Chapitre I-1

2063 Mots
I Trémel (Côtes-d’Armor), maison d’Hugues Demaître, quelques jours auparavant— Alors comment va Tanguy ? Il se remet de ses sales moments ?* — T’inquiète ! Il est aux anges ! Non seulement il a pu reprendre son boulot sans problème, mais en plus Isabelle a eu tellement peur qu’elle s’est découvert une âme d’infirmière très attentionnée. J’ai pu parler seule à seul avec Tanguy, il n’en revient pas : elle est aux petits soins pour lui, elle lui prépare des bons petits plats, elle ne lui a jamais fait autant de câlins, et cerise on the cake, il vit chez elle. Elle qui avait toujours dit qu’elle ne voulait pas de bonhomme en permanence dans sa maison, que la routine tuait l’amour, elle ne veut plus le laisser partir. — En attendant, ça fait quelque temps qu’on ne s’est pas vus, on pourrait s’organiser un petit truc avant que l’hiver arrive ? — C’est vrai qu’avec nos vacances en plus, on n’a même pas eu le temps de se faire une seule bouffe ! — On pourrait se faire un resto ce week-end, en plus il y a les Valais, tu sais, mes amis pharmaciens qui ont une maison à l’Île-Grande qui viennent passer quelques jours. Comme ça, on ferait d’une pierre deux coups, non ? — Gérald et Christine, cela me fera plaisir de les revoir ; depuis qu’on s’est rencontrés, au moment du Coup de grisou à Pleumeur-Bodou on s’est à peine aperçus, comme ils viennent au mois d’août… — C’est toujours pareil, eux, leur officine est à Paris, donc août c’est la saison creuse, ils peuvent fermer sans problème. Mais pour moi, c’est la pleine saison, et trouver un remplaçant, tu sais combien c’est une galère. Bon, je leur téléphone et on se met d’accord pour une bouffe, je pense que Tanguy et Isabelle suivront ? * Samedi matin, 16 octobre, maison de Jérôme et Sabine ValaisSix heures vingt-cinq du matin. Oserais-je écrire qu’un silence de mort règne dans la maison ? Oserais-je ? Et pourquoi pas ? Je pourrais même l’écrire au pluriel : un silence de morts règne dans la maison. Poussons la porte de la cuisine : Sabine gît allongée sur le côté dans une mare de sang coagulé. Sur son visage livide se devine encore l’effroyable surprise de ce coup de poignard asséné par celui qu’elle croyait être l’homme de sa vie et qui aura été celui de sa mort. Au premier étage, les corps des deux adolescents reposent sagement. On pourrait croire qu’ils dorment paisiblement s’il n’y avait le teint bleuâtre de la peau de leur visage, et ces yeux à moitié exorbités. Reste la chambre parentale un peu plus loin dans le couloir. Celle où repose le corps de Jérôme Valais. Allongé à plat ventre sur le tapis au pied du lit, entouré de vomissures, les vêtements trempés, il semblerait juste assoupi. Au pied de la table de nuit, une bouteille de vodka vide et renversée, deux boîtes d’anxiolytiques et deux d’antidépresseurs, visiblement vidées de leurs comprimés. Posée contre la lampe de chevet une grande enveloppe de papier kraft sur laquelle sont écrits, au crayon-feutre, ces simples mots : « Pour comprendre. » * Samedi, maison de Jérôme et Sabine Valais, 11 heures du matinLeur Audi A3 bleu métallisé garée à côté de la Renault Laguna de Jérôme Valais et de la Ford Fiesta de sa femme, Christine et Gérald Valais regardent la maison de l’architecte plantés devant la porte d’entrée, sans comprendre. — Ça, pour une surprise, c’est une surprise ! Tu lui téléphones jeudi, tu lui demandes s’ils restent à Plouguerneau pour le week-end et après, tu me dis qu’on va leur faire une surprise et débarquer à l’improviste avec du champagne. Tu ajoutes même : « En plus, c’est du Coche, le préféré de mon frère il sera content ! » Résultat des courses, ils ne sont pas là ! Pas de Sabine ni de Jérôme, et en plus manifestement, les enfants ne sont pas là non plus. Même s’ils aiment la grasse matinée, je pense que nos coups de sonnette auraient fini par les réveiller, tu ne crois pas ? — Écoute, Christine, je suis aussi surpris que toi. Quand je l’ai eue au téléphone avant-hier, Sabine m’a dit qu’elle passait le week-end en famille puisque, pour une fois, Jules n’avait pas de compétition de judo. — Et ils ne répondent pas sur leur portable ? — Je n’ai pas celui de Jérôme, et quand j’appelle celui de Sabine je tombe sur la messagerie. J’ai déjà laissé trois messages. Mais elle ne rappelle pas. — Bon ! Qu’est-ce qu’on fait ? Moi, je n’ai pas fait tous ces kilomètres pour me casser le nez. Alors soit on va faire une balade et on revient d’ici une demi-heure, soit on fait le tour des voisins et on leur demande s’ils savent où ils sont, soit on cherche s’ils n’ont pas planqué une clé quelque part sous un pot de fleurs ou autre chose, et on les attend à l’intérieur… — Personnellement, je serais en faveur de la solution 1 en premier, puis solution 3, et si ça ne marche pas, il nous restera la solution 2, les voisins. Quand ils sont remontés dans leur berline de luxe, Gérald s’enquiert : — Alors où me proposes-tu d’aller, ma chérie, c’est toi qui as la carte, alors à toi de jouer ! Un bref coup d’œil sur la carte touristique du secteur, prise au passage à l’Office du tourisme de Plouguerneau, et accompagnée d’explications données par une hôtesse aussi souriante que compétente, et leur choix est fait : direction Penn-Enez, une presqu’île dévolue aux pêcheurs, située à moins de cinq minutes en voiture de la maison des Valais. À peine arrivés sur le môle envahi de voitures de pêcheurs et d’annexes, ils descendent prendre un bon bol d’air iodé, admirant d’un regard panoramique le paysage qui s’offre à eux. Même si c’est déjà l’arrière-saison, nombreux sont encore les bateaux de pêche-promenade mouillés au sud de la digue. Au nord, sur leur gauche, un espace de landes parcouru de chemins piétonniers semble leur tendre les bras. Ils n’hésitent pas longtemps et flânent au milieu de ce paysage préservé, admirant au passage les lumières irisées qui dansent devant eux. Un peu plus loin, à quelques dizaines de mètres de la côte, un îlot rocheux leur fait de l’œil : an Dol Ven est son nom, leur apprend la carte. Le temps clément leur offre en prime une visibilité vers le large exceptionnelle, et pour eux qui habitent tout près des Sept Îles chères à Perros-Guirec, la sauvage beauté des lieux les conforte encore plus dans leur amour de la Bretagne. — T’auras beau dire, Gérald, mais on est quand même gâtés dans ce pays, on n’a peut-être pas toujours du soleil, mais où qu’on aille, la nature nous réserve de belles surprises. — Tu as raison, ma chérie, ici aussi c’est magnifique, et en plus, on est vraiment au bout du monde… La prochaine terre c’est New York ! En attendant, et en parlant de surprises, j’aimerais bien que ton frère nous en fasse une bonne, en étant là. Allez, on retourne à la voiture, moi je me boirais bien un petit apéro ! — Et moi aussi ! * Extérieurement, rien n’a changé quand l’Audi revient se garer devant la maison de Jérôme et Sabine. Pas de bon augure, pensent-ils au même moment… Les coups de sonnette et les tambourinages de porte sans réponse ne font que renforcer leur pessimisme. Toujours pas de réponse au téléphone. Pragmatique, Gérald Valais propose donc à sa femme de passer au plan numéro 3 : essayer de trouver une clé de secours planquée dans un endroit judicieux. Les deux pharmaciens se posent à quelques mètres de la façade, à hauteur de la porte d’entrée, et essayent de se mettre à la place de leur sœur et belle-sœur. — Alors, demande avec une évidente pointe d’énervement Gérald, si c’était toi, tu l’aurais mise où cette clé ? En guise de réponse, sa femme s’avance vers la maison et se met à soulever systématiquement tous les pots de fleurs qui encadrent la porte d’entrée. Sans succès. Perplexe, Gérald hésite beaucoup plus que sa femme avant de soulever les diverses pierres qui agrémentent la rocaille, encore toute fleurie d’asters et de chrysanthèmes, qui s’étend devant la villa. Une recherche tout aussi infructueuse. — Bon, je vais te dire, grogne le pharmacien, ça commence à me les briser menu. Je ne vais pas passer une partie de mon long week-end devant une porte fermée. Alors je te propose de faire le tour de la maison, de voir s’il n’y a pas un autre moyen de rentrer, et s’il n’y a rien, on demande à deux-trois voisins et on retourne chez nous. — Je t’avoue que je ne comprends pas, mais je pense que ta solution est la bonne. Je passe par la gauche et toi par la droite ? — Bien reçu, mon adjudant ! répond d’une voix ferme son mari. Et marris, ils le sont tous deux – et une femme marrie, ce n’est pas si fréquent – quand ils se retrouvent à l’arrière de la maison, face à l’entrée de service. Bien évidemment, ils trouvent encore porte close et recommencent leur exploration des pots de fleurs et pierres alentour, autant de cachettes susceptibles d’abriter la clef de la maison. Cinq bonnes minutes de vaines recherches les incitent à envisager le recours au joker n° 2, à savoir l’appel aux voisins. Ils sont prêts à lever le camp, direction la maison d’à côté quand Christine Valais entrevoit, entre deux rosiers, non loin de la porte arrière, un drôle de petit crapaud métallique, aux reflets cuivrés. Ayant bien vu que la bestiole n’était ni vivante ni un prince charmant en devenir, elle a vite fait de le prendre dans ses mains et de découvrir le pot aux roses, en l’occurrence, le pot à la clé. La bestiole métallique s’avère en effet composée de deux parties, une ventrale, une dorsale qui s’emboîtent parfaitement et qui sont creuses à l’intérieur, laissant largement la place d’y laisser une clé. Et comme l’animal est d’une couleur astucieusement proche de la réalité, c’est le subterfuge parfait pour dissimuler le sésame de la porte de service. À condition de ne pas habiter dans une zone de haute délinquance. — Bon, lance avec un grand soupir de soulagement madame Valais, pharmacienne de son état, on va pouvoir au moins les attendre au chaud. — On va se faire un petit café, ça les fera venir ! Et monsieur et madame pénètrent, on ne peut plus détendus, dans la maison de leur frère et beau-frère. Détendus, ils le sont, mais dans cette maison du malheur, vont-ils le rester longtemps ? Politesse oblige, ils commencent par vérifier que personne n’est là : — Y’a quelqu’un ? lancent-ils quasiment à l’unisson, comme l’avait dit Neil Armstrong, une belle nuit de juillet 1969. Et bien évidemment, y’a “person” qui répond, pas même Gaston. Alors le pharmacien et sa femme suivent leur plan initial et se retrouvent dans la cuisine pour se préparer leur petit café. Rien ne les trouble quand ils poussent la porte si ce n’est une certaine odeur dont je vous épargnerai la description, car je ne voudrais pas heurter les âmes et les narines sensibles. Nul cadavre en vue car le corps est dissimulé par l’îlot central qui trône en plein milieu de la pièce, comme tout îlot central qui se respecte. Ce n’est donc que quelques dixièmes de secondes plus tard que les deux époux font la macabre découverte. Ils ont beau être des professionnels de santé, et donc habitués à des spectacles parfois rebutants – furoncles, acné, eczémas, brûlures, mycoses, connerie etc. – là, l’effet de surprise est tel qu’ils ne peuvent se contenir. Dans un style différent, il est vrai : Monsieur la joue grand style, très Comédie Française : — p****n ! Sabine ! Ce n’est pas possible ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Il ne met pas longtemps à comprendre en voyant le manche du couteau de cuisine, sortant de l’abdomen, et la mare de sang qui entoure le cadavre. Sans la moindre conviction, il s’agenouille pour vérifier le pouls et le cœur, tandis que Christine Valais réagit plus sobrement : — Mon Dieu ! Ô, mon Dieu ! Sabine ! Ce n’est pas possible ! Et elle s’assoit aussitôt, sur une chaise bienvenue, sentant ses jambes défaillir. Mais qui a pu faire ça ? Dis-moi que je rêve, Gérald, ce ne peut pas être vrai ! Pas Sabine ! Pas comme ça ! — Elle a dû mourir sur le coup, mais quel est le s****d… Il n’achève pas sa phrase, interrompu par la voix décomposée par l’émotion de sa femme. — Il faut prévenir la police, tout de suite ! — Oui, oui ! On va le faire, mais comme la voiture de Jérôme est là, j’aimerais qu’on jette un œil dans toute la maison avant… — Écoute, Gérald, tu ne crois pas qu’en faisant cela, on pourrait gêner l’enquête, « polluer » la « scène de crime » comme ils disent à la télévision ? Le visage marqué par la douleur et la tristesse, les neurones déconnectés par l’incompréhension et la violence de la vision, le pharmacien met quelques secondes à répondre. Sa voix, noyée de sanglots, malgré ses efforts pour les contenir, chevrote légèrement quand il répond : — Christine, on vient de retrouver Sabine sauvagement assassinée, et je te rappelle que la voiture de mon frère est là, il est donc sans doute quelque part dans la maison, et les enfants aussi. S’il a été lui aussi attaqué ou si les enfants l’ont été, je ne me vois pas attendre la police pour le savoir : d’autant plus que, si c’est le cas, ils ne sont peut-être que blessés, et si on intervient maintenant on a une chance de les sauver ! Allez ! On monte !
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