Chapitre 3

1271 Mots
Chapitre 3 Mary fut réveillée par le cri des mouettes. Quand elle ouvrit les yeux, un rayon de soleil éclairait la tapisserie bleu pâle. Elle consulta sa montre qu’elle avait posée sur sa table de chevet : neuf heures. Elle avait dormi tout d’une traite et se sentait parfaitement dispose, avec une féroce envie de café noir et de pain beurré. Après avoir pris sa douche, elle descendit au bar où le patron, assis à une table au soleil, lisait son journal. – Ah, mademoiselle Lester, fit-il enjoué en repliant son canard, avez-vous passé une bonne nuit? – Excellente, merci. Quand j’aurai mangé quelque chose, ça ira tout à fait bien. Le patron était passé derrière son bar et on entendait le percolateur crachoter. Mary, campée derrière la vitre, regardait l’eau du port qui miroitait sous le soleil. – On dirait que c’est le grand beau temps, dites-moi. – D’après la météo marine, c’est parti en effet, et pour un moment. Il sourit et ajouta : – C’est parti pour rester, comme on dit ici. – Belle expression, dit-elle. Puis elle ajouta : – On m’a dit qu’il y avait une grande marée aujourd’hui et que, avec ces vents, on n’était pas près d’avoir de la pluie. – De la pluie? On en a eu bien assez! Parlez pas de malheur! Il apporta le pot de café noir et sa femme, surgie silencieusement d’une petite porte derrière le bar, déposa devant Mary une corbeille contenant une baguette coupée en morceaux et quelques croissants en lui adressant un grand sourire et en disant, presque timidement : « bon appétit ». – Voulez-vous une orange pressée? – Volontiers. Et un verre d’eau s’il vous plaît. Quand elle fut servie, elle écorna un croissant et le trempa dans le café. Avec une inépuisable bonne volonté, le patron lui proposa le journal. – Vous l’avez lu? demanda-t-elle. – Dans les grandes lignes. – Et alors? quoi de neuf? – Pfff! fit-il. Rien de neuf. C’est le bordel partout. – Sauf à Camaret. – Pourquoi dites-vous ça? Elle eut un mouvement de la tête vers le port. La mer, lisse et brillante, sans une ride, se retirait imperceptiblement. Sur la route de rares voitures passaient de loin en loin. – Eh… la vie est là simple et tranquille. – Trop tranquille, maugréa le patron. Et il ajouta, sans craindre le paradoxe : – C’est pour ça que c’est le bordel! Comme elle le regardait, surprise, il précisa : – Nous sommes dans un port! Il y faut de la vie, une activité économique! Ah, si vous aviez connu Camaret dans les années soixante! Ça vivait! Tout au long du Sillon, là où est maintenant le cimetière de bateaux, il y avait des chantiers de construction qui employaient des centaines de charpentiers. Il y avait alors des milliers de marins, des magasins de marée qui expédiaient la langouste, le crabe, des usines où les femmes travaillaient la sardine… Et maintenant… Il s’était mis près de Mary, et le front collé à sa vitrine, les poings serrés au fond des poches, il contemplait ce port qui ne servait plus guère qu’aux bateaux de plaisance. – Je suppose, dit Mary, que ce Lannurien est un des derniers survivants de cette glorieuse époque. – Oui. Vous ne l’avez pas vu sous son meilleur jour, mais Loulou était un maître ouvrier. – Que fait-il maintenant? – Retraité. Il est dans l’Association et il s’occupe de l’entretien de la Belle-Étoile. – Ah, cette fameuse Belle-Étoile! Depuis hier, tout le monde m’en parle : d’abord le recteur, et puis Lannurien avec son ex-voto, et maintenant vous! Qu’est-ce donc que ce bateau pour qu’il ait une telle importance? – C’est un langoustier, un dundee à voile, la réplique du plus beau bateau qui ait jamais été construit dans ce port. Mary se leva et se dirigea vers le bar. La maquette de Loulou Lannurien était toujours là, personne n’y avait touché. – Si je comprends bien, celui-là est la réplique en petit de la réplique du grand. Elle avait sous les yeux un joli bateau blanc d’environ un mètre de long, posé sur un ber de bois, portant fièrement son nom Belle-Étoile et, en chiffres « à barbe » comme on les faisait autrefois, son immatriculation : CM 2705. Il était pourvu d’un haut mât de misaine, d’un bout-dehors impressionnant et d’un mât d’artimon posé en arrière de la barre franche. Il portait toute sa voilure, taillée dans du coton tanné en cachou et il n’y manquait pas un taquet, pas un ridoir, pas une poulie, pas une b***e de ris. Visiblement, l’artisan qui avait construit cette petite merveille connaissait son affaire. Cet artisan s’appelait Loulou Lannurien et, à cette heure, il devait se remettre de ses libations de la veille et, non content de s’être fait engueuler par sa femme, il s’apprêtait à subir une mercuriale de la part de monsieur le recteur. Sacré Loulou! Un vieil homme poussa la porte et entra. Il portait une canadienne de grosse toile à col de fourrure, une casquette de marin, un large pantalon de drap bleu marine, presque noir, et une paire de socques, ces sabots à semelle de bois recouverts de cuir verni. Il porta deux doigts à sa visière et dit : – M’sieur dames. Le patron vint vers lui et lui tendit la main : – Salut Fernand. Le dénommé Fernand s’en fut s’installer sur une banquette dans le fond de la salle et, sans qu’il eût commandé, René lui apporta le journal et un petit verre de vin rouge. Ce devait être un rituel, il était probable qu’il venait là chaque jour à la même heure, et que pas un gars du pays n’aurait eu l’idée de lui prendre sa place. Sur les murs étaient affichées de vieilles photos datant du temps glorieux de Camaret. On y voyait de grands bateaux en construction sur la grève du Sillon, un port en pleine activité, des quais envahis par une foule de travailleurs chargeant et déchargeant des bateaux. Mary admira ces témoins d’une époque révolue et revint vers la maquette, hachant la tête, admirative. – Voilà au moins une Belle-Étoile qui ne finira pas sur la vasière! La voix venait du fond de la salle. Elle se retourna. C’était l’homme à la canadienne qui venait de parler, celui que René avait appelé Fernand. Sans se lever, il tendit sa canne vers une épave posée juste devant l’hôtel, une épave que la marée avait envahie et qui, la mer se retirant, reposait sur le flanc sur les galets de la grève. – Voilà la première Belle-Étoile. – Ou du moins ce qui en reste, précisa René. Des bordés s’en étaient allés au gré des flots et les membrures apparaissaient comme les côtes d’un squelette. De l’étrave à la poupe, on avait tendu des câbles d’acier pour éviter que la voûte arrière de ce merveilleux coursier ne s’effondre trop vite. Mais ce n’était plus qu’une question de temps. Les bois étaient à nu, le pont s’en était allé depuis belle lurette, car il était en sapin, essence qui ne résiste pas comme le chêne aux outrages des ans. Et les membrures qui saillaient avaient pris la couleur grise des rochers et, comme eux, elles s’étaient couvertes de lichens. Cette épave avait été longtemps le fleuron de la flotte camaretoise. A son bord, des marins avaient trimé dur, avaient eu froid, avaient eu peur, avaient risqué leur vie pour nourrir leurs familles. Sans moteur, rien qu’avec ses grandes voiles brunes gonflées de vent, il les avait transportés de la mer d’Iroise aux côtes d’Afrique, à la Mauritanie, à la poursuite de la langouste, l’or rose de Camaret. Aujourd’hui, classé « mobilier historique » le fier bateau, finissait ses jours sur la grève qui, un jour d’août 1938, l’avait vu naître. Là-bas, face à la massive tour de Vauban, autre symbole fort de la ville, sa réplique, accrochée à un corps mort, flottait dans les eaux calmes du port, hommage des Camaretois à leur bateau mythique. Mais cette nouvelle version de la Belle-Étoile ne portait ni casiers ni filets. Elle était faite pour la parade et pour promener les touristes quand le vent ne soufflait pas trop fort. Mary poussa la porte de verre et huma la brise marine avec délectation. Puis elle boutonna le col de son duffle-coat car l’air était vif et elle partit d’un bon pas vers le Sillon, vers cette Belle-Étoile qu’elle voulait voir de plus près.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER