Les lourdes grilles en fer forgé du consulat du Maroc à Genève se refermèrent derrière moi avec un fracas métallique qui résonna dans le silence de la rue comme un couperet. Pour la première fois depuis mon départ précipité de Casablanca, j’avais l’impression de ne plus être une proie facile, une simple silhouette traquée dans l'immensité de l'Europe. Ici, sur ce petit rectangle de terre marocaine protégé par les conventions internationales, Yassine ne pouvait pas simplement envoyer ses loups pour m’arracher à ma vie.
Pourtant, la sécurité physique me semblait être une amère illusion. À l'intérieur de mon crâne, la bataille faisait rage, plus violente que n'importe quelle confrontation physique. L’image de cet homme au pouce levé dans le jardin de ma villa, captée par la caméra de surveillance, tournait en boucle sur l'écran de mon esprit. Wallya était sauve. Ma mère était sauve. Mais ce soulagement était teinté d'une angoisse nouvelle : à quel prix avais-je acheté leur respiration ? Et surtout, à qui devais-je désormais ma survie ?
— Madame Rossi ? Vous m’entendez ? Tout va bien ?
Une employée du consulat, une femme d'une quarantaine d'années au visage bienveillant mais marqué par une inquiétude professionnelle, s'approcha de moi. Je devais avoir une allure épouvantable. Mes vêtements de luxe étaient froissés, mes yeux étaient injectés de sang à force de larmes et de manque de sommeil, et ce tremblement incontrôlable qui parcourait mes mains refusait de s'arrêter. Je ne ressemblais plus à la star des réseaux sociaux que le monde entier adulait ; j'étais l'ombre d'une fugitive.
— Je... j'ai besoin de parler au Consul. Immédiatement. C’est une question de vie ou de mort, réussis-je à articuler, ma voix n'étant qu'un croassement desséché.
Elle ne posa pas de questions inutiles. Elle comprit à l'urgence dans mon regard que je n'étais pas là pour un simple renouvellement de passeport. Elle me guida à travers des couloirs feutrés, ornés d'artisanat marocain qui me rappelaient cruellement la maison que j'avais fuie. Elle m'installa dans un petit salon d'attente privé, loin de la foule des citoyens. Le silence ici était épais, presque étouffant.
Je sortis de ma poche le petit traceur GPS qu'Adrien m'avait confié dans la banque. Le point rouge sur l'écran était désormais immobile. Près d'un quai, au bord du lac. Mon estomac se noua violemment. S'était-il fait prendre ? Avait-il sacrifié sa propre liberté, ou peut-être sa vie, pour que je puisse m'échapper avec ces dossiers brûlants ? Une part de moi refusait de croire qu'il puisse mourir, non pas par amour, mais parce qu'il semblait trop indestructible pour une fin aussi banale.
Soudain, la porte en chêne massif s'ouvrit. Ce n'était pas le Consul. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu d'un costume gris souris d'une sobriété absolue. Derrière ses lunettes à monture fine se cachaient des yeux d'une acuité redoutable, des yeux de quelqu'un qui a passé sa vie à lire entre les lignes des rapports officiels.
— Madame Rossi, je suis M. Hamadi, responsable de la sécurité diplomatique pour la zone Europe, commença-t-il en s'asseyant en face de moi sans aucune cérémonie. Votre arrivée "spectaculaire" à Genève et votre entrée dans ce consulat n'ont pas échappé à nos services. Nous avons reçu un appel très... spécifique vous concernant il y a moins de vingt minutes.
— De qui ? demandai-je, mes doigts se crispant sur le cuir du fauteuil. De mon mari ? Est-ce qu'il essaie déjà de me faire extrader ?
— Non, répondit Hamadi en croisant les mains sur ses genoux. L'appel provenait d'un bureau de liaison lié à un certain Adrien Vance. Ou devrais-je dire, de son quartier général opérationnel.
Je me figeai, le sang quittant mon visage. "Quartier général opérationnel" ? Ce n'était pas le langage d'un homme d'affaires, ni même d'un avocat influent. C'était le langage de la guerre, ou de l'espionnage.
— Qui est vraiment Adrien Vance, M. Hamadi ? Dites-moi la vérité. J'ai le droit de savoir qui a manipulé ma vie ces dernières 48 heures.
Le fonctionnaire soupira, une lueur de lassitude traversant son regard. — M. Vance n'est pas le riche héritier philanthrope qu'il prétend être lors des galas de charité. C’est un consultant de haut niveau pour une organisation internationale dont le but est de traquer la criminalité financière de haut vol. Officiellement, il conseille les gouvernements. Officieusement, c'est un chasseur de têtes. Et il traque l'empire de Yassine Rossi depuis plus de cinq ans.
La vérité me frappa avec la force d'un tsunami. Je n'avais pas été sauvée par un chevalier blanc touché par ma détresse. J'avais été "extraite" comme une ressource stratégique. Adrien avait besoin de mon témoignage, de ma connaissance des habitudes de Yassine, et surtout des accès biométriques que seule l'épouse légitime pouvait posséder pour infiltrer la banque V.
Ma fuite de Casablanca, mon angoisse de mort, les larmes versées pour Wallya... tout cela n'était que les engrenages d'une opération méticuleusement planifiée dans un bureau climatisé. J'étais le pion parfait.
— Il m'a utilisée, murmurai-je, une vague d'amertume plus brûlante que le poison envahissant ma gorge. Tout était calculé. Même notre rencontre au gala.
— Il vous a sauvée, Madame Rossi, rectifia Hamadi d'une voix dépourvue de sentimentalisme. Nos rapports indiquent que Yassine n'avait aucune intention de vous laisser en vie après l'inauguration de sa nouvelle tour. Vous en saviez trop. Les documents que vous avez récupérés ce matin sont l'arrêt de mort de son organisation. Ils contiennent les preuves d'un réseau de blanchiment qui finance des milices privées et des trafics d'influence à l'échelle mondiale.
Le bruit d'une portière retentit brusquement dans la cour intérieure du consulat. Je me précipitai à la fenêtre, le cœur battant à tout rompre. Une berline noire, blindée et criblée d'impacts sur la carrosserie, venait de s'arrêter dans un crissement de pneus.
Adrien en sortit. Il était loin d'être l'homme impeccable du matin. Sa chemise blanche était déchirée à l'épaule, révélant une blessure superficielle mais sanglante. Il y avait une traînée de sang séché sur sa tempe et son regard était plus sombre que l'abîme. Mais dans sa main droite, il serrait toujours le dossier de cuir noir. La preuve ultime.
Je me ruai dans le couloir pour l'intercepter. Lorsqu'il m'aperçut, un bref éclair de soulagement, presque humain, traversa ses yeux argentés avant de s'effacer derrière son masque de marbre.
— Wallya est en sécurité, Lina, dit-il immédiatement, coupant court à mes questions. Elle est déjà sous protection dans une résidence sécurisée au nord, près de la frontière française. Ta mère est avec elle. Yassine ne peut plus les toucher.
— Tu es un menteur professionnel, Adrien, crachai-je, ma colère explosant enfin, me donnant une force nouvelle. Tu t'es servi de ma peur comme d'un levier. Tu m'as fait croire que tu m'aidais par compassion, mais tu n'es qu'un agent qui avait besoin d'une infiltrée pour faire le sale boulot que la loi t'interdisait de faire !
Il s'arrêta brusquement devant moi, son odeur de bois précieux mêlée à celle de la poudre et du sang m'assaillant les sens. Il réduisit l'espace entre nous, sa stature imposante m'obligeant à lever la tête.
— Je n'ai jamais prétendu être ton ami, Lina. J'ai dit que j'allais te libérer de Yassine. Et c'est ce que je fais. En ce moment même, ces dossiers sont en train d'être numérisés et envoyés à Interpol. Yassine est fini. Il ne pourra plus jamais te menacer.
— Et après ? demandai-je, ma voix tremblante d'incertitude. Que devient Lina Rossi ? Je retourne faire des vidéos pour mes millions d'abonnés comme si de rien n'était ?
Adrien s'approcha encore, son souffle chaud contre mon front. — Lina Rossi est morte ce matin dans cette banque. À partir de ce soir, tu n'es plus une influenceuse. Tu es le témoin protégé numéro un. Tu vas devoir changer d'identité, de visage, de vie. Pas de photos, pas de réseaux sociaux. Juste toi et ta fille, dans l'anonymat le plus total. C'est le prix de ta liberté.
Le prix du silence. Je devais tuer l'icône que j'avais mis des années à construire pour sauver la femme que j'étais réellement.
Soudain, le téléphone sur le bureau de M. Hamadi, resté dans le salon, se mit à sonner avec une insistance stridente. Le fonctionnaire décrocha, écouta pendant quelques secondes qui parurent des siècles, puis son visage devint livide. Il releva les yeux vers nous, et je sus instantanément que le cauchemar n'était pas fini.
— Vance... nous avons un problème majeur. Un problème diplomatique sans précédent.
— Parlez, Hamadi, ordonna Adrien, ses muscles se tendant comme des ressorts prêts à lâcher.
— Yassine Rossi n'est pas en fuite. Il n'a pas quitté Genève. Il vient d'entrer dans l'ambassade d'un pays allié, à deux rues d'ici. Il demande l'asile politique officiel. Il prétend être la victime d'un complot d'espionnage industriel orchestré par vous et le gouvernement marocain. Il a déjà convoqué la presse internationale.
Je sentis le sol se dérober une nouvelle fois. Yassine ne se contentait pas de se battre ; il utilisait les règles du système pour nous piéger. Il n'était plus un fugitif, il devenait une victime politique aux yeux du monde.
Le monstre était dans la ville, il était protégé par une immunité diplomatique, et il s'apprêtait à livrer sa contre-attaque la plus dévastatrice. La guerre ne faisait que commencer.