Chapitre 4
C’était vraiment un curieux caprice de la nature que cette langue de galets s’avançant dans une mer intérieure bordée de hautes falaises… En lui offrant ce « Sillon », la nature avait fait un beau cadeau aux habitants de Camaret.
Quels mystérieux courants avaient assemblé là ces milliers de tonnes de pierrailles arrondies et polies par les flux et les reflux? Depuis combien de millénaires la nature travaillait-elle à cette chaussée de géants?
Bien malin qui eût pu le dire. Les hommes en tout cas n’avaient pas tardé à voir tout le parti qu’ils pourraient en tirer. Et, comme toujours, la première construction avait été un ouvrage militaire : cette tour rougeâtre assise comme un dogue au milieu du territoire qu’elle avait à garder.
L’église avait suivi et enfin, à l’abri de ces protecteurs des corps et des âmes, les hommes avaient implanté leurs industries. La crise économique avait rogné sur leurs activités et la plupart des chantiers avaient disparu, remplacés sur le cordon de pierre par les squelettes des bateaux désarmés.
Les derniers arrivants avaient encore fière allure, il restait de la couleur sur leurs coques meurtries. Mais, çà et là, on apercevait des bordés s’entrebâillant. Certains se soulevaient encore au gré des flots, retrouvant avec la haute mer un regain de vie. Mais le flux les reposait sur leurs béquilles, ultime et frêle support qui les tenait debout.
Un beau jour, lassée de supporter une coque s’alourdissant de pluies et d’embruns, une de ces jambes de bois cédait et le bateau se couchait pour ne plus se relever.
Bien souvent, le tronçon rompu arrachait des bordés et la mer s’engouffrait par cette brèche. Le clapot achevait de démanteler l’épave et les vieux bois s’en allaient au fil des marées.
Depuis leurs fenêtres, là-bas, sur le quai Georges Toudouze, les marins pouvaient voir mourir leurs vieux compagnons. Parfois ils leur rendaient visite, à petits pas prudents, appuyés sur leurs cannes comme les bateaux sur leurs béquilles et, quand le temps le permettait, ils s’asseyaient sur le haut de la grève sans mot dire, se recueillant et ressassant dans leurs têtes chenues le souvenir des bonheurs morts.
A la pointe, devant la tour guerrière, subsistaient encore des baraques de chantier, simples cabanes de planches à clin, noircies au goudron, couvertes de tôle ondulée. Elles étaient désespérément closes, nul bruit ne s’en échappait.
Sur le slipway, cette machinerie destinée à sortir les bateaux de l’eau, un caseyeur recevait sa peinture. Castel-Din était son nom, écrit en blanc sur son étrave. Le bas de sa coque était ocre-rouge, le haut bleu roi avec un liston blanc et une moustache blanche elle aussi.
C’était le dernier descendant des langoustiers légendaires mais sa forme de coque n’avait plus rien à voir avec celle de ses ancêtres. Il s’agissait d’un bateau puissant, ventru, fait pour écraser la lame sous l’impulsion d’une puissante hélice à quatre pales. Comme les dundees il avait deux mâts, mais ce n’étaient plus les hautes perches de bois faites pour porter de la toile. Il s’agissait de deux mâtereaux métalliques destinés à recevoir les instruments de radio et les feux de navigation.
Mary s’arrêta un instant pour l’admirer fièrement campé sur sa quille de chêne, et, toilette faite, prêt à reprendre la mer.
Derrière le slipway il y avait d’autres baraques, et l’une d’entre elles, noire comme les autres, avec deux fenêtres et une porte verte, paraissait occupée.
Au-dessus de la porte, en lettres jaunes, une inscription : BELLE - ÉTOILE. Au-dessus de chaque fenêtre, sur un bandeau de bois, « EXPOSITION » et « BOUTIQUE ».
Mary s’approcha. Près de la porte ouverte un panneau blanc rappelait les circonstances de la reconstruction de la Belle-Étoile dans le cadre du concours « Bateaux des côtes de France », rassemblement de Brest 1992.
A l’intérieur, une boutique vendait des vareuses et des tee-shirts marqués Belle-Étoile. On y trouvait également des posters, des épinglettes, des cartes postales au nom du langoustier de Mauritanie.
L’autre partie de la baraque contenait une sorte d’écomusée où étaient réunis des outils de charpente navale : un établi, des scies à main, des gouges, des herminettes, des marteaux de calfat.
Elle ressortit. Au pignon de la baraque, sur un grand panneau étaient peints l’église jaune, la tour rouge et un port avec des bateaux portant des casiers et d’autres naviguant à la voile. Toute la symbolique de Camaret. Et, en surimpression, en grosses lettres, une invitation : « EMBARQUEZ SUR LA BELLE ÉTOILE ».
Plus loin, il y avait d’autres chantiers de construction de bateaux, sans activité apparente. Sur un terre-plein, deux hommes travaillaient sur une vieille coque. De nombreux bordés avaient été déposés et on apercevait les membrures peintes au minium.
Elle arriva au bout du Sillon. Une digue de pierre le prolongeait abritant des pontons d’aluminium où étaient amarrés quelques bateaux de plaisance en plastique. Il y avait aussi une vedette rapide battant pavillon tricolore. A l’équerre de cette première digue, une autre jetée s’avançait de quelques dizaines de mètres dans les eaux bleues de la baie, portant à son extrémité un petit phare d’un vert acide qui devait servir d’amer.
Enfin, juste au bord de la grève, une construction au toit plat munie d’une large porte à double battant. Un fronton peint en blanc portant ces lettres : Canot de Sauvetage. SNSM.
Elle traduisit : Société Nationale de Sauvetage en Mer. Une cale portant des rails de fer rouillé descendait de cette porte jusqu’à la mer. C’étaient les rails du chariot qui portait le canot de sauvetage. Ainsi, en cas de péril, il suffisait d’ouvrir les deux battants et de pousser le canot à la mer.
Elle revint à pas lents vers son hôtel. Devant l’église, elle aperçut la 4 L du recteur et le break de Loulou Lannurien. La porte de l’édifice religieux était ouverte. Elle entra.
Là-bas, devant l’autel, le prêtre et le charpentier s’affairaient autour de la maquette du langoustier. Mary s’approcha :
– Voilà la Belle-Étoile prête à s’envoler? demanda-t-elle.
Les deux hommes se retournèrent vers elle et le prêtre, l’ayant reconnue, s’exclama :
– Juste ciel, Mademoiselle, vous avez de ces expressions!
– Qu’ai-je dit de mal? s’étonna-t-elle.
Le prêtre se redressa en se tenant les reins. Loulou Lannurien avait fixé un solide câble d’acier tressé à un piton de fer fixé au mitan du pont, dans la coque du bateau.
– Hissez! monsieur le Recteur, ordonna-t-il d’une voix rauque. Le prêtre tendit un bout de nylon que l’on avait passé par-dessus une des poutres apparentes de la charpente et le langoustier ainsi suspendu se balança un instant, puis s’immobilisa petit à petit, parfaitement équilibré.
– Qu’est-ce que je vous avais dit, triompha le charpentier, un seul piton suffit, le bateau est aussi à plat que s’il flottait!
– C’est bien, reconnut le prêtre, tu as bien calculé ton coup! Maintenant, décroche-le et va le ranger derrière l’autel. Dimanche, nous le hisserons juste avant la messe, ensuite José, l’électricien, viendra avec sa grande échelle pour le fixer définitivement.
– Pardonnez-moi, monsieur le Recteur, demanda Mary, ai-je dit quelque chose d’incongru?
Le prêtre la regarda en fronçant les sourcils :
– Qu’est-ce que vous aviez dit déjà?
– J’ai dit que la Belle-Étoile était prête à s’envoler, et vous m’avez reprise…
– Ah oui, dit le recteur comme s’il se souvenait tout d’un coup, oh, ce n’est pas bien grave… Mais vous savez le pourquoi de cet ex-voto?
– Pas du tout!
– Alors tout s’explique! Figurez-vous que la Belle-Étoile a une certaine propension à prendre la poudre d’escampette!
Il lova soigneusement le bout de nylon avec un art consommé, comme un ancien marin l’aurait fait, puis le déposa sur une chaise au pied d’un pilier. Enfin il s’épongea le front et se laissa tomber sur un banc.
– Excusez-moi, dit-il à Mary, il faut que je m’assoie. Mes jambes…
Mary considéra le vieil homme avec sympathie. Il portait une veste de gros drap, un pull à col roulé et, sous son béret basque, on apercevait une couronne de cheveux blancs.
Mary s’assit près de lui.
– Si je comprends bien, dit-elle, cet ex-voto a été offert par l’Association qui a fait construire la Belle-Étoile, car, par deux fois déjà, ce bateau a failli se perdre.
– Ah, on vous a dit!
– Oui. Mais ce qu’on ne m’a pas dit, c’est dans quelles circonstances ces mésaventures lui sont arrivées.
– On a essayé de le voler.
– De le voler? s’exclama-t-elle, mais c’est fou! Ce bateau est reconnaissable entre mille!
– C’est pour cela que les voleurs l’avaient maquillé. Heureusement qu’ils ont échoué!
– Ils ont échoué!
– Oui, au propre comme au figuré.
– Ça s’est passé quand?
– L’année dernière, fin février, le 17 je crois. Au matin, les gens de l’Association se sont aperçus que la Belle-Étoile n’était plus sur son point d’échouage, en haut de la grève. En revanche, il y avait, couché sur le flanc dans le port, un curieux bateau marron et vert que personne ne connaissait. Il ne leur fallut pas longtemps pour reconnaître la Belle-Étoile qui avait été hâtivement repeinte au cours de la nuit.
– Dites donc, ce n’est pas rien que de repeindre un tel bateau en une nuit!
– Assurément, dit le prêtre.
– A-t-on retrouvé les vandales?
– Non.
– Y a-t-il eu enquête?
– Bien sûr, l’Association a porté plainte.
– Est-ce la gendarmerie qui s’en est chargée?
– Oui.
– Et alors?
– Rien. Ils n’ont rien trouvé.
– C’est incroyable, dit-elle.
– Ils n’ont rien trouvé, dit le prêtre, jusqu’au 8 octobre dernier.
– Que s’est-il passé à cette date?
Le prêtre sourit malicieusement :
– Vous n’allez pas me croire : la Belle-Étoile a disparu!
– Encore?
– Oui, et cette fois, le rapt a réussi. Le bateau a quitté le port. Il n’a été retrouvé que le lendemain dans le chenal du Four, en pleine mer, par le remorqueur Abeille-Flandres. Il y avait un homme à bord, le navire était désemparé et a pu être remorqué jusqu’à Camaret par l’Iroise, la vedette de la brigade nautique de Crozon.
– Et qui était ce type?
– Un jeune homme de vingt-cinq ans, un ancien marin de l’État.
– Il était seul à bord?
– Oui. Et il a prétendu, contre toute vraisemblance, qu’il avait agi seul, sans aucune aide extérieure.
– C’est une histoire de fous!
– Vous l’avez dit!
Le recteur secoua la tête en souriant.
– Enfin, les juges l’ont cru ou ils ont fait mine de le croire. Il a été condamné à une peine légère.
Il se leva. Loulou Lannurien revenait de derrière l’autel où il avait déposé la maquette. Il passa devant Mary et le Recteur :
– A dimanche monsieur le Recteur.
– A dimanche, Loulou. Et souviens-toi de ce que je t’ai dit!
Le charpentier fila en hochant la tête en guise d’acquiescement. Le prêtre le regarda disparaître dans le trou de lumière que faisait la porte sur la pénombre de la nef et il murmura avec indulgence :
– Sacré Loulou!