5
Ce matin-là, Alex se réveilla heureux. Il venait de passer auprès de Diane une nuit d’amour. Et sans être rassasié — il sentait déjà les pulsions du désir l’amener à l’embrasser sur les yeux, sur la bouche… pour la tirer du sommeil profond au travers duquel elle semblait s’offrir —, il éprouvait cependant un assouvissement animal. À ce bien-être physique s’en mêlait un autre tout différent, d’ordre affectif : Alex avait pris la décision de rompre avec Gersande. Il ignorait encore comment il s’y prendrait et se promettait d’éviter les scènes et les larmes, mais il saisirait la première occasion, la provoquerait si elle tardait. « Je tourne la page », pensait-il. Le cliché lui semblait bien éculé pour exprimer la révolution en cours. Il se disait dans un sourire intérieur : « C’est plutôt un recommencement. » Car il y avait des analogies entre Gersande à l’époque de leur rencontre, trente-cinq ans, veuve depuis peu, mère d’un enfant de dix ans et Diane aujourd’hui, dans la même situation. Il s’en amusait : « Au fond, entre vingt-cinq et quarante ans, mes goûts n’ont pas changé, j’aime toujours les trentenaires. »
Depuis des semaines, peut-être des mois, que l’idée d’une relation avec Diane s’était insinuée en lui et que Diane, par ses regards, l’avait encouragé (peut-être était-ce elle qui avait donné l’élan ?) et surtout depuis que cette union s’était nouée physiquement, Alex s’était laissé aller par moments à des remises en question : un soliloque, quelque chose comme une justification de l’infidélité. Certes, s’il avait eu au cours de ces quinze ans de vie commune avec Gersande différentes aventures, aucune ne lui avait donné l’idée d’une rupture. Il s’était agi d’une récréation qui avait pour résultat de resserrer leurs liens. Il était à chaque fois rentré au bercail, tout heureux de ne rien y trouver de changé. S’il lui était arrivé de repenser à telle femme, de la revoir, de lui parler d’amour, rien ne s’était stabilisé, tout avait été emporté par le cours de la vie de Gersande, qu’il suivait depuis quinze ans. Une dépendance, assurément, dont ni le mûrissement de l’âge, ni les progrès de sa situation sociale ne l’avaient affranchi.
Leur différence d’âge était aussi un ingrédient de l’éloignement entre eux. Dix ans, c’était peut-être trop. Cela ne l’avait pas toujours été, au contraire : l’impression était récente. Maintenant, Gersande avait cinquante ans. C’était beaucoup aux yeux d’Alex. Le haut de la pente, le commencement de la descente. Lui en avait quarante. C’était tout jeune pour un homme. L’époque de la pleine ascension, celle où l’on fait ses preuves sans l’intervention d’une déesse tutélaire. De plus, Gersande avait un fils de vingt-cinq ans, et qui allait se marier. Elle serait grand-mère. Et lui, Alex, quasiment grand-père ! Non ! Cela ne serait pas ! Il préférait, comme le lui suggérait Diane, devenir père… Mais, il fallait qu’il soit libre… libéré. Il la regardait s’éveiller lascivement près de lui. Ils allaient s’accorder un moment de bonheur…
Maintenant, ils partageaient dans une intimité de couple heureux leur petit déjeuner. C’était entre eux un de ces moments de plénitude, de communication, sans soupçon de tricherie et qui donne le sentiment d’un avenir serein déjà engagé. Ils parlaient peu et chacun semblait savourer la présence de l’autre, le silence… les tartines. Elle lui dit dans un soupir :
— Je crois que j’ai beaucoup de chance.
Il posa sur elle un regard intense, et lui ouvrant un peu plus son vêtement échancré, il déposa un b****r sur son cou, au creux de l’épaule, et, emporté par le charme, il lui susurra :
— Je ne trouve qu’en vous je ne sais quelle grâce. Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
Elle sourit.
— C’est joli ce que tu me dis là. De qui sont ces vers ?
— Franchement, je ne sais plus. C’est une réminiscence. C’est toi qui les as fait remonter à la surface.
Ils en étaient encore à échanger de ces mots doux lorsqu’éclata le coup de tonnerre : la sonnerie du téléphone les ramenait à la réalité.
Il fallut trois bonnes grosses secondes, cinq peut-être, pour qu’Alex se rende compte que c’était celle de son portable qui était resté dans la chambre, et pour qu’il se dise qu’il était grand temps de répondre, de rentrer au monde des affaires. Il bondit subitement et parla sans laisser entendre aucun trouble.
— Allo !
À l’autre bout, la voix, toute féminine, n’eut pas à se présenter et se fit plus douce que naturelle. Elle était inquiète, Gersande, elle avait téléphoné chez lui, il n’y avait personne. Elle avait essayé au bureau, même absence. Elle en déduisait qu’il était en chemin. Alex eut soudain contre elle une poussée de haine qu’il masqua au mieux.
— Mais c’est une filature ! dit-il pour toute réponse, et il fit entendre un petit rire en signe de plaisanterie.
Diane l’avait suivi. Elle se tenait debout dans l’embrasure de la porte. Elle n’avait sur elle que le haut du pyjama dont il portait le pantalon, comme dans une comédie américaine. Alex poursuivait :
— Vous savez que vous ne me dérangez jamais, tout au contraire ! J’imagine seulement que cette heure inhabituelle cache, ou révèle une rubrique intéressante.
Diane comprit au ton, à l’expression gênée d’Alex, beaucoup plus qu’à la teneur de ce qu’il disait qu’elle s’était faite indiscrète en le suivant. Elle entendit encore, en retournant au salon, « Gersande, comment pourrais-je oublier un tel jour ? » Elle s’étonna que les liens entre eux soient encore si vivaces, car enfin, elle ne l’avait pas rêvé, Alex lui avait affirmé, de cent façons différentes que son long roman d’amour avec Gersande était épuisé, qu’il était libre ! Il n’avait pas encore rompu avec elle pour lui laisser l’initiative de la rupture. Pas seulement par courtoisie, par calcul également. Il craignait qu’en lui disant un jour : « Tout est fini entre nous. » il ne réveille en elle des sentiments moribonds qui aggraveraient les souffrances et les blessures de la séparation… Diane s’était laissé convaincre. Elle se sentait soudain envahie de tristesse : elle vivait tout ce qu’elle s’était interdit de subir : être une maîtresse qu’on aime, sans doute, mais qu’on cache… Quelle folie ! Elle chassa cette pensée absurde. Alex lui donnait chaque jour des preuves de son amour, de son attachement.
— C’était Gersande, dit-il en revenant au salon, comme pour prouver qu’il n’avait rien à cacher, elle voulait me rappeler que j’avais un déjeuner d’affaires important.
— Je croyais que nous déjeunions ensemble…
— C’est vrai ! Tu vois, je pense tellement à toi que j’en oublie mes affaires. Heureusement que Gersande est là dans un rôle de secrétaire ! Elle a dû inscrire tout ça dans son agenda. Elle a toujours eu la sale manie de s’occuper des détails de ma vie. Ça m’a parfois rendu service. Mais maintenant la coupe est pleine. J’étais sur le point de lui dire : « De quoi vous occupez-vous ? Laissez-moi en paix ! » D’ailleurs, je l’ai si souvent pensé, qu’un jour ça va sortir… Ce ne sera pas très élégant, mais elle le cherche…
— Si elle était au courant de notre liaison, elle se garderait bien de téléphoner, surtout à pareille heure…
— Bientôt, bientôt… ne sois pas impatiente. Fais-moi confiance…
En partant, le b****r qu’il donna à Diane à nouveau blottie dans son lit chassa les ombres projetées par l’incident du téléphone et lui permit de récupérer un peu de sommeil manquant. À ce moment, il ne doutait pas plus qu’elle que leur avenir commun était fixé. À peine eut-il tiré sur lui la porte, il se sentit soulagé comme lorsqu’on évite un accident. « J’ai failli oublier ! » se disait-il comme un reproche. Oublier ce déjeuner d’anniversaire avec Gersande. Jamais ils n’avaient omis de célébrer le souvenir heureux de leur rencontre. C’est lui, Alex, qui en avait instauré l’usage, tant Gersande l’avait marqué, l’avait formé, avait su se faire aimer. Cet amour qu’elle lui avait inspiré n’était plus qu’un souvenir, et pourtant il vivait encore sous forme d’un sentiment familial. Ce n’était pas rien que cette tendresse qu’il éprouvait pour Gersande, même s’il la trouvait encombrante, parfois importune, avec cette habitude de se manifester dans les moments où il avait le moins besoin d’elle.
Sur le quai Voltaire, le va-et-vient du matin ne l’éloigna pas de ses pensées. Il fut frappé par la présence de deux personnages qu’il rencontrait pour la troisième fois, toujours en sortant de l’appartement de Diane. Deux femmes d’âge comparable qui lui avaient inspiré dès la première fois des réflexions sur les aléas de la vie. La première était une concierge, bien serrée dans un vieux châle, qui manipulait avec un air concentré les instruments de sa profession. La seconde était une bourgeoise enfouie dans son vison, tout occupée à faire faire pipi à son chien qui lui ressemblait comme une caricature. Placées à des degrés si différents de l’échelle sociale, ces deux femmes auraient pu incarner l’une et l’autre une destinée possible pour sa mère. Soubrette dans une maison d’un couple sans enfants, elle avait été séduite, et, ayant eu un enfant, elle avait été éloignée, placée avec Alex dans un logement modeste et décent, avec une pension convenable pour vivre et élever son fils. Si bien qu’elle n’avait été ni l’une ni l’autre de ces deux femmes. Mais elle aurait pu être l’une ou l’autre si elle avait été soit rejetée, soit épousée.
Ce jour de l’incident du téléphone, sans ressasser les destins possibles de sa mère ni les conséquences virtuelles sur sa propre vie, il porta sur son parcours un regard qui lui sembla neuf. Depuis ses premiers jours d’école jusqu’à l’agrégation de mathématique, son enfance, sa jeunesse, s’étaient déroulées uniment auprès d’une mère aimante, présente, peu exigeante, et sous la tutelle lointaine, mais rigide d’un vieux père tout-puissant. Ce jour-là, il se dit que ce n’était pas l’éducation parentale qui l’avait formé. C’était Gersande qui l’avait d’abord ébloui… puis construit, épanoui… Cette bouffée de reconnaissance qui l’emportait maintenant vers celle qui était encore son amie n’avait rien de flatteur pour Gersande qui voulait être aimée comme une maîtresse par son amant. Et pourtant, si elle avait su ! Alex se sentait attaché à elle de façon puissante, indéfectible. La rupture qu’il avait annoncée à Diane comme imminente, quasi réalisée, il la voyait maintenant comme impossible. Une solution s’imposait : faire admettre à l’une et l’autre de ses maîtresses qu’elles pouvaient coexister en lui. Elles pouvaient vivre ensemble dans son cœur sans rien empiéter sur personne…
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