01
Le soleil de fin d’après-midi baignait le palais royal de Rabat d’une lumière ocre, filtrée par les vitraux ornés de motifs géométriques. Les couloirs, tapissés de zelliges turquoise et or, résonnaient du murmure des serviteurs qui s’affairaient à préparer une réunion exceptionnelle. Leïla, 18 ans, ajusta son hijab blanc brodé de fils d’argent devant un miroir ovale. Ses yeux noisette, vifs et pensifs, trahissaient une inquiétude qu’elle peinait à dissimuler. Étudiante en littérature à l’université de Rabat, elle avait été convoquée sans explication par son grand-père, le roi, une rareté qui ne présageait rien de bon.
« Fatima, tu es sûre qu’il n’a rien dit de plus ? » demanda Leïla à sa fidèle servante, une femme d’une quarantaine d’années aux traits doux mais aux manières pragmatiques.
Fatima, occupée à plier un châle, secoua la tête. « Rien, ma petite. Juste que tu dois être au salon d’honneur à seize heures précises. Mais… » Elle hésita, baissant la voix. « J’ai entendu les gardes parler d’une dette. Quelque chose de grave. »
Leïla fronça les sourcils, son cœur s’accélérant. « Une dette ? Avec qui ? »
« Chut, pas ici », murmura Fatima, jetant un regard vers la porte entrouverte. « Les murs ont des oreilles, tu le sais. »
Leïla hocha la tête, mais son esprit s’emballa. Une dette ? Le Maroc, malgré ses défis économiques, était une monarchie stable. Quel genre de crise pouvait justifier une réunion aussi soudaine ? Elle saisit son carnet de notes, où elle griffonnait ses poèmes et ses pensées, et le glissa dans son sac. « Allons-y, alors. Plus vite j’y serai, plus vite je saurai. »
Le salon d’honneur, une vaste pièce aux plafonds voûtés ornés de stucs, était déjà rempli lorsque Leïla entra. Une longue table en acajou trônait au centre, entourée de chaises capitonnées où siégeaient ses oncles, tantes et cousins. À l’extrémité, le roi, Moulay Hassan, 72 ans, imposant malgré ses cheveux blancs, observait l’assemblée d’un regard sévère. À ses côtés, sa femme, la reine Lalla Amina, triturait nerveusement un bracelet en émeraude. Leïla sentit un frisson la parcourir. Cette réunion n’avait rien d’ordinaire.
« Leïla, ma chère, prends place », dit le roi d’une voix grave, désignant une chaise à sa droite.
Elle s’assit, saluant poliment sa tante Zineb, une femme élégante aux cheveux grisonnants, et son oncle Driss, un homme taciturne connu pour son rôle dans les finances royales. Sa cousine Amal, 20 ans, lui lança un regard acéré depuis l’autre côté de la table. Leïla et Amal n’avaient jamais été proches ; Amal, jalouse de l’attention que Leïla recevait pour son érudition, ne manquait jamais une occasion de la rabaisser.
« Pourquoi tout ce mystère, grand-père ? » demanda Leïla, tentant de masquer son appréhension. « Est-ce à propos de mes études ? »
Le roi échangea un regard avec Driss avant de répondre. « Non, Leïla. C’est une affaire d’État. Une affaire qui concerne l’avenir du royaume… et le tien. »
Un murmure parcourut l’assemblée. Leïla sentit son estomac se nouer. « L’avenir du royaume ? Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? »
« Patience », intervint Lalla Amina, sa voix douce mais ferme. « Laisse ton grand-père expliquer. »
Moulay Hassan se racla la gorge, ses doigts tambourinant sur la table. « Le Maroc traverse une crise financière grave, causée par une dette envers l’émir de Dubaï, Cheikh Mohammed. Cette dette, si elle n’est pas honorée, pourrait ruiner nos relations diplomatiques et économiques avec les Émirats. »
Leïla fronça les sourcils. « Une dette ? Mais comment… »
« Les détails ne sont pas nécessaires », coupa Driss, son ton sec. « Ce qui compte, c’est la solution. »
« Et quelle est cette solution ? » demanda Leïla, sa voix tremblant légèrement.
Le roi la fixa, ses yeux empreints d’une gravité qu’elle ne lui avait jamais vue. « Un mariage. Toi, Leïla, tu épouseras le prince Karim, fils de l’émir. »
Un silence glacial s’abattit sur la pièce. Leïla sentit son sang se figer. « Quoi ? » murmura-t-elle, incrédule. « Vous… vous voulez que j’épouse un homme que je n’ai jamais rencontré ? »
« C’est pour le bien du pays », répondit le roi, imperturbable. « Karim est un homme respectable, charismatique, et ce mariage scellera une alliance qui effacera notre dette. »
Leïla se leva d’un bond, son hijab glissant légèrement dans son agitation. « Non ! Je refuse ! J’ai 18 ans, grand-père ! Je veux choisir ma vie, mon mari ! J’étudie, j’ai des rêves… Vous ne pouvez pas me forcer à ça ! »
« Leïla, assieds-toi », ordonna Lalla Amina, mais son ton était plus suppliant que sévère.
« Non, je ne m’assiérai pas ! » rétorqua Leïla, les larmes aux yeux. « Vous parlez d’honneur national, mais qu’en est-il de mon honneur ? De ma liberté ? »
Amal ricana doucement, attirant l’attention. « Toujours si dramatique, Leïla. Tu devrais être flattée. Le prince Karim est un parti convoité. »
« Tais-toi, Amal », siffla Leïla, ses poings serrés. « Ce n’est pas ton avenir qu’on sacrifie ! »
« Assez ! » tonna le roi, frappant la table du plat de la main. La pièce se figea. « Leïla, tu es une princesse du Maroc. Ton devoir passe avant tes désirs. Ce mariage aura lieu, que tu le veuilles ou non. »
Leïla sentit ses jambes trembler, mais elle tint bon. « Et si je refuse ? Vous me jetterez en prison ? Vous me déshériterez ? »
Zineb, restée silencieuse jusque-là, posa une main sur le bras de Leïla. « Ma chère, calme-toi. Ce n’est pas une punition. C’est une responsabilité. »
« Une responsabilité ? » répéta Leïla, amère. « C’est une condamnation ! Vous savez que Karim a déjà trois épouses, n’est-ce pas ? Je serais la quatrième, reléguée à un rôle de décoration dans un palais à Dubaï ! »
Driss intervint, froid. « Les épouses de Karim ne sont pas ton problème. Ton rôle sera de représenter le Maroc avec dignité. »
Leïla secoua la tête, incrédule. « Vous parlez comme si j’étais un objet à vendre. »
Le roi soupira, son visage s’adoucissant légèrement. « Leïla, je sais que c’est difficile. Mais parfois, les sacrifices personnels sont nécessaires pour le bien commun. Tu partiras pour Dubaï dans deux semaines. »
« Deux semaines ? » Leïla sentit sa gorge se serrer. « Vous ne me laissez même pas le temps de… »
« La décision est prise », coupa le roi. « La discussion est close. »
Leïla resta figée, les larmes roulant sur ses joues. Elle tourna les talons et quitta la pièce, ignorant les murmures désapprobateurs de l’assemblée. Dans le couloir, elle s’adossa à un mur, le souffle court. Fatima, qui l’avait suivie, posa une main sur son épaule.
« Oh, ma petite… » murmura-t-elle. « Je suis désolée. »
« Ils n’ont pas le droit », chuchota Leïla, sa voix brisée. « Je ne suis pas une marionnette. »
Fatima hésita, puis baissa la voix. « Écoute-moi. Il y a quelque chose que tu dois savoir, mais pas ici. Viens dans ta chambre. »
Intriguée, Leïla suivit Fatima à travers les couloirs jusqu’à ses appartements privés, une pièce élégante ornée de tapis berbères et de coussins brodés. Une fois la porte fermée, Fatima s’assura que personne n’écoutait.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Leïla, essuyant ses larmes. « Qu’est-ce que tu sais ? »
Fatima s’assit sur un divan, l’air grave. « La dette… ce n’est pas juste une question d’argent. J’ai entendu ton oncle Driss parler avec un conseiller. Il s’agit d’un marché d’armes, un accord secret avec Dubaï qui a mal tourné. Si ça s’ébruite, le scandale pourrait destabiliser le trône. »
Leïla écarquilla les yeux. « Un marché d’armes ? Grand-père est impliqué là-dedans ? »
« Pas directement, je pense », répondit Fatima. « Mais Driss… il a négocié cet accord. Le mariage est un moyen de faire taire l’émir, de s’assurer qu’il ne révélera rien. »
Leïla sentit une vague de colère l’envahir. « Donc, je suis un pion pour couvrir leurs erreurs ? »
« C’est plus compliqué que ça », dit Fatima. « Mais oui, ton mariage est leur solution. »
Leïla marcha jusqu’à la fenêtre, regardant les jardins royaux où des paons déambulaient. « Je ne peux pas accepter ça, Fatima. Je veux aimer, écrire, vivre… pas être enchaînée à un prince que je ne connais pas. »
Fatima se leva, posant une main sur son épaule. « Alors, bats-toi. Mais sois prudente. Ils te surveillent. »
Un coup à la porte les interrompit. Zineb entra, son visage marqué par l’inquiétude. « Leïla, puis-je te parler ? »
Leïla croisa les bras, méfiante. « Si c’est pour me convaincre d’accepter, économise ta salive. »
Zineb soupira, refermant la porte derrière elle. « Ce n’est pas ça. Je veux t’aider à comprendre. »
« Comprendre quoi ? Que je dois renoncer à ma vie pour un scandale dont je ne suis pas responsable ? »
Zineb s’assit, son regard empreint de compassion. « Écoute, Leïla. Je sais que c’est injuste. Mais ce mariage pourrait aussi être une opportunité. Karim n’est pas un tyran. Il est cultivé, respecté. Tu pourrais avoir une influence, changer les choses à Dubaï. »
Leïla ricana, amère. « Une influence ? En tant que quatrième épouse ? Soyons sérieuses, tante Zineb. »
« Tu es plus forte que tu ne le crois », répondit Zineb. « Mais si tu résistes ouvertement, ils trouveront d’autres moyens de te plier. Crois-moi, j’ai vu comment ce palais fonctionne. »
Leïla détourna le regard, les mots de Zineb résonnant malgré elle. « Et si je fuis ? »
Zineb tressaillit. « Ne dis pas ça, même en plaisantant. Ils te retrouveraient, et les conséquences… » Elle s’interrompit, secouant la tête. « Promets-moi d’y réfléchir calmement. »
Leïla ne répondit pas, son esprit tourbillonnant. Après le départ de Zineb, elle ouvrit son carnet et griffonna : Ils veulent me voler ma liberté, mais je ne me rendrai pas sans combattre. Elle ne remarqua pas qu’Amal, cachée derrière une tenture dans le couloir, avait entendu une partie de sa conversation avec Fatima.
De retour dans sa chambre, Amal sourit, un plan germant dans son esprit. « Tu veux jouer les rebelles, Leïla ? » murmura-t-elle. « On verra combien de temps tu tiendras. »