Aimer sans mesureIl y a longtemps, j’ai enseigné à Alger, à la Faculté d’architecture.
J’ai connu une jeune fille fraîchement diplômée, qui avait entamé une relation par correspondance avec un peintre espagnol. Entre les deux une sympathie était née, ils avaient écrit des lettres, puis échangé leur photo, ils s’étaient rencontrés pendant des vacances, ils étaient enfin arrivés à s’aimer. Le peintre venait voir sa jeune amoureuse dès qu’il pouvait. Elle appartenait à une des familles les plus en vue d’Alger et nourrissait une grande crainte de ses parents, parce qu’elle savait très bien qu’ils n’auraient jamais accepté sa relation ou son mariage avec un étranger. L’égalité sociale des femmes reste encore un objectif lointain. Le mariage d’une Algérienne avec un homme étranger n’a aucune validité juridique et - pour obtenir un passeport - une femme doit se soumettre à la garantie de la signature d’un homme de la famille, son "responsable".
Une histoire courait en ce moment sur les lèvres de tout le monde et avait également été publiée dans la presse internationale. Une jeune Algérienne avait épousé un copain européen, malgré l’opposition de sa famille. Ses frères l’avaient longtemps persécutée et l’avaient enlevée à plusieurs reprises, en France, en Belgique et enfin au Canada, où le couple s’était réfugié sous un faux nom. Rapatriée sur un avion privé, avec l’aide des services secrets, la jeune fille avait été forcée d’épouser un autre homme, à qui la famille l’avait promise, depuis son enfance.
Revenons à mes souvenirs. La jeune architecte s’inscrit à un cours de spécialisation. Ainsi, chaque jour, le chauffeur de la famille l’accompagnait à la faculté, qui se trouve à la périphérie est de la ville. Là, le peintre amoureux l’attendait, quand il venait en Algérie pour elle. En taxi, ou par d’autres moyens, ils s’en allaient vivre les moments de leur romance. Puis elle rentrait à l’université, où le chauffeur était venu la chercher pour la ramener à la maison. Le peintre avait loué une chambre dans une pension au centre-ville, en face de la maison de sa bien-aimée, pour pouvoir lui adresser ses adieux de la bonne nuit. Elle le regardait derrière les volets mi-clos de la fenêtre, et une lampe allumée lui permettait de l’entrevoir dans la lumière. La meilleure amie de la jeune fille était une étudiante qui assistait à mes cours. Je ne veux pas nier qu’il y ait eu un vif attrait, entre elle et moi. Sa famille aussi, cependant, était ancrée dans les traditions. Dans un tel enchevêtrement de situations amoureuses difficiles, il est arrivé plusieurs fois que nous profitions de quelques heures libres pour nous consacrer à des "fuites à quatre". Nous partions alors avec ma voiture sur les plages les plus belles à l’autre bout de la ville, près des ruines de Tipasa, parmi les souvenirs de marins phéniciens, les monuments de la colonisation romaine, et les traces du christianisme primitif.
Un ciel lumineux, les vagues écumantes de la Méditerranée qui battaient sur le sable, évoquant des mythes antiques. Le rire des filles heureuses. Des plages fabuleuses, sur lesquelles on pouvait prendre le soleil à l’abri de regards indiscrets, parmi les squelettes fossiles de tortues géantes, pétrifiés, comme des navires frappés par la foudre vengeresse d’une ancienne divinité.
Dans l’après-midi, nous devions retourner à la Faculté, pour qu’elle puisse attendre le chauffeur de son père. Le peintre revenait à la ville avec moi et nous dînions ensemble. Ce fut alors qu’il me raconta un peu de sa vie d’homme de succès, qui fréquentait la haute société et connaissait bien le monde. Imprégné de rationalisme et d’une forte foi dans le progrès humain, il ne pouvait pas concevoir qu’une brillante famille de la société algérienne considère sa fille comme une propriété, plutôt que de la traiter comme un être humain, doué de sa propre volonté. Après le dîner, on faisait une promenade le long de la rue principale, parmi les demeures de l’époque coloniale. Le trafic qui montait, rugissant, les gens qui sortaient du restaurant pour aller au cinéma, la prostituée du coin, couverte par un voile blanc et son cache-nez sur la figure. À l’heure convenue, le peintre s’arrêtait sous la fenêtre de sa bien-aimée, pour lui donner le salut de la bonne nuit. On avait la sensation de revivre l’incroyable histoire de Roméo et Juliette des temps modernes.
Comme on dit parfois, « l’amour tout peut ». Ce fut ainsi que la jeune architecte, à la mine pâle et fragile, trouva la force de briser l’obéissance à un code millénaire. Un jour, à l’aide d’une sœur mariée et son mari, la jeune femme réussit à obtenir un passeport et s’envola vers l’Europe, où elle épousa le peintre. Un geste très romantique, avec la classique note laissée à ses parents, dans sa chambre. J’aurais bien aimé sentir le parfum de ce feuillet et voir son cadre doré, ou peut-être rose ou turquoise, comme ceux des messages d’antan.
À cette époque, j’étais en congé, donc je n’ai entendu la nouvelle qu’à mon retour. Les deux époux étaient quelque part, en France ou en Espagne, essayant de se cacher des parents algériens. Quelque temps plus tard, avec discrétion, un officier des Services est venu interviewer une grande partie de la Fac d’architecture. J’étais un des candidats à ces pourparlers, et je dois avouer que cela ne m’a suscité aucun plaisir. Je ne savais pas si le couple était parti pour la France, l’Espagne ou ailleurs. Je n’ai pas su d’ailleurs comment l’histoire s’est terminée, mais, quelques mois plus tard, j’ai vu la jeune fille de retour à Alger. Elle était revenue toute seule. Je n’ai pas trouvé le courage de lui demander ce qui s’était passé. Je n’ai jamais revu le peintre, ensuite. Je garde toujours, au fond d’un tiroir, quelques photos de ces escapades romantiques à la plage.
J’ai quitté l’Algérie depuis trente ans. Il a été difficile de retourner "chez moi" après beaucoup d’années passées à l’étranger, et de me construire un nouvel emploi : des missions précaires, tout le temps. Ici, dans mon pays, je me suis senti comme si je n’existais plus pour mes vieux amis, comme si j’avais été absent pendant des siècles, comme un Ulysse des temps modernes. Les camarades de l’école avaient leurs familles et des enfants qui grandissaient, et j’étais exclu à jamais de leur vie, devenue monotone et régulière. J’ai essayé - moi aussi - de me créer une famille, mais je n’ai pas eu de la chance, ou peut-être que j’ai essayé avec peu d’enthousiasme et peu de conviction. Mon obsession de liberté s’est chaque fois confrontée à d’autres besoins de liberté, aussi grands et opposés.
L’été, comme chaque pause dans les activités normales, telle que les fêtes de Noël ou d’autres moments de vacances, c’est un temps de bilans. L’été ne signifie pas pour moi des vacances, mais plutôt la solitude et l’oisiveté, qui dominent le passage du temps. Des rêves de plages tropicales, vues seulement sur un écran de télévision. Des voyages avec mon cœur dans des endroits où la mer est toujours bleue, où les palmiers se plient à lécher l’eau, inclinés face aux vagues, au récif. Je reste plongé dans les chaudes journées d’un été de moisissures, qui n’ont rien à envier, ni la température, ni l’humidité, aux marais et à la forêt tropicale. Pendant la journée, on résiste grâce à la climatisation, mais quand la nuit arrive... parfois, j’ouvre la fenêtre et les denses humeurs de la chaleur étouffante emplissent la chambre, chargée de mon insomnie.
Ce n’est pas l’odeur lourde du jasmin, à laquelle je m’étais habitué dans mon séjour en Afrique. Il s’agit plutôt d’un résumé des engrais chimiques et des fumées de la raffinerie, dont la flamme se lève triomphante au-dessus des derniers étages des bâtiments. Dans le crissement des freins et les halètements des pneus, aux ronds-points et sur les rampes, il me semble entendre les gémissements d’enfants prostituées inconnues, éventrées sous les arbres, le long des rues.
Chaque nuit, dans le quartier, c’est la horde des ténèbres. Un couvre-feu en continu, dès la première lumière des réverbères jusqu’à la lumière du matin. Parfois, pendant les nuits sans sommeil, les rêves de la jeunesse reviennent à mon esprit et je repense aux années passées en Algérie, je revois les visages de mes élèves et du peintre espagnol. Je me demande encore comment cette histoire, dépourvue d’un avenir, a pu se conclure… mais, peut-être, je préfère ne pas le savoir.
Les mots d’Albert Camus sont restés sculptés là-bas, entre la plage de Tipasa et les pentes de la montagne de Chenoua:
« Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Étreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort ».
Je pense souvent à ces phrases, comme à un monument éternel à la désobéissance d’une nouvelle génération, des jeunes filles qui réussiront un jour à bouleverser des coutumes millénaires, grâce à la force de l’amour.
Alberto Arecchi
Pavia - Italie