux aux longues moustaches ronronne près d’une porte dérobée. Après avoir reçu l’objet précieux, le vieil homme souriant murmure que la dame aux gants de dentelle blanche viendra avec l’ondée : la calligraphie du Coquelicot bleu de l’Himalaya lui sera remise. Viktor Prokhoroff l’avait authentifiée, Hagen a validé. Cependant, le ciel n’annonce pas encore de hallebardes. Yukio approuve le sage. ⸺ Comme toute civilisation traditionnelle, la nôtre a évolué au fil des « vieillesses », comme disent les Mayas, confirme l’antiquaire. Ainsi vont les cycles. Peut-être pourriez-vous revenir avec l’équipe à la mi-juillet. Arthur Delague fait partie du groupe. Nous nous retrouverons pour le festival au village de La Tirana. Nos confréries y participent : musiciens et danseurs revêtus de masques jouent la musique ancienne et ne s’arrêtent que pour manger. La danse est suivie du pèlerinage à la Virgen del Carmen. Tous dansent six jours la diablada. Nous en profiterons pour remettre la statuette à qui de droit. Les danses des Incas ont intégré l’influence catholique, et rappellent la dame du Mont-Lune. Comment oublier les sons de la petite horloge ? L’antiquaire laisse passer un silence, puis se tourne vers une statuette apparentée aux moaï de l’île de Pâques, engageant Yukio à consulter les cent-huit yeux d’émeraude de cette tête de mort hantée par le vent au fil des millénaires. Reliant le visible à l’invisible, son âme se manifeste par un tremblement. En l’effleurant, Yukio entre dans l’inconnu... ⸺ Mon souvenir à dame Nakashima et au seigneur Matsuda, dit l’antiquaire. S’ils reviennent en juillet, je vous laisse le soin de les aviser : de nombreux bus font l’aller-retour depuis Iquique et Pica. ⸺ Certainement. Que cet humble présent parvienne à sa destinataire. ⸺ Vous pouvez compter sur moi. La Fondation Hagen poursuit l’enquête. Vos grands-parents viennent de s’installer à l’hôtel Tupahue. Arthur Delague a analysé l’objet. Jetez un œil sur les documents. La SIPO devient redoutable, les Neuf seront sur le paquebot. Ils doivent signer avec Monsieur Wuitcheurd. Que Dieu vous tienne en Sa Sainte Garde ! Yukio prend rendez-vous pour le 16 décembre à neuf heures avec le vigile du Mercado Central, qui vit avec sa mascotte, un bouledogue aux yeux de feu. Si Dios quiere, répond le mendiant-musicien en poncho, auquel Yukio fait la charité à l’angle de l’église en prononçant hasta luego. ⸺ Stalugo, répond l’homme en avalant les mots. L’averse se fait attendre. Le vent yū dachi, une éclaircie, peut-être, le dragon céleste scrute l’horizon. Yukio a hâte de prendre le Train des nuages, tren as las nuebes, qui va au-delà des nuées, de traverser le désert d’Atacama, pour ramasser les grains de sable, cueillir la Fleur du zénith, et boire l’eau de la Gorge du diable. Après avoir reçu le rapport de l’agent Villanueva en fin d’après-midi et le dossier de l’antiquaire, Yukio se demande pourquoi les étoiles émeuvent à ce point le cœur. Né au Japon, au son du grillon de la mi-août, son esprit a buté sur le mystère du rien, devant la tombe des samouraïs, entre le cèdre et le cerisier sauvage. Pourquoi peut-on penser le néant ? Quand surgissait le regard de l’enfant du cèdre, il se disait que si le néant construisait de tels enchantements, ce n’était plus du néant. Ainsi longeant les parcs de Santiago, il est habité par le ginkgo aux mille écus et le cerisier pleureur de Fukushima, qui a traversé mille ans. Le soir, avant de s’endormir, il remarque que la cent-huitième étoile est la plus brillante : mais pas de nouvelles de Zvezdotchka. De la danseuse-étoile russe, venue au monde avec l’ouragan Donna, que craint-il sinon le bleu du regard ?
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