Chapitre 1
Échappant encore aux regards du jeune joggeur, le soleil se levait, disséminant à l’est une aurore rosâtre qu’emprisonnaient tour à tour les moëres1, les villages accrochés à leurs clochers et les enchevêtrements urbains de Dunkerque. La clarté s’insinuait déjà dans les interstices de la ville, découpant les silhouettes géométriques des maisons ou des immeubles, dessinant sur le fond de plus en plus bleu de ce ciel matinal de mai le beffroi, l’hôtel de ville et le phare du Risban, immémorial veilleur immobile.
Franck courait depuis plus d’une demi-heure, concentré sur son rythme respiratoire, sa foulée courte et régulière, ses pulsations cardiaques et le clapotis de la marée montante sur les berges du chenal. Comme chaque jour depuis des mois, il s’était levé à 5 heures, avait enfilé sa tenue et venait saluer à sa manière la mer et la liberté. Aujourd’hui, la journée serait chaude et limpide, à l’image des joies simples du jogging.
Il avait suivi la digue depuis le Kursaal ; avait remonté le Canal exutoire jusqu’au premier pont à franchir ; avait serpenté parmi les sentiers gravillonnés et les talus herbus où se lovaient les bâtiments du LAAC (Lieu d’art et action contemporaine), s’amusant des impavides moutons qui n’étaient pas à tondre ; avait prolongé dans les ondulations de verdure jusqu’à la placette jouxtant l’écluse Tixier, quelques survivances de fortifications et de casemates et l’extrémité du canal. Il commençait à égrener sa course dans le long couloir eczémateux de la jetée, messager solitaire de l’invisible dieu de l’effort dans ces étendues assoupies et léthargiques, à peine arrachées à l’opacité de la nuit. Grisé d’iode et d’odeurs portuaires, il courait vers les premières moirures de la pleine mer, vers cette calme expansion illimitée de la trouée du chenal, irisée de rayons solaires horizontaux, çà et là nacrée d’émeraude et d’argent.
Bientôt, le monstre tentaculaire et prédateur du travail enserrerait ce paradis de ses assourdissements confus et de ses absurdes circulations…
Franck était mieux placé que d’autres pour le savoir, puisqu’il avait trouvé un emploi de manutentionnaire dans une filiale de la Cogéma, Dewulf Cailleret, spécialisée dans l’agroalimentaire. De la gare à la route du Môle 6, il empruntait invariablement la chaussée des Darses jusqu’au quai Freycinet 13, aller et retour, pour s’asseoir huit heures et plus au volant d’un Clark ou dans la cabine d’un pont élévateur. Il avait les diplômes requis pour ce poste mais n’avait dû son boulot qu’à la « philanthropie » du DRH de la boîte. Ses six mois de tôle pour trafic de stupéfiants, vol de véhicules et escroquerie ne plaidaient guère en sa faveur.
Six mois de tôle salutaires ! Il n’avait pas envie de repiquer et se tenait désormais à carreau. Et même si ce CDD de conducteur d’engin lui garantissait seulement la pitance et l’ennui planifié, il s’appliquait à l’accomplir avec zèle pour le transformer en CDI.
La liberté et l’évasion, il les trouvait le matin dans ce flirt avec le grand large, ou le soir dans la lecture de récits historiques sur la Résistance et la déportation. Il avait appris à aimer lire en prison comme autrefois son père avait appris à aimer fumer au service militaire. Et finalement, pour le même prix, il préférait humer les milliers de mots et d’idées d’un livre que la fumée de clopes inconsistants. Les cigarettes avaient tué son père, le lestant d’un cancer des bronches à même pas 40 ans, son père éperdu de frime et de pavane, accro de drague et friand d’expériences amoureuses, son père sporadique à peine là qu’il était déjà en partance, son père qui avait fini par s’éclipser pour de bon avant qu’une hémorragie pulmonaire le jette à l’hôpital et qu’on retrouve ainsi sa trace… Son père qui venait de décéder alors que Franck purgeait sa peine, ce qui avait valu au tôlard (ou au taulard – puisque Franck, qui fréquentait désormais le dictionnaire, y avait vu que les deux peuvent s’écrire indifféremment) une permission pour assister aux obsèques. Son père fumeux avait toutefois sa logique : vaincu par le vent de la fumée, il s’en était allé en se faisant incinérer, souhaitant que ses cendres encore fumantes soient dispersées au vent. Il avait ainsi littéralement grillé la vie par les deux bouts… Franck, quant à lui, rêvait d’un autre genre de liberté que cet éparpillement précaire en attente d’éparpillement définitif.
Encadrée par les enfilades de tringles métalliques de la rambarde, côté chenal, et l’épais parapet de béton, côté plage de l’estran, la jetée figurait ainsi un long corridor carcéral que les petites surrections de balises en alignement transformaient en monôme de cyclopes. La libération chaque matin renouvelée s’opérait dans le regard de Franck. Un regard sans concession sur les immenses hangars d’un vert mat faussement écologique qui encombraient l’autre rive du chenal, suivis d’autres hangars d’un beige poussiéreux, ceux des établissements Nicodème. Il se souvenait alors de l’école et du catéchisme, de sa dyslexie larvée et de la confusion qu’il faisait toujours entre Nicodème et Nicomède. Si bien qu’il avait longtemps cru que le ferrailleur dunkerquois ou le roi de Bithynie, c’était du pareil au même et que l’antique Arsinoé dont parle Corneille préfigurait sans doute la loulou du port. Et encore le savait-il parce qu’il avait à l’époque la curiosité de feuilleter l’encyclopédie de l’oncle Albert, le lettré de la famille et postier de son état.
Mais quand le regard de Franck obliquait vers la mer, il se sentait brusquement la fibre et l’étoffe d’un homme libre. C’était son antidote aux deals de naguère…
Ce matin-là, il eut brusquement comme un éblouissement : un bref instant, l’étoile argentée dansa sur la ligne d’horizon des flots, émergence éphémère d’un hallucinant septentrion, et puis plus rien. Plus rien que cette masse confuse qu’il aperçut sur la jetée au-devant de lui, à quelque cent mètres. Peut-être un SDF encore endormi ou un migrant égaré, groggy de fatigue mais aimanté par la mer. C’était le seul genre de rencontre qu’il fît sur cette jetée à une heure aussi matinale, hormis les rats qui filaient en couinant ou des mordus de pêche côtière.
Mais la masse se précisait à mesure qu’il s’en approchait. Ce n’était pas la position fœtale d’un corps recroquevillé à laquelle il était habitué en ce lieu ; l’individu était étendu sur le dos, jambes serrées et pieds en équerre. Franck distingua bientôt un costume noir ceint d’une sorte de tablier…
Il était maintenant devant ce gisant qui lui bloquait la route, étalé en travers de l’asphalte. De ses yeux grands ouverts au regard fixe perlaient des larmes de sang, étrange goutte à goutte qui dessinait comme deux chaînettes sur les joues livides de ce visage d’homme jeune, blanc et blond. Replié sur l’abdomen, le bras droit masquait en partie les motifs du tablier blanc bordé de noir. Trois squelettes y ricanaient en bas, exhibant respectivement une longue règle graduée, un maillet de cricket et un pied-de-biche. Ils semblaient inviter Franck à une sarabande macabre. Au centre s’esquissait sur des marches la colonne de pierre d’une tour, peut-être d’un phare, dont le sommet disparaissait sous le gant blanc de la main inerte du mort. Du mort, parce que depuis une minute qu’il l’observait, Franck voyait bien qu’il ne respirait pas. Sur ce tablier, Franck crut encore repérer des rangées de gouttes d’eau ainsi qu’un homme écartelé encerclé d’insectes, thorax béant comme si on avait voulu l’éviscérer.
Autant son accoutrement était bizarre, sombrement sordide en quelque sorte, autant ce corps en pleurs paraissait paradoxalement serein, exempt de coups, de plaies, d’ecchymoses ou de tuméfactions. Il gisait là méditatif, le regard accroché au zénith, aux anges. Franck leva les yeux mais ne vit rien que le bleu tendre du ciel. Il était mort et, incompréhensiblement, les larmes de sang continuaient d’affleurer de ses yeux au rythme d’un glas lancinant.
Tué par qui et par quoi ? L’une des branches d’un grand compas métallique était plantée sous le sein gauche au niveau du cœur, comme l’unique vestige d’une violence meurtrière. Franck ne put s’empêcher de penser à Dieu, à cette gravure de Dieu penché sur la terre, compas d’appareilleur en main, pour en tracer la rondeur, comme s’il l’engrossait. Gosse, il s’émerveillait à contempler cette gravure dans l’encyclopédie de l’oncle Albert. Et du coup, l’oncle Albert, qui n’était pas avare de commentaires, lui expliquait que Dieu était une sorte d’artisan, à la fois tailleur de pierre, architecte et maçon, qu’il avait utilisé le bon compas, le bon écartement et la bonne mesure pour compasser la terre et la tailler, s’assurer de la solidité de sa construction jusqu’à la fin des temps.
Depuis, Franck avait grandi et s’était affranchi de ces fadaises auxquelles l’oncle Albert ne croyait pas non plus, mais qu’il contait pour débrider l’imagination du bambin… Et là, devant la matérialité de ce compas fiché comme une flèche, l’obsession de la main assassine d’un invisible dieu le saisissait. Après tout, plus que la vie, la mort garantissait la solidité de son édifice jusqu’à la fin des temps.
Franck se pinça pour sortir de son songe. Primo, Dieu n’existait sans doute que dans l’imagination des gens crédules. Secundo, s’il existait, et même s’il nous avait tous condamnés à mort, il n’avait rien d’un assassin. Franck tendait déjà la main vers le compas, se prenant à son tour pour un petit dieu.
« Non ! Arrête-toi Franck ! N’y touche pas, surtout pas ; ça va encore te retomber dessus… Ne pas y toucher et te tirer, voilà ce que tu dois faire. Avec tes six mois de tôle au cul, si on trouve tes empreintes ou si on te voit ici, ils vont te faire plonger, c’est plus que sûr. Fiche le camp sur le champ mon p’tit ! Sur le champ ! Tu te rends compte ? Accusé d’assassinat et du coup récidiviste ! Y vont pas se gêner les jurés ; on va te coller un max. T’auras beau clamer ton innocence, y a pas de témoins, et toi t’as le profil du coupable… Ouais, ouais, pas y toucher, d’accord. Mais te tirer ? Tu peux pas faire ça. T’es pas un lâche nom de Dieu, t’es pas un lâche ! Allez Franck, respire un grand coup, calme-toi, sors ton mobile de son étui et appelle le 112, appelle le 112. »
Franck se martelait cette décision à prendre mais ne parvenait pas à s’y résoudre. Il restait comme prostré. Depuis qu’il était sorti de prison, il avait été tenté d’appeler les flics en une seule occasion. C’était vers 1 heure du matin, alors qu’il rentrait chez lui, dans l’appartement déniché dans l’ancienne caserne de gendarmerie de Dunkerque, le long du canal de Furnes. Il le longeait et s’apprêtait à franchir la voie ferrée quand il avait surpris une ombre qui s’agitait sur l’étroite passerelle métallique surplombant le canal. Apparemment un gars, plutôt petit, mais qu’il apercevait de dos et dont l’ample capuche d’un blouson de survêtement dissimulait la tête. Malgré l’obscurité, il avait repéré une grosse corde que l’autre laissait pendre dans l’eau en lui donnant un mouvement de va-et-vient tout en se balançant lui-même, semblant draguer le fond pour y repêcher quelque chose ou quelqu’un, y puiser de l’eau, rincer du linge peut-être, ou alors y envaser un objet gênant. Franck s’était arrêté pour observer le manège, ce qui n’avait guère dérangé le gars à l’œuvre. Il avait fini par repartir, se promettant d’alerter la police et ne l’avait jamais fait. Il se le reprochait tous les jours.
Il sortit enfin son mobile et composa le 112. Cinq minutes plus tard, un gyrophare clignotait sur place à l’entrée de la jetée, dérangeant l’ordonnance des lieux de son agressive lumière bleue. Des flics déboulèrent alors en direction de Franck. Ça lui remémora son arrestation place Jean-Bart.
– Alors ! Qu’est-ce qui se passe ?
– Je viens de découvrir ce cadavre… Je faisais mon jogging.
Ils l’écartèrent. L’un des flics s’agenouilla et prit le pouls du mort supposé, palpant successivement la carotide et le poignet.
– Un cadavre, comme vous dites. Qui ne meut ni ne respire, et dont le cœur ne bat plus. Mais un étrange cadavre.
Il projeta le faisceau de sa Maglite dans les yeux de la victime et les pupilles se contractèrent. Il éteignit sa torche et les pupilles se dilatèrent un peu pour s’accommoder à la luminosité ambiante.
– C’est bien la première fois que les pupilles d’un mort ne sont pas dilatées et réagissent aux variations d’intensité lumineuse. Ce mec est mort sans l’être ; j’y comprends plus rien. J’appelle le divisionnaire. Il va sans doute faire débarquer un médecin légiste et contacter le SRPJ. Nous, on reste ici en attendant.
– Mais, monsieur, moi, je dois être au boulot à 8 heures…
– Je sais, vous avez vos papiers qu’on note votre identité et où vous joindre ?
– Ils sont dans ma voiture, mais je m’appelle…
– Tut, tut, tut, tut : ça ne marche pas… Vous êtes quand même le principal témoin pour l’instant et, bien que je ne doute pas de votre honnêteté, je ne suis pas payé pour vous croire sur parole. Vous avez les clés de votre véhicule ?
– Oui, bien sûr.
– Eh bien, refilez-les ; mon collègue va aller chercher vos papiers. C’est quel véhicule ?
– C’est-à-dire que (Franck avait dépassé la date limite pour le contrôle technique et ne voulait pas se faire épingler)…
– C’est-à-dire que quoi ? On n’est pas des voleurs vous savez !
Il refila ses clés en désespoir de cause, en décrivant une Peugeot grise stationnée à proximité immédiate de la piscine, et immatriculée 753 AMJ 59. Le temps que le policier fasse l’aller-retour jusqu’à la place où il s’était garé, vingt minutes s’écoulèrent. Franck dut ensuite procéder à une relation succincte des circonstances de la découverte du cadavre, pendant que l’un des fonctionnaires notait les renseignements fournis par la carte d’identité, la carte grise du véhicule, ainsi que son numéro de téléphone.