Le silence qui suivit la menace de Yassine était plus lourd que le béton des coffres-forts qui nous entouraient. Dans ma main, le téléphone semblait peser une tonne, un instrument de torture diffusant la voix calme et venimeuse de l'homme que j'avais épousé. À travers la vitre, la place de la banque à Genève paraissait soudainement irréelle, comme un décor de film d'horreur où chaque passant était un assassin potentiel.
— Une seule pression sur un bouton, Lina, répéta Yassine, sa voix dénuée de toute trace de remords. Tu sais que je ne bluffe jamais. Pose ces documents. Sort de cette banque. Seule.
Je sentis mes jambes se dérober. L'image de Wallya, endormie avec son doudou alors qu'un inconnu se tenait près d'elle, brûlait mes rétines. La panique, froide et visqueuse, montait en moi, menaçant de m'étouffer.
— Lina ? Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Adrien, sa main se posant sur mon bras.
Sa voix m'arracha à ma transe. Je le regardai, et pour la première fois, je vis l'homme derrière le masque d'acier. Il tenait entre ses mains les preuves qui allaient venger son frère, les papiers qui allaient anéantir l'empire de Yassine. Si je lui prenais ces papiers pour les rendre à mon mari, je trahissais mon seul allié. Si je restais avec lui, je sacrifiais ma fille.
— Il la tient, Adrien, murmurai-je, les larmes coulant sans retenue sur mes joues. Il est dans sa chambre. Il a un flacon... il va la tuer.
Le visage d'Adrien se figea. Une lueur de rage pure traversa ses yeux, mais il ne perdit pas son calme. C’était un stratège, et dans ce moment de chaos, c’était ce dont j’avais besoin.
— Écoute-moi très attentivement, Lina, dit-il en se rapprochant, son souffle court contre mon oreille pour que Morel ne puisse pas entendre. Yassine joue avec tes nerfs. S'il tue Wallya maintenant, il perd son levier de pression sur toi. Il ne le fera pas tant qu'il n'aura pas récupéré ces dossiers. C’est une guerre psychologique.
— Je ne peux pas prendre ce risque ! C’est ma fille ! criai-je presque, le désespoir m'arrachant les tripes.
Au bout du fil, le rire de Yassine résonna, sec et glacial.
— Ton ami a raison sur un point, Lina. C’est une guerre. Mais il oublie que je n'ai pas besoin d'un levier de pression si je n'ai plus d'ennemis. Si tu sors avec lui, vous mourrez tous les deux, et Wallya me servira de leçon pour ma prochaine épouse. Tu as trente secondes.
Je fixai Adrien. Je vis le dossier qu’il serrait contre lui. C’était la fin de Yassine. La fin de l’enfer. Mais le prix était insoutenable.
— Donne-les-moi, Adrien. S’il te plaît. Je ne peux pas la laisser mourir.
Adrien secoua la tête, ses yeux fixés sur les miens.
— Si tu lui rends ces preuves, il te tuera dès que tu auras passé la porte. Il ne laisse jamais de témoins. Lina, regarde-moi. Je vais sortir le premier. Je vais créer une diversion. Morel est terrifié, il ne fera rien. Dès que je sors, les hommes de Yassine vont se concentrer sur moi. Tu auras une fenêtre de deux minutes pour t'échapper par l'accès de service des employés.
— Et Wallya ? Et les dossiers ?
— Fais-moi confiance. J'ai déjà envoyé une équipe de sécurité privée à Casablanca dès que nous avons atterri. Ils sont à cinq minutes de ta villa. Je dois juste gagner ces cinq minutes ici, à Genève.
Je le regardais, partagée entre la terreur et un espoir fou. Pouvais-je confier la vie de ma fille à cet homme dont je savais si peu ?
— Dix secondes, Lina, intervint la voix de Yassine.
— Je sors, Yassine ! criai-je dans le téléphone. Je sors seule. Ne lui fais pas de mal !
Adrien me retint par le poignet. Il me glissa un petit traceur GPS dans la paume de la main.
— Ne retourne pas à la villa. Va au consulat. Je te retrouverai.
Il se tourna vers Morel, qui tremblait comme une feuille dans son costume de banquier.
— Monsieur Morel, ouvrez la porte principale. Maintenant. Ou je m'assure que votre nom soit associé à chaque transaction criminelle de ce dossier avant la fin de l'heure.
Morel s'exécuta, ses mains moites glissant sur les commandes. Les lourdes portes blindées s'ouvrirent avec un grondement sourd. Adrien s'élança dans le hall, le dossier ostensiblement sous le bras.
Je le vis sortir sur la place. Immédiatement, les deux hommes en noir se dirigèrent vers lui. La voiture démarra en trombe. C'était ma chance. Je me retournai et courus vers le fond de la banque, là où les employés s'affairaient, hébétés par la situation. Je bousculai un vigile surpris et m'engouffrai dans l'escalier menant aux cuisines et aux sorties de secours.
Mon cœur battait si fort que j'avais l'impression qu'il allait exploser. Je déboulai dans une ruelle étroite derrière la banque. L'air frais me gifla le visage. Je n'attendis pas. Je courus vers le premier taxi qui passait.
— Au consulat ! Vite !
Pendant le trajet, je fixais mon téléphone. Pas de message. Pas d'appel. Le silence était pire que les menaces. J'ouvris l'application du traceur qu'Adrien m'avait donnée. Le point rouge d'Adrien bougeait rapidement sur la carte de Genève. Il était poursuivi.
Mais mon esprit était à des milliers de kilomètres, à Casablanca. Je fermai les yeux et priai comme je ne l'avais jamais fait.
Soudain, mon téléphone vibra. Une notification de ma caméra de surveillance domestique, celle que Yassine pensait avoir désactivée. Je l'ouvris d'un doigt tremblant.
L'image était floue, mais je vis des ombres bouger dans le jardin de la villa. Des éclairs de lumière. Des cris étouffés. Puis, le silence. Un homme s'approcha de la caméra. Il portait un uniforme noir, mais ce n'était pas l'un des gardes de Yassine. Il leva le pouce vers l'objectif avant de couper le signal.
Les larmes de soulagement m'inondèrent. L'équipe d'Adrien était arrivée à temps.
Mais alors que le taxi s'arrêtait devant les grilles du consulat, une pensée glaciale me traversa l'esprit. Adrien avait sauvé ma fille, c'était vrai. Mais en faisant cela, il m'avait liée à lui pour l'éternité. J'étais passée de la propriété d'un monstre à la dette d'un sauveur.
Et dans ce monde, les sauveurs demandent parfois un prix encore plus lourd que les monstres.
Le prix de mon silence n'était plus financier. Il était devenu une question d'âme. J'entrai dans le consulat, prête à livrer ma dernière bataille, sans savoir que le plus grand danger ne venait peut-être pas de l'homme que je fuyais, mais de celui qui m'avait aidée à m'échapper.