L’éveil-2

1382 Mots
La fin de l’année scolaire, au printemps 1961, fut marquée par deux événements d’importance. En avril le putsch militaire à Alger, en juin la venue en permission de mon frère. À l’arrivée de mon frère, sans en avoir dit mot, nous l’accueillîmes comme il devait le souhaiter, sobrement, sans effusions, dans une sorte de bonheur paisible aussitôt recouvré. Nous ne voulions pas l’assaillir de questions mais il pressentait le désir que nous en avions, alors il nous racontait par menus morceaux tel ou tel moment de sa vie là-bas, du quotidien et de l’accidentel. Il nous parla surtout de ses petits élèves et de l’attachement particulier qu’il éprouvait pour eux, de leur vivacité, leur gentillesse. Il nous dit comment il avait refusé de venir armé faire la classe quand cela lui avait été ordonné, pour sa sécurité, lui avait-on dit, l’école étant isolée, éloignée du camp militaire. On n’enseigne pas avec un fusil sur le bureau. Et son étonnement ravi quand sa détermination finit par l’emporter. Il en tirait une fierté manifeste et moi qui l’écoutais, j’en étais fier aussi. Si ce succès personnel le réjouissait, un autre avait à ses yeux plus de valeur encore par sa portée politique. Le récit qu’il en fit m’émut aux larmes. Au moment du pronunciamiento, avec ses camarades appelés du contingent, informés par la radio, ils avaient eu des discussions enflammées, des disputes sévères, et la majorité d’entre eux avaient décidé de ne pas obéir aux ordres de leurs supérieurs au cas où ceuxci prendraient le parti des putschistes. Ils le leur firent savoir. Ce qu’ils avaient accompli, beaucoup d’autres partout en Algérie l’avaient accompli également. Tous avaient alors fait l’Histoire. Je rapprochais cela modestement des débats que j’avais avec mes camarades du lycée. J’y retrouvais l’exaltation et la force de l’union. En quelques mois, j’avais appris à dépasser la simple révolte individuelle et découvert la puissance de la lutte collective. J’ajoutais à ma sensibilité égotiste, sans la renier, une vision politique. Mon frère repartit en Algérie, puis ce fut la fin de l’année scolaire. Les vacances d’été me parurent interminables, bien qu’elles fussent plaisantes. Je ne manquais pas d’occupations: grandes randonnées en montagne, école d’escalade avec des compagnons agréables, voilà pour le corps. Pour l’esprit, la littérature emplissait mes heures de solitude, la lecture de la presse en revanche me manquait, l’épiceriebuvette-bureau de tabac, seul commerce dans ce village du Vercors, ne recevait que deux quotidiens régionaux. Pour compenser l’absence de journaux, j’avais par bonheur un poste à transistor dont j’avais fait l’achat après le départ de mon frère. Cet appareil, par l’importance qu’il avait eue pendant le putsch, m’apparaissait un instrument remarquable. Je disposais ainsi de musique et d’informations. À la rentrée suivante, en septembre 1961, de nouveaux élèves arrivèrent au lycée. Ils n’étaient que cinq ou six venus d’Algérie et, les premiers temps, répartis dans diverses classes, ils ne nous parlaient que très peu. Nous les regardions avec une curiosité un peu niaise et chargée de suspicion. Parmi nous, ceux qui étaient issus d’une émigration étaient nés en France de parents italiens ou espagnols ayant fui les régimes de Mussolini et de Franco vingt ou trente ans auparavant. Ils avaient une culture antifasciste bien ancrée et souvent étaient inscrits au PCF, fortement implanté dans cette ceinture rouge de Paris. Les nouveaux arrivants, pour nous, appartenaient à un autre monde idéologique, nous les soupçonnions de sympathie pour l’OAS née depuis quelques mois. La manifestation du 17 octobre servit de révélateur. Alors que nous étions révoltés par la répression policière contre les manifestants, eux la jugèrent trop faible, mêlant dans leur condamnation de Gaulle et sa politique et tous les Algériens musulmans dans leur ensemble. Paradoxalement, c’est à partir de ce moment que commencèrent les premiers contacts réels entre eux et nous. Jusque-là, nous nous parlions à peine, mais dès que nos antagonismes furent déclarés de façon patente, les discussions s’amorcèrent. Elles se déroulaient généralement de la même façon à partir d’un article de journal, d’une nouvelle à la radio traitant parfois d’une déclaration, d’un attentat souvent. Nous échangions nos commentaires et nos critiques qui, de part et d’autre, étaient sans nuances. Le ton montait très vite, et les arguments, les raisonnements laissaient la place aux invectives, aux insultes. Quelquefois les poings concluaient l’affrontement. Je ne trouvais pas cela très glorieux, préférant la dialectique au pugilat, mais leurs discours étaient parfois si haineux, si gangrenés de racisme qu’il m’arrivait de me mêler à la bagarre et d’y éprouver malgré tout un certain contentement. Faute de convaincre, je soulageais ainsi mon indignation. Piètre satisfaction puisque dès le jour suivant ou un autre nous reprenions nos querelles verbales, mais sans plus de succès. Dans ce petit monde agité, une jeune fille tenait une place à part. Elle arrivait de Tunisie, s’appelait Myriam. Elle avait les yeux pers et la grâce d’un tanagra. Elle était allée d’abord vers les garçons venus d’Algérie. Ils avaient en partage l’amertume de l’exil, le regret de leurs terres natales si proches. Mais elle cessa très vite de les fréquenter, plus par le dégoût que lui inspirèrent leurs opinions que par l’accueil méprisant qu’ils lui avaient accordé. Ils lui dirent sans ambages que ce qu’ils avaient vécu ne se comparait pas, que son histoire et la leur n’avaient rien de commun, de même que leur condition, car sans vivre pauvrement, elle et sa mère n’avaient que de très modestes ressources. Eux, il est vrai, paraissaient vivre dans l’aisance, voire dans l’opulence. Leur désunion fit mon bonheur. Myriam fut mon premier amour. Les mois qui suivirent furent enchanteurs. J’avais le cœur en fête, l’esprit bouillonnant, les deux en harmonie. J’étais animé d’une ferveur que rien n’altérait, que tout nourrissait. Ainsi, le 8 février 1962, plein d’enthousiasme, j’étais avec mes camarades et mon professeur de lettres, admirable personne, à la manifestation dont je ne vis rien du drame. Nous voulions rejoindre le rassemblement à la Bastille, venant de la gare d’Austerlitz, mais les ponts étaient bloqués. Allant de l’un à l’autre, Austerlitz, Sully, Saint-Michel, nous nous retrouvions des centaines, j’en étais content et j’imaginais la foule déjà sur l’autre rive, mais j’enrageais de ne pouvoir aller jusqu’à elle. Je n’appris que le lendemain la brutalité de la répression, les morts du boulevard Voltaire à la station Charonne, et parmi eux, Daniel Féry, que je ne connaissais pas bien sûr, qui avait à peu près mon âge. Par la suite, les satisfactions se succédèrent, l’avancée des négociations à Évian, la signature des accords, le cessez-le-feu le 19 mars. Tout allait vers ce que j’espérais. Peut-être étrangement regrettais-je les vives discussions que j’avais au lycée avec les garçons d’Algérie car nous ne nous parlions plus, nos combats se bornant à quelques provocations, nous brandissant un journal pour en exhiber le titre, eux frappant du plat de la main sur une table ou la cuisse trois coups suivis de deux, d’une cadence dont la signification était désormais pathétique et vaine: Al-gé-rie fran-çaise. En juillet, l’Algérie fêta son indépendance, et je partis en vacances la joie au cœur. Être éloigné de Myriam ne m’attristait pas, nos liens sans savoir pourquoi s’étaient distendus et ce qui n’était en fait qu’un très gentil béguin s’était mué en une tendre estime sur laquelle planaient quelques traces de désir. Puis la démobilisation de mon frère rendit définitivement lumineux mon été 1962. La guerre était finie, la rupture avec l’Algérie me semblait consommée. C’était une absurdité: ses liens avec la France sont indéfectibles. Entre elle et moi, ce n’est pas un lien, c’est bien plus que cela, elle fait partie de moi. À la rentrée scolaire suivante, il y eut au lycée de nouveaux arrivants d’Algérie. Spontanément, ils se joignirent aux premiers mais très vite quelques-uns quittèrent le groupe en manifestant vivement leur hostilité. Dès lors j’allai vers eux. J’y trouvai de jeunes gens sans haine pour le peuple algérien, condamnant l’OAS pour ses crimes qui avaient, selon certains, rendu inévitable leur départ, j’y trouvai des jeunes gens profondément déchirés, reprochant parfois à leurs parents de les avoir contraints à quitter l’Algérie. Leur désarroi me bouleversa. Tout particulièrement celui de Danièle venue d’Arzew et dont le père, communiste, n’avait pas osé rester dans l’Algérie indépendante, ce qu’il regrettait déjà. Ils avaient peu de chose et vivaient pauvrement dans un lugubre logement social. Danièle était blessée, fragile, perdue dans le frileux automne de Paris, je l’accompagnai quelque temps et puis nous nous quittâmes. Danièle, les siens et quelques autres me permirent d’échapper à la stupide généralisation qui, des premières expériences que j’avais eues, me portait à voir en tout pied-noir un ultra-r*****e et exploiteur. J’avais dix-sept ans et j’étais, au fond, plutôt sérieux. Huit années étaient passées. Des souffrances et des victoires que l’Algérie avait connues, j’avais tout appris: la fraternité, la camaraderie, l’humanité, la valeur de la liberté, ce qu’elle mérite que l’on sacrifie pour elle, l’engagement enfin. J’en ai gardé l’empreinte qui m’a guidé tout au long de ma vie d’homme et qui m’éclaire encore. Depuis, l’Algérie est en moi, j’y suis allé et je l’ai sillonnée. Rien de ce qui la touche ne m’est indifférent, ses épreuves m’affligent, cupidité des uns ou barbarie des autres.
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