Trois mois se sont écoulés. Depuis cette mission, Jasper était fier comme un coq, triomphant de mon succès comme si c’était le sien. Il m’a confié d’autres missions, certaines en groupe, d’autres en duo avec Will.
J’avais appris à me taire, à être invisible. Un pion dans un jeu où je ne décidais de rien. Pourtant, ma louve, enfermée en moi, n’avait jamais cessé de bouger, tapie dans l’ombre, attendant que quelque chose change. Parfois, dans les rares moments de solitude, je pouvais presque sentir sa colère, son impatience. Comme si elle savait que je n’étais pas née pour être une captive
Malgré la rudesse du quotidien, Will trouvait toujours un moyen de passer me voir, me laissant des cadeaux devant ma porte, des choses insignifiantes en apparence, mais qui comptaient plus que je ne voulais l’admettre. Le soir, il venait parfois parler avec moi, appuyé contre l’encadrement, sa voix douce dans l’obscurité des couloirs.
« Will, pourquoi tu es ici ? »
« Ça ne paie pas trop mal. »
« Pourquoi, tu veux que je parte ? »
« Je mange gratos, » et j’en passe.
Ses réponses ne faisaient aucun sens pour moi. Il évitait toujours de répondre réellement à cette question, et ma louve le savait. Quelque chose clochait. Elle se tendait à chaque fois qu’il détournait le regard, qu’il changeait de sujet avec un sourire trop facile. Elle flairait les non-dits, les mensonges enroulés dans ses rires légers. Et ce n’était pas seulement ma louve qui réagissait. Il y avait autre chose.
Son odeur changeait subtilement, à peine perceptible pour quelqu’un d’humain, mais pour moi, c’était évident. Un mélange étrange de tension et d’incertitude. Et parfois, quand je posais une question trop directe, une onde imperceptible passait entre nous, comme une vibration dans l’air, une émotion étrangère qui ne venait pas de moi.
Son loup.
Je le sentais, tapi sous la surface, toujours en alerte. Et parfois, il répondait. Un frisson, une vague d’amusement contenue, ou au contraire, un grondement étouffé, une frustration cachée derrière les mots légers de Will.
Puis un jour, il est venu, mais pas comme d’habitude. Son pas était plus rapide, plus léger, presque pressé.
« Hé Sav ! Je n’ai pas beaucoup de temps. Tiens, c’est tout ce que j’ai pu trouver. »
Je prends la petite enveloppe qu’il me tend, intriguée.
« C’est quoi ? »
« Tes parents, ma belle. »
Un coup dans ma poitrine, comme une griffure intérieure. Ma louve s’arrête, figeante, tendue comme un arc. Je lève les yeux vers lui, mais son regard est ailleurs, fixé sur un point invisible dans le couloir. Son loup est agité. Je le ressens dans l’air, une énergie lourde qui le suit comme une ombre.
« Je ne peux pas rester. Je te vois plus tard. Ho, et y a un drôle de gamin qui vient d’arriver chez Jasper. Je pense qu’il a ton âge. Il pose plein de questions sur toi, gare à la concurrence ! »
Je n’écoute même plus la fin de sa phrase. Mes doigts serrent l’enveloppe avec force, et avant même que je ne relève la tête, Will a déjà disparu. Je fixe le papier entre mes mains. Mes parents.
Ma louve gronde en moi, méfiante. Et si ce n’était pas ce que tu espérais ? Et si c’était pire ? Je ravale la boule qui se forme dans ma gorge et décide d’affronter la vérité.
J’ouvre l’enveloppe et déplie les feuilles avec précaution. Les mots sont secs, administratifs, sans émotion, mais chaque ligne me frappe comme un coup de poing.
Des rapports. Des noms. Max et Nicole.
Je relis encore et encore, cherchant un sens dans les phrases censurées par des étoiles, des morceaux de phrases effacés.
Rapport de Mars
Les sujets Max et Nicole ont décidé d’allier leurs forces lors des combats dans l’arène.
Test sur le terrain à effectuer.
Rapport de Mai
Max et Nicole montrent une évaluation optimale en mission.
Décision de la commission : les laisser opérer ensemble.
Un rapprochement semble avoir eu lieu.
Rapport de Décembre
Les sujets *** commencent à désobéir.
Refus d’exécuter une mission.
Nicole attend ***
Rapport de Janvier
Deux déserteurs ont fui avec plusieurs sujets.
Ils ont organisé une rébellion ***
Un avis d’exécution a été émis contre tous les déserteurs.
Rapport de Juillet
Nous avons retrouvé les fugitifs.
Ils se trouvent ***
Un espion a été envoyé.
Il nous a rapporté que *** ont eu *** le 19 mai, il y a 4 ans.
La capture de ces sujets vivants a été ordonnée.
Rapport de Novembre
Les trois Meutes se sont réunies pour envahir ***
Tous les fugitifs ont été exécutés et exposés à titre d’exemple.
Les trois Meutes ont décidé que toute intimité entre les sujets sera proscrite.
Le sujet *** âgé de *** ainsi que *** ont bien été capturés vivants et sont sous la tutelle de Black Moon.
Ma gorge se serre. Mes yeux me brûlent. Pourquoi j’ai les joues humides ? Mon souffle s’accélère. Ma louve gronde, un bruit sourd et rauque résonnant en moi, me vrillant les tempes. Une chaleur brutale monte sous ma peau, incontrôlable. Mes doigts tremblent, crispés sur la photo. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après tout ce temps, après des années à ne rien ressentir ? Mon estomac se tord, une vague de colère et de chagrin me traverse d’un coup, comme un coup de griffes en plein cœur.
Je serre la photo contre moi, les battements de mon cœur tambourinent dans mes oreilles. Je ne les ai jamais connus… mais ils étaient là. Ils ont existé. Ils ont été exécutés.
Pourquoi ces blancs dans ces rapports, ces morceaux arrachés à l’histoire ? Qu’est-ce qu’on me cache ?
Ma louve reste silencieuse, mais je la sens vibrer sous ma peau, ses griffes invisibles s’accrochant à ma conscience. Trop de trous. Trop de mensonges. On veut nous aveugler.
Je tremble légèrement en fouillant l’enveloppe. Il y a encore quelque chose. Une photo.
Mon cœur rate un battement. Je me précipite vers le miroir et la lève à hauteur de mon visage, comparant chaque trait, chaque détail.
Ils sont beaux. L’homme est grand, les cheveux noirs et des yeux verts perçants. Malgré les cicatrices visibles, il dégage un charisme indéniable. La femme… elle me ressemble trait pour trait, à l’exception de ses yeux sombres. Son sourire est doux, révélant deux fossettes.
Un sourire. Ils souriaient.
Derrière eux, un rayon de soleil éclaire leur visage, une rareté dans ce monde de violence. La photo a été coupée. Il manque le bas.
Je serre la photo contre moi, un poids étrange dans ma poitrine. Qui a pris cette photo ? Pourquoi ?
Ma louve frissonne, troublée. C’est la vérité que tu voulais… mais elle fait mal, hein ?
Je brûle les rapports, réduisant en cendres ces mots sans âme. Mais la photo… la photo, je la cache sous mon oreiller.