La nuit à Genève avait été une agonie blanche. Derrière les vitres de l'appartement luxueux d'Adrien, le lac Léman semblait s'être transformé en un miroir d'acier noir, reflétant mon propre désespoir. Les mots de Yassine tournaient en boucle dans mon esprit, une mélodie macabre qui menaçait de briser ma raison. Wallya. Ma mère. Leurs vies ne tenaient qu'à un fil, et ce fil était entre mes mains tremblantes.
Au petit matin, Adrien entra dans le salon, déjà prêt, impeccable dans un costume de laine sombre qui semblait taillé pour la guerre diplomatique. Il ne me demanda pas si j'avais dormi ; les cernes sombres sous mes yeux et la pâleur de mon visage parlaient pour moi.
— C’est aujourd’hui, Lina, dit-il, sa voix grave brisant le silence matinal. Le monde regarde l’influenceuse Lina Rossi, l’icône de la mode. Mais la femme qui va entrer dans la Banque de Gestion Privée V doit être une arme. Une arme de précision.
— Je n'ai jamais été une arme, Adrien, murmurai-je en fixant mes mains. J'ai passé ma vie à sourire devant des objectifs pour plaire à un public, pour plaire à mon mari. Je ne sais pas comment faire autrement.
Il s'approcha de moi, m'obligeant à me lever. Il posa ses mains sur mes épaules, une pression qui n'était pas une caresse, mais un ancrage.
— Alors utilise ce talent. Le monde est une scène, et Yassine a fait de toi une actrice professionnelle sans le vouloir. Aujourd’hui, ton public n'est pas sur i********:. Ton public est un banquier suisse qui détient les clés de ta liberté. Charme-le, distrais-le, ou terrorise-le avec ton nom, mais obtiens ce dossier.
Le trajet vers le quartier des banques fut une épreuve de nerfs. Genève s'éveillait sous une brume légère. La Banque de Gestion Privée V se dressait comme un mausolée de pierre grise, une forteresse où les secrets des puissants de ce monde étaient enterrés plus profondément que leur or.
En entrant dans le hall, l'odeur du vieux papier, de la cire et du pouvoir m'assaillit. C’était un silence sacré, seulement rompu par le cliquetis de mes talons sur le marbre. Adrien se dirigea vers le comptoir avec une assurance glaciale.
— Madame Rossi a un rendez-vous privé avec Monsieur Morel, annonça-t-il au réceptionniste. Concernant le compte de la holding Black Heights.
Le nom de la holding de Yassine fit l'effet d'un mot de passe magique. Quelques minutes plus tard, nous étions installés dans un bureau boisé, face à un homme dont le visage semblait aussi figé qu'une horloge ancienne. Monsieur Morel.
— Madame Rossi, c’est un honneur, commença Morel avec une courtoisie de façade. Votre mari nous a informés que vous passeriez peut-être. Cependant, il a précisé que tout accès aux coffres nécessitait sa validation biométrique à distance.
Mon cœur rata un battement. Yassine avait prévu le coup. Je sentis la panique monter, cette sueur froide qui me paralysait à chaque fois qu’il gagnait. Mais je vis du coin de l’œil Adrien rester impassible, un léger sourire aux lèvres.
— Monsieur Morel, intervins-je, ma voix plus ferme que je ne l’aurais cru. Mon mari aime les protocoles, c’est vrai. Mais il aime encore plus la discrétion. S’il apprend que vous avez hésité à satisfaire une demande urgente concernant le transfert de ses actifs vers Singapour... je crains que sa confiance en cet établissement ne s'évapore instantanément. Et vous savez à quel point Yassine peut être... impulsif quand on contrarie ses affaires.
Je jouais mon va-tout. J'utilisais la réputation de tyran de mon mari contre ses propres complices. Morel hésita, ses doigts pianotant nerveusement sur son bureau en acajou. La menace voilée, le nom de Rossi, l'aura d'Adrien à mes côtés... la balance penchait.
— Je vais vous accorder un accès temporaire pour la consultation, finit-il par céder. Mais je dois rester présent.
— Impossible, trancha Adrien. Les documents sont d'ordre confidentiel et concernent une procédure de divorce qui, si elle est ébruitée, ferait chuter le cours de l'action de son groupe en une heure. Voulez-vous porter la responsabilité d'un krach boursier, Monsieur Morel ?
L'argument financier, l'arme suprême à Genève. Dix minutes plus tard, nous étions seuls dans une salle de consultation blindée, avec un coffret métallique devant nous. Mes mains tremblaient tellement que je mis plusieurs secondes à insérer la clé qu'Adrien m'avait fournie.
À l'intérieur, pas d'or. Juste des papiers. Des contrats de corruption, des noms de politiciens, des ordres de virement vers des paradis fiscaux. Et surtout, une preuve de virement datée d'il y a six ans, liée à l'accident qui avait coûté la vie au frère d'Adrien.
Je compris alors tout. Le lien. La haine. La raison pour laquelle Adrien m'avait choisie.
— C’est ça, n’est-ce pas ? demandai-je dans un souffle. C’est pour ça que tu m’as aidée. Pour détruire l'homme qui a tué ton frère.
Adrien ne répondit pas tout de suite. Il fixait le document avec une intensité effrayante. Ses yeux n'étaient plus de l'acier, ils étaient du feu liquide.
— Yassine ne détruit pas seulement les vies, Lina. Il efface les preuves. Mais il n'a pas pu effacer celle-ci. Avec ce papier, il perd tout. Son empire, sa liberté, et son droit de garde sur Wallya.
Soudain, une alarme sourde résonna dans le coffre. Une lumière rouge commença à clignoter au plafond.
— On doit partir, dit Adrien en saisissant les documents. Morel a dû avoir un doute et a contacté Yassine.
Nous sortîmes de la salle, mais le hall n'était plus vide. Deux hommes en costume sombre, l'air de tueurs à gages plutôt que de banquiers, bloquaient la sortie. Au milieu d'eux, Morel, le visage décomposé.
— Madame Rossi, je suis navré, bafouilla-t-il. Mais Monsieur Yassine est en ligne. Il veut vous parler.
Je pris le téléphone qu'il me tendait, le cœur au bord des lèvres.
— Lina, murmura Yassine à l'autre bout du fil, sa voix plus douce et plus mortelle que jamais. Tu as franchi la ligne rouge. Tu es dans ma banque, avec mes secrets. Tu penses que cet homme à tes côtés peut te protéger ? Regarde par la fenêtre, Lina.
Je tournai la tête vers la place de la banque. Une voiture noire était garée. Un homme en sortit. Il tenait une tablette. Sur l'écran, je vis une image en direct de la chambre de Wallya. Elle dormait, un doudou dans les bras. Un autre homme se tenait près de son lit, un flacon à la main.
— Une seule pression sur un bouton, Lina, et elle ne se réveillera jamais. Pose ces papiers. Sort de cette banque seule. Et je te pardonnerai peut-être d'avoir essayé d'être libre.
Je regardai Adrien. Il avait les preuves. Il avait ce qu'il voulait. Et moi, j'avais la vie de ma fille dans la balance.
La guerre de Genève venait de commencer, et j'étais la seule à pouvoir décider qui allait survivre.