Chapitre 1-2

2389 Mots
Il tint à préciser que si le cadavre s’était trouvé quelques mètres plus loin, il ne l’aurait peut-être pas repéré. – Et pourquoi donc, monsieur ? – Parce que quelques mètres plus loin la jetée est en contrebas. – Et alors ? Baisser de niveau de cinquante centimètres ça vous rend aveugle ? – Pas du tout. Mais je fais toujours demi-tour avant le contrebas. – Vous avez peur de vous noyer ? La question était stupide. Si stupide que Franck répondit d’un haussement d’épaules. Il aurait suffi de regarder l’énorme grille rouillée qui cadenassait l’extrémité de la jetée pour comprendre. Elle rappelait la cage, la geôle et la cellule, elle aurait avili ses élans vers la liberté en cauchemars d’incarcération. Elle était un hapax de claustration dans cet univers d’évasion, une insupportable limitation… Mais il estima inutile d’expliquer… On lui signifia qu’il devait s’attendre à être convoqué au commissariat assez rapidement. C’en n’était pas terminé de ses peines. Voilà qu’arrivaient deux individus dont le visage du plus âgé lui était familier : c’était celui du commissaire divisionnaire, tiré du lit et mal rasé, mais reconnaissable à son regard de fouine. – Salut les gars ! Si c’est tout ce que vous avez à me proposer pour le petit-déjeuner, c’est pas très sympa. – Désolés, patron ; on a bien peur que le plat soit indigeste. Jugez-en par vous-même. – Pire qu’indigeste les gars ! Vous savez ce que ça signifie ce tablier et ces gants ? C’est un Trois points. Et je me demande bien ce qu’il fichait dehors dans cet accoutrement. Ils n’ont pas pour habitude d’étaler leurs déguisements au grand jour. – Vous croyez qu’il a été liquidé ailleurs et transporté ici ensuite ? – J’en sais fichtre rien, mais ça m’étonnerait beaucoup ; ils auraient pris soin de le rendre plus « discret ». Ils ne tiennent pas à ce que l’on aille fourrer le nez dans leurs affaires. – Y a un autre truc bizarre, patron. Les pupilles ne sont pas dilatées et le sang continue de perler par les yeux. Le commissaire questionna du regard le médecin légiste qui avait déjà enfilé une paire de gants en latex et entrepris d’examiner le corps. La rigidité cadavérique des muscles extenseurs des jambes et fléchisseurs des bras, les premières taches violacées d’hypostase, tout cela faisait remonter la mort à plusieurs heures, mais le légiste ne s’expliquait pas l’absence de raideur de la mâchoire inférieure et du cou. C’est là qu’elle commence invariablement par se manifester. Il émit l’hypothèse que quelqu’un avait dû récemment manipuler le cadavre, et se tourna vers Franck. – J’y ai pas touché, pas touché. J’ai appelé le 112 ; c’est tout. Je vous jure que c’est tout ce que j’ai fait. Le commissaire le regarda à son tour, lui plantant le poignard inquisiteur de ses yeux droit dans les siens. – Eh ! Je vous reconnais. Comment va M. Crommelynck ? Vous n’avez pas un nom qu’on oublie vous ! Franck Crommelynck. C’est presque un nom de superstar. Qu’est-ce que vous vouliez lui vendre à notre cadavre ? – J’y ai pas touché, pas touché. J’ai tout de suite appelé. – Mais je le sais mon vieux. C’était juste pour vous taquiner. Je vous fais filer mine de rien depuis votre sortie de tôle, au cas où, et je constate avec satisfaction que vous filez droit. Votre employeur et vos voisins vous apprécient énormément : poli, serviable, courageux et discipliné. Le citoyen exemplaire en somme. Qui aurait cru que le filou qui filait un mauvais coton se convertirait aux bonnes mœurs par la grâce des vertus carcérales ? Enfin, vous avez renoncé à filer votre corde et je vous en félicite. Le commissaire tendit une main goguenarde que Franck ne put que saisir et relâcher quand l’autre le voulut bien, après un branle convivial. Il était comme ça le divisionnaire, capable de plaisanter dans les situations les plus dramatiques, friand de pitreries verbales, fin connaisseur d’expressions populaires qu’il enchaînait sans crier gare. Et c’était comme ça, très précisément comme ça que, de fil en aiguille, il piégeait les suspects récalcitrants lors des auditions. Franck en avait fait les frais et s’attendait à une question insidieuse. Elle ne vint pas. Le divisionnaire troqua brusquement sa faconde contre les mimiques du doute. – Un cadavre qui saigne plusieurs heures après sa mort, c’est impossible ! Et par les yeux s’il vous plaît ! Des yeux bien vivants… – Cela reste à établir, objecta le légiste. Certes la pupille est incontrôlable et se dilate obligatoirement à la mort, mais… – Mais quoi ? – Rien. Rien du tout. Certaines substances chimiques sont capables de dilater la pupille ; on pourrait imaginer d’autres substances ayant d’autres effets. – Même après la mort ? – La question est à envisager en tout cas. Mais on n’aura la réponse qu’à l’autopsie et vous connaissez mon point de vue commissaire : je n’attache pas le moindre crédit à l’opération du Saint-Esprit, quels que soient le meurtre et ses mystères. – Alors expliquez-moi les larmes de sang ! – ??? – Nous sommes d’accord. On a un mort qui présente malgré tout certains signes cliniques de la vie, un mort vivant en quelque sorte, mais bien mort quand même, déjà refroidi et sans souffle ni cœur qui batte. Sans traces apparentes de meurtre non plus d’ailleurs, parce que ce n’est pas la pointe du compas, à peine enfoncée d’un bon centimètre, qui a pu le tuer. Sans rictus de souffrance physique à l’instant fatal. Bref, on n’est pas dans la merde ! – Précisément, à propos de merde, et sans vouloir verser dans la scatologie… – En l’occurrence l’eschatologique scatologie, je suppose ? – Si vous y tenez ! Bref, parmi les signes cliniques de la mort, on a aussi le relâchement des sphincters. – Et donc il aurait dû faire dans son froc. – Or il est aussi propre de ce côté-là que vous et moi. Ça me confirme dans l’idée d’un cadavre qu’on a manipulé, nettoyé et habillé avant de le déposer ici. Pour la main sur la poitrine, c’est le même topo : ce n’est pas naturellement qu’elle est allée se placer comme ça et, d’ailleurs, les doigts ne sont pas recroquevillés. – C’est bien ce que je disais : on n’a aucune marque de mort violente et il nous manque la moitié des signes habituels de la mort tout court, voilà pourquoi on n’est pas dans la merde ! – Reste l’empoisonnement par euthanasiants, commissaire. Une superbe mort douce doublée d’une mise en scène avec costume d’apparat. Le légiste retira alors le compas fiché dans le thorax de la victime. Pour lui, une première conclusion s’imposait d’emblée : la pointe étant glissée sous la chemise par l’échancrure de deux boutons dégrafés, une main avait dû méticuleusement positionner la pointe en question avant d’appuyer sur le compas. Il en inférait que la victime était soit consentante, soit inconsciente au moment de cet acte. On pouvait donc presque hésiter entre la pratique sadomaso et le maquillage en crime ésotérique. La seconde conclusion : aucun des témoins de cette scène de crime ne voulait la tirer. À l’instant même où la pointe du compas en fut extraite, la plaie se referma et la peau redevint vierge de toute trace, sans la moindre souillure de sang coagulé. Ils se regardèrent tous, interloqués, bien conscients que dans l’air marin et matinal qu’ils respiraient, l’hallucination collective liée à l’inhalation d’un psychotrope était à écarter. Et comme aucun d’eux n’était un fieffé consommateur de champignons hallucinogènes, la psilocybine ne pouvait les rendre mirauds. C’est du moins ce que fit observer le commissaire en lâchant un sourire en coin à Franck, histoire de lui rappeler de mauvais souvenirs. – Ce meurtre est vraiment de plus en plus folklorique et inquiétant. Ça relève presque de la magie noire, à supposer qu’on puisse y croire. – Des forces occultes ? – Vous avez une autre hypothèse commissaire ? – Et c’est l’homme de l’art et de la science, le médecin légiste qui me parle de forces occultes et de magie noire ? Je crois rêver. – Et moi aussi, je crois rêver. Parce qu’à franchement parler, ce que je vois défie la science et la logique, dépasse mes compétences en physiologie, en anatomie, en tout ce que vous voudrez. – Et moi, je me serais bien passé de cette affaire : un supposé franc-maçon retrouvé mort avec tout l’attirail dans des circonstances étranges, une mort étrange accompagnée de signes paranormaux ; j’imagine déjà le délire médiatique qui s’ensuivra. Il vaudrait mieux que la presse ne sache pas, que personne ne sache pour l’instant. Ce qui gênait en outre le divisionnaire, c’était la tournure politique que prendrait nécessairement l’enquête : investir des locaux maçonniques, exiger des noms, des listes, des documents et des archives revenaient à forcer les maçons à révéler ce qu’ils tenaient à taire. Ce serait un tollé des obédiences, nom que persévéraient à se donner les organisations maçonniques. Et on pouvait aussi imaginer certains de leurs ennemis orchestrant ce meurtre pour les obliger à se mettre à poil, à tout dévoiler au grand public et, qui plus est, à se discréditer par une histoire de règlements de comptes. Dans ce rififi qui s’annonçait, on aurait droit à des délations, à des stigmatisations haineuses, à des relents nauséabonds d’accusations ordurières, à de lentes remontées de boues noires d’un autre temps. Il ne souhaitait pas être le Fouquier-Tinville de cette glauque inquisition. Le légiste le tira de sa méditation. – Je suppose qu’on ne replie pas le compas ? – Parce que tu crois que l’écartement peut avoir une importance quelconque ? – Pas d’un point de vue clinique en tout cas. Même si la pointe enfoncée a servi à inoculer un toxique mortel, l’écartement des branches ne fait rien à l’affaire. Mais sous un autre angle, si l’on doit parler d’angle… – Explique-toi, bon Dieu ! – Regarde bien ce compas. Totalement semblable à celui des gravures des anciennes Bibles représentant Dieu en Grand Architecte de l’Univers compassant le chaos pour lui donner forme. Un arc de cercle fixé sur l’une des branches permet de déterminer l’angle d’ouverture : exactement 60°. – Assez d’ésotérisme pour ce matin : on a retenu 60 °, comme pour le triangle équilatéral, on peut replier les branches. Machinalement, pour les replier, le légiste retourna le compas, et lut alors les trois mots gravés sur l’endroit des branches et du secteur à courbe pleine. Le compas avait été planté dans la poitrine de telle façon qu’en baissant les yeux, la victime puisse les lire, à condition d’être encore vivante et consciente. Sinon, ça devait faire partie d’un cérémonial ou d’un rituel secrets à respecter à la lettre. Sur la branche droite – celle qu’on avait fichée dans la chair – apparaissait le mot ZÉNITH. Sur l’autre, le mot AZIMUT. Quant à la courbe pleine du secteur – qui coulissait sur la branche droite –, elle s’ornait des lettres de MÉTHODE. – « ZÉNITH-AZIMUT-MÉTHODE », énonça-t-il solennellement. Voilà l’ABC de la création du monde. Ajoutons-y abracadabra et abraxas, et les nains que nous sommes chevaucheront les épaules de Dieu. À nous la puissance et la gloire pour les siècles des siècles !… Je les crois quand même un peu fêlés ces Trois points. Il ne leur manque plus que les tatouages, comme les Papous. – Tatouages ? Et que se feraient-ils tatouer ? Tu sais ce que le fameux Adolf Loos écrivait des ornements et des tatouages chez les modernes dans Ornement et crime ? – Comme Adolf fameux, je n’en connais qu’un ; mais ce n’est pas celui-là. – Celui que tu connais faisait tatouer des matricules. – Le plus grand tueur en série de l’Histoire, et qui tatouait les autres. – Bref, tu ne sais pas ce que mon Adolf écrivait sur les tatouages ? – Et comment le saurais-je ? – Si comme moi tu avais lu la traduction de ses écrits, récemment éditée en France. – Mais je n’ai pas lu et je sèche… – Je n’ai aucun mérite à l’avoir lue. J’ai tilté sur le mot « crime » par déformation professionnelle ; tout ce qui touche au crime m’intéresse. Et j’ai appris des choses surprenantes. Évidemment, tu ne peux pas comprendre : tu n’as pas lu et tu ne sais pas. – Non. Mais je sens que je vais bientôt savoir. – Il prétendait qu’ornements et tatouages sont signe d’immoralité et de dégénérescence. – Il doit se remuer dans sa tombe le pauvre Adolf ! La plupart des Occidentaux sont papouasés aujourd’hui ; des pieds à la tête. Tous des dégénérés et des criminels à ton avis ? – Pas d’amalgame : telle est ma ligne de conduite. Un cas est un cas, tatouages ou pas. Maintenant, nos chers Trois points ne sont pas un peu fêlés comme tu sembles le supposer. Ce sont très précisément des « illuminés ». Ils se revendiquent et se reconnaissent pour tels. – Ah ! mais je n’ai rien contre les francs-maçons. Si je dois en autopsier un, je le dissèque sans acrimonie, j’analyse la chimie mystérieuse de ses substances organiques, y compris de ses métaux. Il a beau être doublement silencieux – et pour cause –, son corps finit toujours par parler. Même celui-ci parlera. Le divisionnaire coupa court à ces propos de bravache. – En attendant, voici ce qu’on va faire. À mort spécial, enquête spéciale ; et qui dit enquête spéciale dit enquêteurs spéciaux. On va faire boucler l’entrée de la jetée, faire descendre le SRPJ et la police scientifique. Parallèlement, je demande au procureur d’intervenir auprès des services centraux pour qu’ils nous détachent les deux spécialistes nationaux de ce genre d’enquête, les inspecteurs Balzer et Manhélé. Et pour garantir la fraîcheur de la bidoche, vous m’appelez une ambulance et vous m’expédiez le macchabée à la morgue ; inutile qu’il mijote au soleil. – Et moi, j’peux m’en aller ? Je tiens pas non plus à mijoter au soleil et à me faire virer de la boîte parce qu’on croit que je tire au flanc. Mon Clark m’attend. – Eh bien, il attendra, monsieur Crommelynck ! Les chariots élévateurs, c’est comme les femmes, c’est capable de patienter un jour ou deux… Vous allez donc rentrer gentiment chez vous et vous tenir à ma disposition. – Mais, monsieur le commissaire, mon… – Y a pas de mais qui tienne. Je téléphone moi-même à votre patron pour le prévenir. Vous n’aurez aucun ennui au boulot. On mettra quelqu’un d’autre aux manettes du Clark en attendant et tout le monde vous accueillera à bras ouverts à votre retour. Quand je vous disais que c’est comme avec les femmes ! – Et qu’est-ce que je fais chez moi ? – Rien. Vous attendez et vous la bouclez sur ce que vous avez vu ou entendu ce matin. Vous en savez autant que nous ; ça vous impose silence, motus et bouche cousue. J’espère que vous savez tenir votre langue et garder un secret ? – Vous avez ma parole. – Tant mieux. Sinon, je peux toujours vous placer en garde à vue comme témoin n° 1, vous transformer en suspect et vous déférer au parquet. Votre casier ne plaide pas en votre faveur. – J’y ai pas touché, pas touché ! – Ça reste à prouver mon vieux ! – Vous pourrez pas m’accuser : on a droit à un avocat pendant une garde à vue. – Qui sera surtout là pour émarger. Mais on discute de queues de cerises ; je sais que je peux vous faire confiance… Le divisionnaire tapota l’épaule de Franck d’une main amicale et lui sourit. Ce geste de complicité rassura pleinement le jeune homme. Dès que les brancardiers dépêchés sur les lieux eurent chargé et transbahuté le cadavre jusqu’à l’ambulance, on délimita le périmètre de la scène de crime et on bloqua l’entrée de la jetée. Les factionnaires de service ressemblaient vaguement aux quilles d’un bowling, mais personne n’aurait l’idée de les abattre. Franck repartit en trottinant à sa voiture, enveloppé de ce regard posthume et pourtant bien vivant qu’il avait surpris tout à l’heure, orienté vers un invisible point fixe, pendu au zénith et perdu dans le ciel. Un regard intense qu’attristaient pourtant ces larmes de sang. Sans trop savoir pourquoi, il l’associait au pécheur de l’autre soir, ce pécheur du canal au visage invisible. Il en vint à imaginer un pécheur de larmes… 1. Nom donné aux polders en Flandre maritime.
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