Samedi 26 mars, deux ans et demi plus tôt
Samedi 26 mars, deux ans et demi plus tôt
— Pétula, Pétula Tonnerre... de Brest !
Erwann observe son interlocutrice d’un œil incrédule. La femme qui lui fait face devine la question qui tarde à venir.
— Pétula Tonnerre, c’est mon nom. Je suis née à Brest. D’habitude, cela fait sourire les gens, aujourd’hui, je crois que les circonstances ne s’y prêtent pas vraiment...
Assise sur un banc, Pétula jette un regard autour d’elle. Le brigadier Le Neir lui pose une couverture sur les épaules. Elle frissonne malgré le soleil, elle regarde le corps allongé sur le sol, quelques mètres plus loin.
« Un saint-bernard... un terre-neuve... non, un bobtail. C’est ça, un bobtail. Un bon gros toutou tout mouillé. Bien enveloppé le toutou et pas que dans sa couverture. Hors norme, le personnage ! »
Quelques instants plus tôt, Erwann Le Métayer et Nadia Renier venaient de laisser leur véhicule à l’entrée du chemin. L’officier de police judiciaire et sa collègue étaient de permanence ce week-end. Le maire de la commune les avait accueillis :
— La dame là-bas, avec les trois enfants, nous a prévenus et la personne toute trempée a découvert le corps. Vous parlez d’une histoire ! Comment est-ce que je vais annoncer cela à son mari et à ses fils ?
— Tu t’occupes de la petite famille. Je prends le bobtail dégoulinant, tu pourras t’asseoir sur le banc plus loin, tu te fatigueras moins, murmure Erwann à l’oreille de sa collègue enceinte, qui commence à avoir un peu de mal à le suivre sur le terrain.
— Alors madame Tonnerre, vous pouvez me raconter ce qui s’est passé ? interroge Erwann en dévisageant la femme blottie sous la couverture.
Les cheveux auburn frisés tombent à plat sur un visage lunaire. Le maquillage bave de partout, conséquence du passage dans la fontaine. Les lunettes de travers n’arrangent pas le visage défait.
— Comme il fait beau aujourd’hui, j’ai décidé de marcher pour profiter des premiers rayons de ce soleil printanier et de faire la grande boucle du circuit de Kerdévot. Ma voiture est garée là-bas, sur le parking près de la chapelle, je voulais prendre des photos.
« C’est bien, je suis parti pour avoir l’intégrale de la promenade avec le détail des neuf kilomètres, les petits oiseaux qui piaillent dans les arbres où les bourgeons éclatent. Allons-y, kilomètre un ! » Erwann, mi-amusé mi-impatient, lui adresse un sourire encourageant.
— Je ne vais pas vous raconter toute ma randonnée. Ici, c’est la fin de la balade. Quand je suis arrivée là, derrière le talus... je n’ai rien vu. Lorsque je suis passée sur le côté, j’ai d’abord remarqué un bouquet de primevères bien rond, par terre, puis un second, ensuite le panier d’osier où étaient déposés d’autres bouquets...
Erwann et son interlocutrice regardent la prairie devant eux, les bottes de fleurs jaunes entourées d’une collerette de feuilles vert tendre, liées par un brin d’herbe.
— Je l’ai aperçue en approchant près de la fontaine... La personne était étendue dans l’eau, sur le ventre. Je n’ai pas hésité. J’ai sauté, comme cela, tout à trac. Je ne pensais pas que j’aurais eu tant de mal à la sortir du bassin, il est assez profond et il y a beaucoup d’eau. J’essayais de la réanimer quand les gamins ont déboulé. J’ai vu que je ne pouvais plus rien faire. La jeune femme les a éloignés. Elle a appelé les secours et nous vous avons attendus. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que j’avais perdu mes lunettes. Je suis descendue dans le bassin pour les retrouver. Dans mon affolement, j’ai dû les piétiner lors de mon premier passage... Je n’aurais peut-être pas dû y retourner ?
Comme l’eau qui s’écoule des deux vasques carrées qui servaient aux ablutions, un flot ininterrompu sort de la bouche de Pétula Tonnerre. Elle se tourne vers Erwann, réajuste des lunettes tordues qui refusent de rester à leur place.
— Quand je suis stressée, je parle beaucoup. Cela ne vous dérange pas ? J’aime notre patrimoine, nos vieilles fontaines, leur histoire. Vous voyez, celle-ci est abritée par un édifice gothique qui supporte une Vierge à l’enfant... Vous avez sans doute d’autres questions à me poser...
Nadia Renier revient près de son collègue, lui glisse quelques mots à l’oreille. Erwann la laisse avec son interlocutrice et se dirige vers la fontaine.
— Vous attendez un heureux événement ? Vous savez, selon la tradition, lorsqu’une jeune maman ne pouvait allaiter son enfant, elle se rendait à la fontaine, la vidait, la nettoyait. En reconnaissance de ces soins, Notre-Dame de Kerdévot lui accordait assez de lait pour nourrir deux bébés ! relate Pétula Tonnerre à Nadia.
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