~~~MADELAINE SYLLA
Cela fait deux semaines que je n’ai pas eu le courage de parler avec Cham’s. Je sais que je joue avec le feu, que je souffre terriblement de son silence, mais je n’ai pas le choix. Il faut que je lui fasse comprendre que je ne suis pas sa poupée, qu’il ne peut pas me traiter comme il veut et s’en tirer à bon compte.
Parfois, la nuit, je pleure sous la couette, en essayant de ne pas faire de bruit, mais c’est presque impossible. Ma sœur a raison de dire que l’amour peut nous procurer un bonheur immense comme il peut nous faire mal au plus profond de nous. Oui, elle a raison, et je sais que seul Cham’s peut avoir une telle influence sur ma vie.
Je me souviens de notre rencontre comme si c’était hier. C’était dans cette supérette où j’étais allée acheter des condiments, et lui des boissons gazeuses. Nos regards se sont croisés, nos sourires se sont échangés, et nous avons engagé la conversation. Le courant est passé tout de suite entre nous.
Mais aujourd’hui, tout est différent.
La sonnerie de mon portable me sort de mes pensées moroses. Je tends la main vers l’autre côté du lit pour décrocher, mais en voyant le nom qui s’affiche sur l’écran, je laisse tomber. C’est Dame qui m’appelle. Comme tous les jours. Mais je ne réponds jamais à ses appels.
Un jour, j’ai même eu une dispute avec ma jumelle à cause de lui. Je lui ai dit des choses blessantes que je regrette encore. Voici comment ça s’est passé.
“-Dougueul lou sa yone nék Safi ! Dou iow yamay wakh loumay déf magum dieum la !!
(Occupe-toi de ce qui te regarde, Safi, ok?! C’est pas à toi de me dire ce que je dois faire ou pas. Je suis assez majeure et vaccinée pour distinguer le mal du bien) M’énervé-je.
En fait, elle essayait de me donner des conseils tout en ne manquant pas de me remonter les bretelles, mais malheureusement, je n’étais pas d’humeur à entendre quoi que ce soit.
-Si tu étais majeure et vaccinée comme tu le prétends, tu n’agirais pas d’une manière aussi inhumaine. Iow ki dila wo da ngua yakarni yako gueune wala ? Bu féké limouy topou sa guinaw dila harcelé ay messages ak appels motax ngua fokni que yako geune ya ngui nakh sa boppou ! Nékal niit té ngua déf sa boppou bi que ni nak geuno ko tay geuno ko euleuk. Amana mbeugélam rék moko takh di doxolé ni. Soff ngua trop té niakk xam sa boppou !
(Tu te crois mieux que lui, c’est ça? Parce qu’il tourne autour de toi en t’harcelant de messages et d’appels, tu te crois supérieure à lui? Tu te trompes! Reviens sur terre, ma belle, et mets dans ta cervelle que tu ne vaux pas mieux que lui. C’est peut-être son amour envers toi qui le pousse à agir de cette façon. Arrête d’être si aigrie et si fière!) Feula-t-elle.
Sa critique acerbe et caustique conforme à la raison ne me plaît guère. Elle a touché là où ça fait vraiment mal; et pour seule réplique, je lui rends la pareille en ignorant tout impact que ça aurait.
-Nieup meune naniou ma conseillé bamou déss iow, nakh loumou néwitt mala tané fouki diouni yone. Mane xoulé wouma ba sama copine di nangou sama copain, téksi dima nakaral foumou tolou. Ba paré ma yokal lasi nak, niakouma xél bay beug teudeul ak goor bo xamni nékul sama dieukeur. Kone xam nguani kone dou iow yaye limay conseillé ? Garab nak mom boula soutoul doula may kérr. Mane nak douma iow, té iowitt do mane pour mouy lérr !!!
(Tout le monde peut me conseiller sauf toi car je suis cinq mille fois mieux que toi. Moi je n'ai jamais fait la désintéressée jusqu'à ce que mon amie vienne me prendre de mes mains, mon petit ami, en plus de se moquer de moi à chaque occasion. En outre de cela, je ne suis pas si naïve au point de coucher avec un homme qui n'est même pas mon mari. Tu sais alors que tu es très mal placé pour me donner des conseils ? Un arbre court ne procure jamais une personne de grande taille de l'ombre ! Tout ça pour te dire que je ne suis pas toi, tu n'es pas moi. Que ça soit clair !!!), Lançais-je durement.
Elle me regarde avec surprise. Une perle roula sur sa joue qu'elle effaça rapidement avant de quitter la chambre en toute vitesse. Je me recouche en mettant l'oreiller sur mon visage et crie fort en pleurant.
Bon sang !
Je venais de faire directement mal à ma sœur, mon sang à cause d'un mec p****n !!!”
Juste après que l’appel se soit arrêté, Safiatou entre dans la chambre avec un pli de vêtements dans ses bras. Elle me jette un regard froid et me dit d’un ton sec:
-Prépare-toi, on doit aller voir mamie et ensuite les jumeaux de tata Houraye.
-Je n’ai pas envie d’y aller. Dis-leur qu’on viendra une autre fois.
-Si tu veux rester ici, c’est ton problème, mais moi j’y vais.
Elle se dirige vers la porte de sortie, mais je me lève et lui attrape le poignet.
-Shasha, est-ce qu’on peut parler deux minutes, s’il te plaît?
-On n’a rien à se dire Madeleine. Lâche-moi la main.
-S’il te plaît, juste deux minutes. S’il te plaît.
Après un moment d’hésitation, elle cède enfin. Nous allons nous asseoir sur le lit, chacune de son côté, sans nous regarder ni nous parler. Je prends mon courage à deux mains et décide de briser ce silence pesant.
-Safia, je te demande pardon pour mon comportement de l’autre jour. Je ne voulais pas te dire ces horreurs. J’ai parlé sous le coup de la colère et je m’en excuse, sœurette.
Elle reste muette et ne me regarde pas. Elle semble indifférente à mes propos.
-Safi ? Dis quelque chose s’il te plaît.
Elle soupire et tourne la tête vers moi. Ses yeux sont tristes et blessés.
-Quoi Madeleine ? Que veux-tu que je te dise ? Tu sais, j’ai toujours cru que si quelqu’un devait me dire ce genre de paroles aussi blessantes, ça serait une autre personne, mais pas toi. Toi, ma propre jumelle! Si je te dis que ça ne m’a pas fait mal, je te mens. Tu m’as blessée profondément…
-Je sais ça et je te jure que moi-même je m’en suis voulue de ces mots. Pardonne-moi, s’il te plaît. Ça ne se reproduira plus jamais. Dis-je tristement.
Puisqu’elle est de dos à moi, je me lève pour me mettre à genoux devant elle en tenant ses deux mains.
-Balma akk nguir yalla! Mane mala togn xam nako wayé dama dioumone rék. Balma! (Pardonne-moi pour l’amour de Dieu ! C’est moi la fautive, je sais, mais c’était pas intentionnel. Pardonne-moi!)
Elle me fixa un bon moment avant de me sourire.
-D’accord, d’accord. Arrête avec ton regard de chien battu là.
-Merci, merci.
Je lui fais un câlin affectueux et beaucoup de bisous sur le visage.
-Tu ne veux toujours pas aller chez Maam ? Me demande-t-elle.
-Si si. Attends-moi, je vais prendre une douche rapidement.
Je me précipite vers la salle de bain où je m’enferme.
Avant de sortir de la salle de bain, je regarde mon reflet dans le miroir et je reste choquée. J’ai une sale tête, les yeux rouges et bouffis.
Bref, après avoir terminé tout le tralala, j’enfile mes vêtements et me maquille légèrement avant de descendre.
~~~NDELLAH DIENG
Je klaxonne deux fois pour que Sidy, le gardien m'ouvre la porte. Chose faite, je rentre ma voiture dans le garage et descend suivi de mon frère et de son petite amie.
-Sidy, faites entrer les sacs, s’il vous plaît. Venez! Dis-je à mes deux invités.
J’étais allée à l’aéroport chercher mon frère comme convenu. Il est en compagnie de sa petite amie, qui est une femme très belle, masha’Allah. Elle a un sourire éclatant, un visage radieux et bien entretenu.
À un moment, j’ai failli envoyer mon frère chez maman car j’avais peur que cette belle fille me pique mon mari. Il y avait une pointe de jalousie, pour dire vrai. Mais en voyant la manière dont elle regarde Bocar et se comporte avec lui, toute mon inquiétude s’est volatilisée en un temps record.
Bref, je disais que j’avais pris la décision de loger mon frère chez moi, puisque je n’ai pas pu trouver un appartement moins cher. J’en ai parlé avec Makhtar et il a accepté.
-Ndellah iow!!! Entendis-je.
C’est la voix de mon frère qui me sort de ma torpeur éveillée. J’étais dans la cuisine pour chercher de l’eau fraîche.
-Pourquoi tu cries? L’agressai-je en prenant le plateau.
-Je te parle depuis tout à l’heure mais tu es tellement dans tes pensées que tu n’entends aucun bruit.
Je ne lui réponds pas et me dirige vers le salon où se trouve la jeune fille dont je ne connais toujours pas le nom. Ironique, non?
-Ya ngui togu chérie ! Ah t'es là chérie ! Sortis-je gênée de ne pas pouvoir mettre un nom sur ce visage angélique.
-Oui oui.
-Laisse moi te servir un de d'eau. Il fait chaud ces temps ci.
-Merci beaucoup Ndellah.
-Je t'en prie.
Après on s'est échangé quelques mots histoire de plus faire connaissance. Et comme vous l'attendez, elle s'appelle Myriam Diédjou. Je l'ai aussi su par l'intermédiaire de mon frère.
-Bon je vous accompagne dans vos chambres pour que vous puissez récupérer.
Ensemble, on se dirige vers le couloir menant aux chambres réservées aux invités. La maison est assez grande et les chambres spacieuses.
-Voilà ta chambre frérot. Déclare-je en ouvrant la porte laissant entrouvrir l'intérieur de la chambre.
-Merci sœurette. Hum ça sent bon ici !
-.......
Je m'arrête dans mon élan de parler quand je vois Myriam entrer elle aussi dans la chambre avec son mini valise et son sac à main, qu'il déposa sur le lit.
-C'est vrai que c'est toute jolie. La décoration est simple en plus c'est très classique. S'exprima-t-elle sur un ton enthousiaste.
-Euh...merci. Mais c'est pas ici ta chambre....
-Comment ça ?
-Bah oui. Tu ne pensais tout de même pas partager le même lit avec Bocar ? Anh Bo ?
-Euh… bon… euh… c’est que quand on était là-bas, on avait l’habitude de partager la même chambre… mais pas le lit, hein. Répondit-il en se grattant la nuque.
Je vois Myriam qui voulait riposter mais elle se tait quand il lui fait un clin d’œil que je surprends. Leur attitude est suspecte mais je décide de jouer le jeu avec eux.
-Bien alors. Myriam, viens, je vais t’indiquer ta chambre.
Elle émet un grognement pas du tout discret. Arrivée devant la porte de celle-ci, je fais pareil avec elle.
-Je sais que Bocar a menti tout à l’heure. Faut savoir une chose, ma belle, tu vois, c’est haram chez nous qu’une m*******e partage une chambre avec un homme qui n’est pas son mari. Yalla beugouko, yonénetibi beugoko. Alors, de grâce, évite cela. La sermonnai-je juste avant qu’elle ne pénètre dans la chambre.
-D’accord.
Je la laisse et m’en vais dans la mienne. Je crois que je vais devoir faire attention à ces deux-là et ouvrir bien mes yeux avant qu’ils commettent l’irréparable. Connaissant Bocar, ça ne sera pas difficile car je sais pertinemment qu’il ne me fera pas du tort aux yeux de Makhtar.
En parlant de lui, sakh, on est toujours en froid. C’est juste bonjour ou bonsoir, des fois même rien. Il a tenté à plusieurs reprises de se rapprocher de moi en me demandant pardon mais je reste toujours de marbre.
J'en ai parlé avec Souadou mon amie qui m'a conseillé de l'ignorer, tout en le faisant languir. Je faisais des efforts surhumains pour ne pas craquer devant lui quand il était nu ou rester assis tout seul dans le salon pendant la nuit.
Je savais qu'il était à bout mais ça ne me suffisait pas. Fallait que je pousse le bouchon très loin jusqu'à ce qu'il ne parle plus d'histoire de deuxième femme; et pour ça j'ai une idée.
~~~MAKHTAR MALADO NDIAYE
Je n’aurais jamais cru être un jour aussi vulnérable à cause d’une jeune fille dont je ne connais rien et qui est la copine d’un de mes employés.
La dernière fois au dîner de gala quand son mec lui a crié dessus, j’ai failli me lever pour aller lui casser la gueule, mais je me suis retenu par respect pour ma femme, qui était à côté de moi.
Qui a dit que le cœur a ses raisons que la raison ignore?
Qui a dit que l’amour est une chose imprévisible, qui peut désarmer n’importe qui?
En tout cas, je lui tire mon chapeau et je lui dis qu’il a raison sur toute la ligne.
Cette jeune fille a réussi à créer en moi un nouveau sentiment, qui fait que je passe toutes mes journées et nuits à penser à elle, à sa manière de parler, à ses traits de visage. Tout me fascine chez elle.
Ma femme ne fait même pas le poids face à elle. Je sais que certains me maudissent ou me souhaitent la mort, mdr, mais je n’y peux rien. C’est comme si on avait déterré cet amour d’enfance que je portais à une personne spéciale. Cette personne, pour qui j’aurais fait monts et merveilles, ou pire décroché la lune. Mais hélas, je crois que ça ne sera jamais possible de ma vie.
Malgré le fait que je pense et penserai toujours que cet amour est peut-être incestueux, je garde encore un brin d’espoir de la revoir.
En cet instant, je suis en route pour rentrer chez moi après une dure journée de travail. Le son d’Aboubacry Samb “J’aime Serigne Babacar” me fait revenir sur terre. C’est ma mère qui m’appelle.
-As Salamou’Anleykum yaye. Bonsoir maman. Dis-je d’une voix enjouée.
-Wahanleykum Salam Ndiaye. No déf? Comment vas-tu?
Ayy! Elle m’a appelé Ndiaye et pas néné touti. Il y a quelque chose.
-Je vais bien maman. Et toi?
-Doli sante Yalla al-hamdoulilah. J’ai besoin de parler avec toi en urgence.
-Euh… tout de suite? C’est que je suis bientôt arrivé chez moi.
-Fais demi-tour alors. J’ai besoin de toi immédiatement.
-D’accord. Pas de soucis, je viens nii.
-Wa baxna. C’est bien alors.
Je raccroche à la va-vite. Je ne cherche pas à comprendre quoi que ce soit. Je fais un demi-tour et me dirige vers Patte d’oie.
Arrivé chez ma mère, je verrouille la porte de la voiture et monte dans l’ascenseur.
Les paires de chaussures que je vois sur le pas de la porte, ainsi que les voix, me montrent que nous avons des invités.
-As Salamou’ Anleykum. Salue-je en entrant dans le salon.
-Wa’ Anleykum Salam. Répondent-ils en chœur.
Je reste choqué de la voir ici. Comme quoi, la chance sourit à ceux qui ne l’attendent pas.
Dès l’instant où nos yeux se croisent, je n’ai pas pu m’empêcher de souffler un petit Al-hamdoulilah accompagné d’un sourire.