L’air tout aussi effondré que son mari, madame Valais émet toutefois une hypothèse qui freine l’ardeur de son époux.
— Et si l’assassin ou les assassins sont encore là ? Ils peuvent s’en prendre à nous… Ce serait plus prudent de prévenir la gendarmerie, tu ne crois pas ?
— Pour l’instant, on ne prévient personne, je veux savoir tout de suite ce qui est arrivé à mon frère et aux enfants. Quant à l’assassin, ça m’étonnerait qu’il soit toujours là, le corps de Sabine est froid, le sang coagulé, à mon avis, il a dû se faire la malle il y a longtemps.
— Sans doute ! Mais prends au moins quelque chose pour te défendre !
— Tu as raison !
Et il empoigne le tisonnier sur le serviteur de la cheminée et monte à pas prudents l’escalier. Suivi, quatre marches plus loin, par sa femme. Enfin le palier. Pas un bruit. Première chambre, celle de Vanessa. Elle paraît endormie, même si à l’heure du déjeuner, cela semble étrange, mais ce qui malgré tout donne un petit espoir aux époux Valais. Malheureusement, un examen plus approfondi de la jeune adolescente ne laisse aucun doute à Gérald. L’air plus sinistre qu’un inspecteur du fisc découvrant que vous avez correctement déclaré vos impôts, il se tourne vers sa femme et lui annonce l’abominable nouvelle :
— Vanessa est morte, étranglée. Marchant comme des zombies, ils entrent dans la chambre de Jules pour faire une troisième horrible découverte. C’en est trop pour la pauvre Christine qui, à genoux sur la moquette, la tête enfouie dans la couette de celui qui fut son neveu, si plein de vie et toujours rieur, pleure à chaudes larmes, alternant prières, cris d’insultes et invectives à l’encontre du ou des auteurs de ces odieux crimes. Abandonnant sa femme en pleine crise de nerfs, tenant à peine debout, submergé par l’émotion, Gérald Valais n’a plus qu’une idée en tête, savoir si son frère a subi le même sort que le reste de la famille. Il marque pourtant une brève hésitation avant de pousser la porte et de découvrir le spectacle qui s’offre à ses yeux ébahis : une bouteille de vodka traîne sur le couvre-lit tandis que plusieurs boîtes de comprimés, vides, jonchent le tapis devant la lampe de chevet. Un simple coup d’œil de professionnel du médicament suffit au pharmacien parisien pour identifier les deux produits précédemment contenus dans ces emballages, du Tizipanpam 30 mg, un anxiolytique puissant, et du Reneklan 10 +, un antidépresseur, dont un seul comprimé endormirait un éléphant insomniaque. Un mélange étonnant et détonant qui n’offre aucune chance à celui ou celle qui l’aurait consommé. La forme sur le lit, immobile, emmitouflée sous draps et couettes ne laisse même pas dépasser un bout de visage. Tandis que sa femme sanglote à grosses larmes dans la chambre d’à côté, Gérald Valais, les joues couvertes elles aussi de pleurs, ne croit plus aux miracles quand il relève le drap qui recouvre la tête de son frère. Son geste est très lent comme s’il voulait retarder l’horrible vision, retarder la révélation de l’abominable vérité. Mais le spectacle qui s’offre à lui est encore plus surprenant que celui qu’il redoutait… Pas de cadavre, mais un sac de sport et un oreiller plié en deux, le tout donnant l’illusion d’un corps allongé sous la couette.
*
Samedi 16 octobre, début d’après-midi, Plouguerneau, maison de Sabine et Jérôme ValaisAssis dans le salon tout en cuir blanc, Laure Saint-Donge et Hugues Demaître font face à leurs amis de longue date. L’air prostré, regardant plus souvent leurs chaussures que les yeux de leurs interlocuteurs, les pharmaciens parisiens, Gérald et Christine, tentent avec difficulté de faire admettre leur point de vue à leurs hôtes. Hugues, en particulier, ne comprend pas l’attitude de son confrère.
— Tu m’excuses, Gérald, mais je ne te suis pas du tout. Tu nous fais venir dans le plus grand secret, refusant de nous dire quoi que ce soit ; à peine sommes-nous arrivés, tu nous annonces que la famille de ton frère a été massacrée, et pourtant, tu n’as pas prévenu la police, ou plutôt la gendarmerie ! J’aimerais piger, c’était la première chose à faire, non ?
Laure, balafrée mais sereine, approuve d’un mouvement de tête, attendant impatiemment la réponse du potard parisien. Qui ne se fait pas attendre.
— Écoutez, je vais être très cash avec vous, je ne veux pas qu’on prévienne la police pour deux raisons. La première c’est que si la presse est au courant, cela va faire un scandale énorme, qui risque d’éclabousser toute la famille…
— Et bien sûr aussi ta réputation ! l’interrompt Laure, au comble de l’indignation. Mais tu te rends compte que ta famille vient d’être sauvagement assassinée, et toi tu ne penses qu’à ta petite officine parisienne et aux retombées économiques désastreuses que ce drame pourrait avoir ? C’est absolument dégueulasse ! Écœurant ! Ne me dis pas, Christine, que tu es du même avis ?
La jeune cinquantenaire, le visage encore rougi des larmes versées, garde la tête baissée quelques secondes. Puis elle jette un regard avide de soutien à son mari, avant de lancer d’une voix hésitante :
— Tu sais, Laure, ce sont avant tout les parents de Gérald : je les aimais beaucoup mais ce n’était – je n’aime pas en parler au passé – QUE mon beau-frère et ma belle-sœur, et des neveu et nièce par alliance. Même si je les adorais, j’ai forcément une approche un peu moins intime avec eux. C’est pourquoi je pense que Gérald est mieux habilité que moi pour prendre une telle décision. Quant à l’impact qu’un tel drame pourrait avoir sur la pharmacie, surtout si on ne retrouve pas le ou les assassins, je partage l’avis de Gérald, ce pourrait être catastrophique. Les gens ont vite fait de faire l’amalgame, surtout dans notre quartier, il n’y a pas de fumée sans feu comme on dit. Et nos clients risquent de fuir…
Outrée, mais s’efforçant de garder son calme par égard pour Hugues dont ce sont les meilleurs amis, LSD prend sur elle pour ne pas insulter le couple Valais plus violemment, et pour ne pas empoigner le combiné du téléphone et appeler les autorités.
— Vous n’allez tout de même pas me dire, lance-t-elle, d’une voix emplie de colère, que pour des raisons bassement mercantiles, vous n’allez rien faire pour que ces crimes soient élucidés ? Vous êtes infects ! Vraiment infects ! Je n’ai plus rien à faire ici ! Tu viens, Hugues ?
Son compagnon, à l’évidence très embarrassé par la situation, semble pris entre deux feux : d’un côté, son amitié pour les pharmaciens parisiens, et sans nul doute un peu de solidarité corporatiste, et de l’autre, son amour pour sa Laure chérie dont il comprend parfaitement l’indignation. C’est donc avec des propos dignes d’un diplomate qu’il essaye de calmer sa “chérinette” :
— J’ai bien écouté les arguments de Gérald et de Christine, ils n’ont pas complètement tort… Et toi, tu as raison, Laure, complètement raison. La situation est très délicate, alors tu comprends, je crois qu’il faut réfléchir un peu…
Toujours montée sur ses grands chevaux, la balafre frisottante, la journaliste-romancière ne laisse pas finir son cher et tendre.
— Excuse-moi, Hugues, mais en quoi la situation est-elle délicate ? Nous avons une famille horriblement décimée, nous avons les aveux du meurtrier sur sa table de nuit, cela me paraît extrêmement clair.
— Ce le serait si on avait retrouvé le meurtrier, mais il a disparu, ne l’oublie pas.
— Et qu’est-ce que cela change ?
— Mais tout, Laure ! Tout ! Un homme étrangle ses deux enfants, tue sa femme d’un coup de couteau et se suicide. C’est un drame atroce, mais dans un journal, ça fait dix lignes, et trois jours après, tout le monde a oublié. En plus, il est rare que les noms des victimes soient cités. Là, on retrouve trois cadavres, une lettre d’aveu et une série d’indices qui ne laisse aucun doute sur le suicide de l’assassin. MAIS on ne retrouve pas son cadavre ! Ce qui ouvre la porte à beaucoup d’hypothèses : Jérôme est-il vraiment l’assassin ou les crimes ont-ils été perpétrés par un ou plusieurs individus qui l’ont forcé après leur m******e à signer une fausse lettre d’aveu ? Une lettre où, curieusement, si Jérôme parle de suicide, il ne mentionne pas la méthode qu’il compte employer. Rien de plus facile alors que d’enlever le pseudo-assassin et de le séquestrer pour le faire chanter : il était architecte et ça gagne bien sa vie, un architecte ! Et dans certains cas, ça peut aussi avoir bénéficié de généreux dessous-de-table qui valent largement quelques efforts, de la part de malfrats, pour essayer de les récupérer. Mais il y a d’autres possibilités. Qui nous dit que ce n’est pas vraiment lui l’assassin, et qu’il n’a pas vraiment essayé de mettre fin à ses jours en avalant un mélange de vodka et de barbituriques. C’est une mixture qui ne pardonne pas. Il aurait dû y rester, crois-en mes connaissances en pharmacologie. Et pourtant, il n’était pas dans son lit quand Gérald est arrivé, il n’y a pas trente-six moyens de l’expliquer : soit il a tué sa famille, a simulé son suicide et, à l’heure qu’il est, il a filé loin d’ici pour se planquer, soit il a survécu à son mélange infernal et devant l’horreur de ce qu’il a fait, il n’a pas su réagir et a disparu, sans doute très provisoirement. Dans ce cas, il ne doit pas être loin et reviendra dès qu’il aura récupéré et réalisé ce qu’il a fait. Tu le vois, avec toutes ces hypothèses, les médias ont de quoi se faire des choux gras pendant plusieurs jours, surtout si on ne retrouve pas Jérôme. Et qui dit battage médiatique dit souvent victimes collatérales. En l’occurrence le restant de la famille, à savoir Gérald, Christine et leurs enfants. Ils vont devenir les cibles de ragots, suspicions et sans doute plus encore. On va fouiller leur vie, leur passé. Alors les conséquences économiques sur leur pharmacie parisienne et sur leur intimité aussi risquent d’être terribles. Prévenir les gendarmes ce serait les offrir en pâture à tous les journalistes en mal de copie, et avides de viande fraîche. C’est ce que tu veux ?
Même si le raisonnement d’Hugues tient la route, Laure a du mal à adhérer à ses arguments, et elle le dit haut et fort, non sans un certain mépris dans la voix.
— Si je comprends bien, vous êtes tous les trois prêts à laisser courir en toute impunité le ou les meurtriers de Sabine et des enfants, que ce soit Jérôme ou quelqu’un d’autre. Mais comment pouvez-vous accepter l’idée qu’un crime reste impuni ! Comment pouvez-vous accepter l’idée qu’une mère et ses deux enfants soient assassinés sans que justice ne soit rendue ! Sans compter que le père peut aussi bien être victime que bourreau !
À son tour, Gérald intervient d’une voix qui se veut apaisante :
— Je crois que l’on s’est mal compris, Laure ! Comme je te l’ai dit tout à l’heure, on a deux raisons de ne pas prévenir les gendarmes, la première, on vient d’en parler. La deuxième, la voilà : on n’a pas prévenu la police, mais on vous a prévenus, vous ! Pour une bonne et simple raison. Si les gendarmes interviennent, tout ce qu’Hugues vient d’évoquer risque de se produire. Mais si c’est vous qui retrouvez Jérôme, qu’il se soit échappé, qu’il ait été kidnappé ou qu’on l’ait assassiné, alors les choses se passeront de manière beaucoup plus discrète et nous pourrons gérer les informations remises à la presse à notre manière.
— Vous nous demandez donc de nous substituer à la gendarmerie ? Et comment peut-on faire pour retrouver Jérôme sans les moyens d’investigation dont ils disposent ? Autant chercher un épi de blé dans un champ de céréales en pleine Beauce ! Vous nous surestimez beaucoup ! Et même si nous réussissions, combien de temps nous faudrait-il ? Un jour, une semaine, une année ? Vous savez que les corps se décomposent… Et moi, je suis convaincu que les morts, ça se respecte ! Vous n’allez pas laisser les membres de votre famille se décomposer quand même. Comme de vulgaires cadavres exposés aux charognards !
— Attends une seconde, Laure, laisse-moi répondre à tes questions au fur et à mesure. J’ai suffisamment suivi tes exploits avec Hugues et ce que vous appelez le G5 pour savoir que vous êtes capables de grandes choses et je sais que tu as gardé suffisamment d’amis ou de relations dans la police pour t’aider si besoin est. Ensuite, tu dois bien te douter que je ne vais pas laisser les corps se décomposer. J’adore mon frère, tu m’excuses, je ne peux en parler à l’imparfait, et j’adore sa famille : j’ai la chance d’avoir sympathisé avec l’entrepreneur de Pompes Funèbres qui s’était occupé des funérailles de Richard Larmor, dans l’affaire de Pleumeur-Bodou. Et je suis sûr que, moyennant finances, on peut lui demander de venir s’occuper discrètement des défunts et de les placer dans son salon funéraire sur des plaques réfrigérées. Il suffit de dire que le père est dans la marine et qu’il ne revient à Brest que dans cinq jours, qu’on ne veut pas lui annoncer ces décès pendant qu’il est en mer et il comprendra très bien pourquoi autant de précautions sont nécessaires. Quant au permis d’inhumer, j’ai un copain toubib à qui j’ai rendu un grand service, et je suis sûr qu’il pourra le faire, pour me renvoyer l’ascenseur. Cela me coûtera juste un bon gueuleton.
— Donc, reprend Laure, pour le moins abasourdie par le plan du pharmacien parisien, tu nous donnes cinq jours pour retrouver monsieur Jérôme Valais quelque part dans le monde C’est généreux, ajoute-t-elle en rigolant. Jaune. Vous êtes des doux rêveurs ! Bon ! Hugues, je ne sais pas ce que tu as l’intention de faire, mais moi je me casse, je vous laisse à votre délire ! Oh ! Mais rassurez-vous, je ne préviendrai pas la police !
— Attends, Laure ! lui lance son Hugounet en la retenant par le bras. Attends, je voudrais qu’on discute seule à seul, avant que tu prennes ta décision.
Après un petit moment d’hésitation, LSD fixe son compagnon droit dans les yeux et lui dit d’un ton ferme :
— Je t’accorde cinq minutes. Allons dans ma voiture…
* Voir Le Diable s’invite à Locquirec, même auteur, même éditeur.