Chapitre 2

1271 Mots
Chapitre 2 L’hôtel Vauban était posé au fond du port. Il faisait face à une grève de pierraille et de sable sur laquelle les carcasses de deux grands bateaux de bois achevaient de se désagréger. L’établissement, une bâtisse de deux étages, était encadré par deux autres hôtels dont l’un, de facture moderne, était fermé pour l’hiver. On était en mars, il rouvrirait probablement pour Pâques. Elle poussa la porte de verre et se retrouva dans une salle de bistrot classique, avec son bar et ses tables couverts de formica. Sur le comptoir trônait une magnifique maquette de bateau qu’une vingtaine de personnes admiraient sans retenue. Le patron, un quinquagénaire à la chevelure argentée, s’arracha à regret de son bar pour lui demander ce qu’elle désirait. – Auriez-vous une chambre? – Une chambre? répéta-t-il en fronçant les sourcils. – Oui, dit-elle, j’ai cru lire sur votre façade le mot « hôtel »… – Bien sûr… Bien sûr… Il s’empressait, en s’essuyant les mains. – Si vous voulez venir par là… L’entrée de l’hôtel était indépendante de celle du bar et le bureau de réception s’y trouvait, dans une sorte de cabine vitrée. – C’est pour la nuit? – Oui. – Vous attendez quelqu’un? – Non, je suis seule. Il fronça de nouveau les sourcils, se demandant ce qui poussait une jeune femme à venir seule en cette saison à Camaret. – Bien entendu, vous souhaitez avoir vue sur mer. – Si c’est possible, oui. – Vous n’aurez que l’embarras du choix, dit l’homme. Je vais vous donner le seize, au deuxième étage. – Va pour le seize, dit-elle. Il se pencha hors de sa cabine et appela : – Martine… Martine… Une porte claqua et une femme apparut, en tablier bleu, s’essuyant les mains dans un torchon. Il semblait qu’on venait de la distraire d’une tâche domestique. L’homme lui tendit une clé : – Tu veux bien aller voir au seize si tout est en ordre? Puis à Mary : – Comme elle n’a pas été louée depuis un moment… Il faut que je retourne au bar. – Je comprends, dit Mary. Par la porte entrouverte leur parvenait un brouhaha de conversations animées. Elle suivit l’hôtelier, s’assit à une table et commanda un thé. Quand le patron vint la servir, elle lui demanda : – C’est comme ça tous les jours? – Non, ce soir on arrose l’ex-voto de la Belle-Étoile. Vous savez ce qu’est un ex-voto? – Bien sûr, je sais même qu’il a été réalisé par Loulou Lannurien, et que ledit Loulou Lannurien avait donné rendez-vous à monsieur le recteur, en son église, à dix-sept heures. Le patron la regarda comme si c’était une sorcière. Puis il se retourna vers la joyeuse équipe et interpella un gaillard qui parlait haut et fort : – Dis donc, Loulou, il paraît que tu avais rendez-vous avec monsieur le recteur à cinq heures? – Ben ouais, dit l’autre. Mais… quelle heure est-il donc? – Sept heures, mon vieux. Tu n’as que deux heures de retard! – Ma doué! Ma doué! s’exclama le nommé Lannurien en remettant sa casquette d’aplomb, je vais me faire engueuler! Ouvrez-moi la porte, les gars! Il voulut reprendre sa maquette, mais sa démarche était incertaine et le patron intervint : – Attends, Loulou, attends! Je vais aller avec toi! – Je connais le chemin, dit l’autre d’une voix avinée. – Ouais, tu connais le chemin! Mais, avec ce que tu tiens, tu vas faire des allumettes avec ton bateau avant d’arriver. Et puis, si monsieur Morvan te voit dans cet état, je ne te dis pas ce qu’il va te passer! Lannurien s’arrêta net, s’essuya le front d’un revers de main en rejetant sa casquette en arrière. Il sembla à Mary qu’il redoutait plus que tout de se trouver en présence du recteur. Il se retourna vers René : – D’abord, qui c’est qui t’a dit que monsieur le recteur m’attendait à cinq heures? – Mais tu l’as braillé sur tous les toits, mon vieux Loulou, dit René en lui tapant sur l’épaule affectueusement. – Alors, pourquoi que tu ne me l’as pas rappelé? – D’abord parce que ça n’aurait servi à rien, ensuite parce que j’avais oublié! – Ah, tu vois, toi aussi tu avais oublié! – Oui, mais ce n’est pas moi qui avais rendez-vous avec le père Morvan! – Faut que j’y aille tout de même, dit l’homme avec un entêtement d’ivrogne, je lui avais promis… Mary contemplait la scène, amusée. A juste titre fier de son œuvre, Lannurien, comme l’avait deviné le recteur, faisait la tournée des bistrots en exhibant son ex-voto. A Camaret, comme dans tous les ports de Bretagne, un bateau, fût-il une miniature, reste un bateau. Et, quand il est neuf, ça s’arrose! Lannurien allait et venait, ne sachant quel parti prendre. En se retournant, il bouscula la table de Mary. Il s’excusa en portant une main à la visière de sa casquette de marin : – ‘Mande pardon… bredouilla-t-il. Il s’efforçait gauchement, de ses grosses paluches de charpentier, d’essuyer les quelques gouttes de thé qui avaient coulé sur la table. Elle lui sourit aimablement : – Laissez ça, monsieur Lannurien. Il fixa sur elle un regard glauque : – On s’connaît? – J’ai entendu parler de vous. – Par qui? – Par monsieur le recteur. – Monsieur le recteur? Qu’est-ce qu’il vous a dit? Et d’abord, où est-ce que vous l’avez vu? – A l’église. A Notre-Dame de Rocamadour. L’homme continuait de la regarder, la mâchoire pendante, de l’hébétude dans le regard. – Et il m’a dit, poursuivit-elle, qu’il vous verrait demain. – Il était fâché? demanda le charpentier inquiet. Elle le rassura : – Mais non. Un peu contrarié d’avoir attendu pour rien, c’est tout. – Ah! fit Lannurien rassuré. Le groupe se mit à rire de son air déconfit et le patron de l’hôtel vint le prendre par la manche : – Allez, viens Loulou! Je vais te ramener. Il protesta, avec un entêtement d’ivrogne : – J’ai ma voiture! – Tu la retrouveras demain! – Et mon bateau? – Laisse-le là! Tu le prendras demain matin, quand tu viendras chercher ta bagnole. – Et si on me le vole? – On ne te le volera pas, j’y veillerai. L’esprit embrumé de Loulou ne fonctionnait plus. Pour le décider, René finit par lui dire : – Allez, je te ramène dans ta voiture. Mais c’est moi qui vais conduire! – Et tu r’viendras comment? – T’occupe pas, viens. Si les gendarmes te trouvent dans cet état au volant, tu n’y coupes pas de tes six mois de suspension de permis. Mary se leva : – Il habite loin? – Non. A dix minutes d’ici. – Si vous voulez, je vous suis, dit-elle. Je vous ramènerai. – C’est gentil, dit le patron. Et à Lannurien : – Tu vois, tout s’arrange, Mademoiselle va me ramener. – Ah ben alors… balbutia Lannurien en se laissant emmener. La voiture du charpentier était un break Citroën qui avait beaucoup vécu au bord de la mer. Ça se voyait aux coulures de rouille qui dégoulinaient de la galerie de toit sur la carrosserie crème. Le patron de l’hôtel installa son client, qui semblait avoir de plus en plus de mal à tenir debout tout seul, sur la banquette avant, puis il prit la place du chauffeur. Mary n’eut plus qu’à suivre. Ils longèrent le quai désert où la nuit tombait, puis la Citroën tourna à droite dans une petite rue sombre et s’arrêta devant une maison basse, toute en pierre avec des volets de bois verni. Les deux hommes en descendirent, la porte s’ouvrit éclairant la venelle d’un rai de lumière et Mary perçut quelques éclats de voix féminine. L’accueil du maquettiste en son logis n’était pas des plus chaleureux. L’hôtelier revint et il monta dans l’Austin. – Pauvre Loulou, dit-il. Il aura de la soupe à la grimace ce soir! – Il l’a bien cherché, dit Mary. – Vous n’êtes pas mariée, dit l’hôtelier. C’était une constatation. – Non, et ce n’est pas ce que j’ai vu ce soir qui m’incitera à convoler. – Il n’est pas comme ça tous les soirs. C’est exceptionnel… – J’aime à le croire… A nouveau ils longeaient le quai. – A propos, demanda-t-elle, où peut-on dîner à Camaret? Tout semble être fermé de bonne heure. L’hôtelier lui montra une maison basse portant pour enseigne « la Voilerie ». – Allez là, vous ne serez pas déçue. – D’accord… Elle s’arrêta devant l’hôtel. – Je vous remercie, dit l’hôtelier. Ce pauvre Loulou, je ne pouvais décemment pas le laisser conduire. Vous voulez voir votre chambre? Elle le suivit, portant le sac de voyage qui ne quittait jamais le coffre de sa voiture. La chambre était petite mais confortable. Elle posa son sac sur une chaise et redescendit aussitôt. – Voici le code de la porte, dit l’hôtelier en lui tendant une carte de la maison. Si jamais vous rentrez tard… Elle regarda en souriant malicieusement : – En effet. Je vais explorer les ressources de Camaret « by night ». Sait-on jamais ce qui pourrait arriver?
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