Ryan
— Comment s'est passée ta journée ? demandé-je lorsque nous montons en voiture.
— C'était bien. Rêne était présente, alors la tortue était très, très faible. Et je crois que je commence à saisir un peu la leçon...
Je l'écoute avec une attention sincère tandis qu'elle me raconte sa journée, passant d'une séance à l'autre, des noms à mémoriser, des détails qui n'ont l'air de rien mais qu'elle me livre avec application. Sa voix est calme, légèrement fatiguée, et j'aime ce moment où elle me laisse entrer dans son quotidien.
— Et devine quoi ? jubile-t-elle vers la fin. Le mois prochain, je n'ai pas cours.
— Le mois prochain, tu n'es pas libre du tout, rétorqué-je en m'arrêtant à un feu rouge.Alors je vais maximiser le peu de temps que tu m'offres.
Elle sourit, puis se penche vers moi. Je laisse mes lèvres se poser sur les siennes. Un léger goût de citron s'y accroche.
Ma main glisse sous son menton, j'exerce une pression douce qui la fait entrouvrir la bouche. J'en profite pour lui voler la sucrerie avec ma langue, puis je me détache d'elle exactement au moment où le feu passe au vert.
— C'était mon dernier... se plaint-elle.
Je lui adresse un sourire victorieux en faisant rouler la boule sucrée d'une joue à l'autre. Ça a le même goût que sa langue. Que ses lèvres.
Elle fronce le sourcils , affiche une petite moue contrariée, ce qui me fait rire.
— On va où ? demande-t-elle en remarquant que je prends une route totalement opposée à celle de la maison.
— Quelque part où se détendre, réponds-je à demi-mot.
Je la vois lever les yeux au ciel et marmonner quelque chose d'à peine audible. Sûrement des injures à propos de mon comportement de « petit garçon » qu'elle prétend ne pas aimer...
Alors qu'elle est capable de me répéter sans cesse qu'elle aime tout chez moi.
Le sourire aux lèvres, je double la voiture devant moi et m'élance sur la voie.
Je coupe le moteur sous son regard rempli de questions. Elle a cette petite mine bien à elle : celle qui signifie qu'elle me boude gentiment et que je devrais m'excuser, si je veux espérer revoir autre chose que ses dents serrées.
C'est sûr, dans mon foyer, je vis des choses graves.
Mais cette fois, elle va forcément parler.
Dans... un... deux... trois...
— Ryan, on est où ?
— Je t'ai toujours dit de m'appeler chéri... les p't**s noms cozy, tu connais le délire.
Elle me lorgne, franchement agacée cette fois.
Il faut dire que l'endroit est aussi parfait que suspect : aux abords de la ville, un coin tranquille où une cinquantaine de voitures sont garées. Le début parfait d'un film d'horreur.
— Détends-toi, dis-je simplement.
Elle s'apprête à me bombarder de questions lorsqu'un coup est donné contre la vitre. Je la baisse, faisant face au sourire chaleureux d'une jeune femme.
— Bonsoir, nous salue-t-elle. J'espère que vous êtes prêts à passer une agréable soirée.
Je souris, lançant un regard à ma femme qui m'incendie avec une expression totalement perdue.
— Oui, on a hâte que ça commence.
— Nous aussi, répond-elle jovialement. Je ne vous dérangerais pas longtemps... Voilà vos couvertures.
Elle me tend un sac contenant deux couvertures, le logo imprimé dessus. J'en garde une et laisse tomber l'autre sur les cuisses de ma jolie épouse qui boude toujours.
— Vous commandez ensemble ou séparément ?
Je jette un nouveau coup d'œil à Darling, occupée à scruter la couverture comme si elle allait lui révéler un secret.
— Ensemble.
Elle hoche la tête et me tend une tablette où une plateforme de restaurant est déjà ouverte.
— Vous pouvez la garder toute la soirée. Une fois votre sélection faite, appuyez ici....puis validé . Et voilà moi j'aurais le signal....
En quelques clics, je commande assez à manger et à grignoter sous les recommandations de la jeune femme.
— Tu veux rajouter quelque chose ? demandé-je à Darling.
Elle se blottit davantage dans sa couverture fraîchement dépliée, hausse les épaules.
— S'ils ont des bonbons... prends.
Je fais défiler la plateforme et trouve des petits gélifiés. J'en prends trois paquets. De quoi passer la soirée... et me faire pardonner d'avoir volé le dernier tout à l'heure avec un b****r.
Les sièges réaménagés, les couvertures installées, une petite table en bois placée entre les voitures. Devant nous, le film commence : deux amis à Harlem qui tentent de s'en sortir, de survivre à leur milieu autant que de le fuir.
Je glisse une main sous ma couverture et la pose sur sa tête. Elle tourne doucement le visage vers moi, interrogative.
Je ne réponds pas.
J'ai juste envie de la serrer contre moi.
Assez pour détendre les légers nœuds dans mes articulations. Assez pour sentir ses doigts me caresser.
Des souvenirs récents, bien trop compromettants, de nous me reviennent . Cette voiture, un parking, quelques semaines plus tôt. L'idée est tentante.
Elle m'adresse un regard noir. Elle a lu en moi.
— Calme tes ardeurs, me prévient-elle en détournant les yeux.
— C'est fou que tu sois encore aussi lucide à cette heure-ci, soufflé-je, faussement désespéré.
— Il faut bien que quelqu'un le soit. Et ce quelqu'un, ce n'est clairement pas toi.
Je souris à sa piques et fais glisser ma main sur son épaule, mes doigts effleurant son cou.
— Ça ferait quoi si je te léchais ici ? demandé-je avec un air faussement innocent.
Elle me tape la main pour l'éloigner, ce qui me fait rire et finit par la faire rire aussi.
— Tu deviens de plus en plus idiot, ricane-t-elle en mettant une gélatine leu dans sur sa langue.
— Hé ! N'oublie pas que tu parles au futur président d'un grand groupe.
— Ce grand groupe aurait déjà coulé si je n'étais pas là pour recadrer son futur président.
La pique atteint sa cible.
— Ade... je te jure que le jour où j'aurai la pancarte « Président » sur ma porte, tu vas me s***r dans ce bureau.
Elle m'offre un très joli sourire.
— Et après, je te ferai dormir avec la pancarte à vie. Maintenant, tais-toi. Le film devient intéressant.
— Donc moi, je ne suis pas intéressant ? demandé-je d'une petite voix.
— Non, tranche-t-elle sans pitié. Maintenant, silence.
Je suis vraiment maltraité dans ce couple.
Quelques minutes passent. Je me reconcentre sur le film. Puis elle décale la tête pour la poser sur mon épaule. Sa main vient saisir la mienne sous la couverture.
Sa paume est chaude et réconfortant.
J'aurais vraiment aimé être dans un lit à cet instant précis, pensé-je.