Ryan.
La salle de réception ondule comme une mer trop pleine. Visages luisants sous les lustres, éclats de rire qui tintent contre les coupes de champagne, parfums capiteux mêlés à l'odeur sèche du bois ciré. Les lustres répandent une lumière dorée qui accroche les bijoux, souligne les sourires et révèle, dans certains regards : calculateurs, intéressés, parfois admiratifs, parfois jaloux. Le même ballet poli.On s'y expose, on s'y habitue jamais.
La chaleur laissée par Darling sur mon bras persiste encore, une fine empreinte à travers le tissu de mon costume . Elle ne tremble plus face à la foule. Elle ne cherche plus ma main du regard. Elle avance seule, sûre, presque lumineuse.
Et quelque chose en moi se serre.
Je devrais m'en réjouir.
C'est un accomplissement. C'est ce que je voulais pour elle.
La voir tenir debout sans moi.
Et pourtant...
Je cherche son regard mieux que n'importe qui .
Cette sensation a un goût amer.
Elle est magnifique ce soir. La soie de sa robe capte la lumière, souligne la délicatesse de sa taille , la courbe tranquille de ses épaules. Elle sourit, parle doucement, incline la tête avec grâce. Mais je connais la nuance plus sombre qui traverse parfois ses yeux lorsque personne ne regarde.
Mes décisions en sont pour quelque chose .
— Monsieur Longuiti, toutes mes félicitations !
Un député de la région s'avance, son épouse suspendue à son bras comme un bijou supplémentaire. Sa main est moite lorsque je la serre. Je réponds avec la fermeté attendue, sourire ajusté, regard stable. Le rituel s'enclenche.
On se congratule.
On s'admire.
On promet des déjeuners qui ne verront peut-être jamais le jour.
Le verre de champagne effleure mes lèvres sans que j'en goûte réellement la saveur.
Il se déplace entre les groupes avec une aisance souple, changeant d'expression comme on change de cravate. Ici, il rit. Là, il chuchote. Toujours en train de réécrire l'histoire à son avantage.
Je me demande combien d'accords ont été scellés ce soir. Combien de têtes inclinées.
À part la mienne.
Et le sang d'Emiliana.
Ma mère se tient près de lui, sourire impeccable, menton haut. Derrière la douceur étudiée, je devine les jugements silencieux. Sait-elle ? Sans doute. Ils ne devrait pas se cacher certaine choses.
Je suis probablement le seul qui a été tenu à distance.
Je détourne le regard avant que la tension ne durcisse mes traits. Une autre couple s'avance vers moi, zimbabwéenne cette fois, élégante, raffinée. Nous répétons la scène. Les flatteries circulent, personnalisées avec une précision presque chirurgicale savamment dosées. Les rires se superposent comme des couches de vernis.
Quand enfin ils s'éloignent, je cherche ma femme des yeux.
Elle se tient avec ma tante et un couple d'industriels attentive, inclinant légèrement la tête en écoutant avec élégance. Sa posture est droite. Ses doigts effleurent son verre sans le porter à ses lèvres. Son calme est fluide, naturel.
Personne ne la bouscule. Personne ne la force
L'air devient épais. Je m'excuse d'un geste bref et quitte la salle sans un mot.
La porte se referme derrière moi et le vent nocturne me frappe au visage. L'odeur de la mer nettoie mes poumons de la mondanité ambiante.Le tumulte s'atténue, remplacé par le roulis des vagues contre la digue.
Devant moi, l'hôtel déploie sa silhouette cylindrique. D'un côté, la ville étincelle, quadrillée de lumière administrative et de promesses économiques. De l'autre, la mer noire respire lentement sous la lune. Deux mondes qui se frôlent sans jamais se confondre.
Un homme d'affaires s'y sentirait chez lui.
Un touriste aussi.
Mon regard glisse vers la plage. Quelques convives ont déjà fui la réception. Les femmes retiennent le tissu lourd de leurs robes pour laisser leurs pieds nus s'enfoncer dans le sable humide. Le vent soulève les étoffes, fait claquer les pans comme des voiles, emporte des éclats de rire.
Je reste là quelques minutes, les mains posées sur la rambarde froide. Le sel colle à ma peau. Le silence me rend à moi-même.
Puis je redresse les épaules, rajuste ma veste, lisse le pli invisible sur ma manche avant de retourner à l'intérieur.
Cherchant de nouveau ma femme des yeux, je la retrouve sans peine. Sa robe étincelle sous les lustres ; elle me sert de phare au milieu de la foule. Ma tante est encore à ses côtés ,ce détail me surprend. Peut-être se sont-elles rapprochées. Adeola a cette manière d'écouter sans juger. On s'y attarde sans même s'en rendre compte.
Je détourne le regard une seconde. Quand mon regard revient vers elle, sa belle-mère se tient désormais en face d'elle.
Je me fige.
Je les avais oubliés.
Je traverse la salle en quelques grandes enjambées et me place derrière Adeola. Elle sursaute presque en sentant ma présence. Son dos se redresse. Son sourire se tend tous lisse, parfait.
— Ah, te voilà ! s'exclame ma tante avec son ton mielleux. On parlait de toi justement... et paraît-il qu'Amane te cherche.
— Ça fait beaucoup d'informations d'un coup, dis-je en affichant un sourire mesuré. De quel sujet me suis-je retrouvé au centre cette fois ? Ces derniers temps, je n'ai pas été un mari exemplaire... prenez donc pour vérité tout ce que ma femme a pu dire.
Un rire léger circule entre les cinq femmes. Ade esquisse le sien, mais là où autrefois ses joues se seraient colorées, ses lèvres ne forment qu'un pli convenu.
Je dois l'éloigner.
— Vous êtes vraiment charmants, tous les deux, souffle l'épouse du magnat du pétrole, Djama.
Je réponds par une inclinaison de tête et son sourire, puis pose ma main sur la hanche d'Adeola. Ma tante lève les yeux au ciel, fidèle à elle-même tousjours contre les démonstrations amoureux public. Je n'y prête aucune attention.
Mes yeux restent sur elle.
Si je lui racontais ce que ces dernières semaines m'ont coûté... je sais déjà ce qu'elle ferait. Elle m'attirerait contre elle sans un mot. Ma tête contre sa poitrine. Ses doigts dans mes cheveux et murmurea un « Ça va aller. Ferme les yeux. »