Ryan.
Un dernier coup d'œil à ma montre.
Vingt minutes. Largement suffisant pour traverser la ville et aller récupérer ma femme au Kensington.
Je serre une dernière fois la poignée d'Atlas, un cure-dent coincé entre les lèvres, avant de lui faire signe que je m'en vais. Il hoche la tête, indifférent en apparence, tandis que mes pas me portent déjà vers la sortie du club, happé par l'air plus frais de la nuit.
Installé pleinement en ville désormais, Atlas a racheté l'une des boîtes de nuit les plus prisées. Il la gère comme si c'était son principal gagne-pain, alors que la moitié des grandes oreilles de cette ville savent que c'est lui qui régule la circulation du c******s dans l'État du Gauteng, jusqu'aux artères les plus reculées.
À ses débuts, il a emprunté deux cent millions de rands, mis son nom de famille en gage, et acheté le manoir d'une vieille fortune déchue dont l'unique héritière, une fille sans charme particulier, réchauffe chaque dimanches matin.
En surface, une production de lait et de yaourts parfaitement légale. En dessous, une vaste plantation de c******s, supervisée par Solaya.
On ne change pas ce que l'on est.
Un business familial, sous toutes ses formes.
Atlas restera Atlas, même admis au paradis.
Je claque la portière, boucle ma ceinture sans même y penser. Le moteur ronronne doucement pendant que j'aligne mentalement tout ce qu'il me reste à faire pour clôturer ce mois de novembre , comme les précédents. Ces derniers mois m'ont appris, à mes dépens, ce qu'était réellement la rigueur.
J'avais longtemps cru qu'au poste de vice-président, je gérais 90 % du travail du groupe Longuiti. Force est de constater que je n'en assumais que 60, tout au plus.
À présent, à 90 %, je me noie.
Deux secrétaires à plein temps, et pourtant mon agenda semble ne jamais connaître de fin. Être sur tous les fronts n'a plus rien d'un jeu de pouvoir : c'est un quotidien lourd, envahissant, qui grignote lentement ma vie privée.
Ma femme ne se plaint pas..
Pourtant, j'ai la désagréable impression de faillir à mon devoir d'époux. Voilà plus de cinq mois que ma présence n'est plus qu'un mirage : quelques instants volés, certaines nuits, au détriment de notre sommeil.
— Un appel de William... annonce la voix neutre de Siri, me tirant de mes pensées.
« Allô », décroché-je.
« Enfin tu décroches... » souffle-t-elle, alors que je suis certain que c'est la première tentative.
« Comment ça s'est passé avec la chambre de commerce ? » abrégé-je, les yeux déjà fixés sur ma destination qui se dessine droit devant.
« Comme je te l'avais dit : désastreux. Mais comme je suis la meilleure députée qui soit, j'ai rectifié le tir.
Une quantité respectable d'or et de fer pourra s'exporter sans prise de tête administrative. Douze pour cent de plus que le taux initial. »
Je l'écoute m'énumérer les nouveaux accords sur l'importation des minerais les plus convoités du monde. J'avais demandé une hausse plus ambitieuse du taux d'exploitation. Manifestement, cette tentative n'a pas encore abouti.
Je vais devoir revoir mes prévisions.
« Merci », conclus-je en coupant le moteur. « Je vais ajuster mes chiffres. Je te recontacte si j'ai besoin de toi. »
Je l'entends grincer à l'autre bout du fil, mais je ne lui laisse pas le temps de protester. Je raccroche.
Je descends de la voiture. Le vent du soir, frais et doux, me gifle légèrement le visage. Je retire ma veste et presse le pas vers la résidence. À peine ai-je atteint la porte qu'un domestique l'ouvre. Nous échangeons des salutations brèves avant qu'il ne me guide en silence.
À mesure que nous avançons, des voix se font entendre, suivie de rire éclate.
Son rire.
Je le reconnaîtrais entre mille.
Je pourrais le reconnaître à des milliers de kilomètres. Même sourd, je crois que je le sentirais vibrer quelque part en moi.
Son rire fait vibrer quelque chose dans mon corps, et pour une raison idiote j'aime toujours l'entendre.
Le domestique s'arrête devant la porte. J'entre.
À l'intérieur, ma tante et ma mère sont installées dans des fauteuils, face à ma femme. Lala est assise à même le sol. Elles tournent la tête vers moi au même instant, tandis que de petites mains surgissent sous la robe de ma mère : Stella apparaît, un sourire éclatant révélant ses six dents.
Plus tard, quand elle sera grande, je me ferai un devoir de lui montrer ces photos.
Celles où elle n'a que deux ou trois dents.
Le jour où elle deviendra insupportable.
— Bonsoir, maman. Bonsoir, tante Zenab.
Comme toujours, ma tante me gratifie d'abord d'un regard noir avant de répondre. Ma mère, elle, me salue distraitement, toute son attention accaparée par Stella qui se cache de plus en plus sous sa robe avant de replonger dans une conversation animée sur une certaine Madame Malaik.
Je tends la main vers Darling. Elle la saisit pour se lever. Elle est pieds nus.
Ses doigts quittent les miens avec une demande silencieuse dans le regard : elle va récupérer ses affaires. J'acquiesce. J'échange un signe avec Lala, absorbée par son téléphone.
Darling passe derrière moi.
Je me rapproche de ma mère et de Stella, qui tente maladroitement de se cacher sous les pans de la longue robe sans grand succès.
Je me penche et la soulève. Son rire éclate aussitôt, clair, accompagné d'une grimace exagérée. Elle gigote dans mes bras, ses petits doigts s'agrippant à ma chaîne, dont j'ignore comment elle l'a repérée sous ma chemise. Elle est fascinée par tout ce qui brille.
Une fois, elle a pleuré pour qu'un invité lui donne son bracelet.
Un vieux corbeau dans le corps d'un enfant.
J'essaie de la reposer, mais elle tire sur le collier sans vouloir lâcher.
— « Tu connais la règle », m'interpelle ma mère. « Donne-le-lui. »
— « Sérieusement ? Tu devrais lui apprendre dès maintenant qu'on ne peut pas tout avoir dans la vie. »
— « Elle peut avoir tout ce qui appartient à ses frères », tranche ma tante.
Je capitule intérieurement.
Si c'était nous, nous aurions été grondés, voire punis. Mais pour elle, tout passe.
Je fais signe à Lala de m'aider. À peine le collier dans ses mains que Stella se tortille pour quitter mes bras. Personne ne s'en étonne. Bijou en main, elle s'enfuit en courant, son équilibre encore fragile mais déterminé.
Je suis certain qu'elle possède une boîte à bijoux qui valant une fortune ... peut-être même cachée dans une couche.
Les mains de Darling viennent se poser sur mon épaule.
Elle est prête.
Nous prenons congé de la petite troupe, et alors que je me tourne vers elle, une chaleur familière m'envahit.
La fatigue est toujours là, mais avec elle... elle pèse un peu moins.